32° #429012

Ad Majorem Dei Gloriam

Auteur:

Non communiqué

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers
Rite Ecossais Ancien et Accepté
Ordo ab Chao
Sous les Auspices du Suprême Conseil de France
Ad Majorem Dei Gloriam

A320-2-1

Ad Majorem Dei Gloriam est l’une des devises figurant sur le Tableau du Camp du 32ème degré du Rite Ecossais Ancien & Accepté. Plus précisément, elle figure sur l’étendard orné d’un Lion, dans le pentagone dont chaque angle marque l’emplacement d’un Prince.

Avant de nous interroger sur le sens de la présence de cette inscription à cet endroit et à ce degré, il convient d’en rappeler le sens et l’origine.

Ad Majorem Deo Gloriam signifie littéralement « Pour une Plus Grande Gloire de Dieu ».

Cette expression est la devise de la Compagnie de Jésus, c’est-à-dire des Jésuites. Elle figure à maintes reprises à partir de 1537 dans les lettres d’Ignace de Loyola, le fondateur de cet Ordre majeur dans l’histoire du monde chrétien, et largement au-delà.

Il faut préciser ici que contrairement à ce que l’on lit ou entend parfois, Ad majorem Dei gloriam ne doit pas être traduit par « à la plus grande gloire de Dieu », qui en latin eût été Ad maximam Dei gloriam, mais bien par « A une plus grande gloire de Dieu ».

Pour bien marquer la notion de finalité, on pourrait dire plus exactement « Pour une plus grande gloire de Dieu. ». Il s’agit d’œuvrer à l’amplification de la gloire divine, de concourir à son développement.

Le recours à un comparatif plutôt qu’à un superlatif signifie que pour les disciples d’Ignace de Loyola et ceux qui s’en inspirent, il s’agit en effet de faire progresser la Gloire de Dieu dans chaque action, dans chaque œuvre du quotidien.

La notion de « Gloire de Dieu » n’a pas été introduite par Ignace de Loyola. Elle figure en effet dans divers livres composant tant l’Ancien que le Nouveau Testament.

Dans l’Ancien Testament, le mot «  kavod » désigne à la fois la révélation de la gloire divine et la présence de Dieu dans l’histoire et dans la création. On lit ainsi dans l’Exode, le second des cinq Livres de la Torah, que « la gloire du Seigneur resplendit au sommet du Sinaï, lieu de révélation de la Parole divine (1). Dans le Lévitique, le troisième livre du Pentateuque, la gloire divineest présente sur la tente sainte et dans la liturgie du Peuple de Dieu pèlerin dans le désert (2).

Pour le Psalmiste s’adressant à l’Eternel, elle domine dans le temple, la demeure « ou habite ta gloire (3) ». Pour Isaïe, elle enveloppe comme un manteau de lumière tout le peuple élu (4).

Pourtant, les Hébreux ne sont pas les seuls à être éclairés par la gloire du Seigneur, puisque le Livre des Psaumes assure: « Tous les peuples voient sa gloire (5) ».

La gloire divine est présente dans tout l’univers, comme le prophète Isaïe l’a entendu proclamer au moment de sa vocation : « Saint, Saint, Saint est l’Éternel Tsevaot, la Terre toute entière est emplie de sa Gloire (6) ! ».

Dans l’Epître aux Corinthiens, Saint Paul invite l’homme à glorifier Dieu dans son corps, c’est-à-dire dans l’existence tout entière, parce que le corps est le temple de l’Esprit qui est en chacun de nous (7). Ainsi, pour le croyant, on peut parler d’une célébration cosmique de la gloire divine.

La notion de Gloire de Dieu est donc inscrite dans notre tradition judéo-chrétienne depuis les origines.

S’il en était besoin, soulignons qu’elle ne peut être confondue avec la gloire qui peut couronner un humain, y compris un Maître Secret qui se glorifie lui-même d’avoir atteint ce degré, même s’il est évident que cette expression ne peut être prise pour une manifestation d’orgueil démesuré, mais bien davantage comme l’affirmation de la satisfaction éprouvée légitimement par celui qui, reconnu digne d’être admis parmi les Lévites qui gardent le Temple, a à cœur d’accomplir scrupuleusement son devoir sans rechercher aucune récompense.

En fait, la gloire à laquelle un homme peut prétendre est synonyme de renommée, de mérites, d’actions remarquables. Elle donne lieu à ce que le philosophe italien Giorgio Agamben appelle « un appareil cérémonial et liturgique », elle est ainsi « protocole et acclamation ».(8) C’est le sens du mot grec δόξα (doxa), que l’on traduit par gloire et honneur, autant que par les sens habituels d’opinion ou de conjecture évoqués dans les écrits de Parménide.

Les rayons divergents, entourés de nuées, autour d’un triangle ou d’un ovale orné de la colombe du saint Esprit ou du tétragramme YHWH ou le cercle de lumière figurant la sainteté ou les vertus de personnages illustres sur des peintures religieuses sont également appelés « gloire ».

La Gloire de Dieu, quant à elle, témoigne de sa grandeur infinie, de sa splendeur absolue ; elle n’est pas liée à une action, elle n’est pas une récompense, comme la gloire humaine, elle est une proclamation, une louange, un acte de foi et d’adoration.

Si le même terme est utilisé, le sens est par nature différent. Agamben fait remarquer que l’ambiguïté n’est pas une innovation romaine, puisqu’elle se trouve déjà dans le terme hébreu kavod (traduit en latin par « gloria »), et qui signifie à la fois réalité divine et pratique humaine.

Revenons à Ignace de Loyola. Au-delà de ce que les écrits bibliques et la liturgie lui ont inspiré, il ne fait pas de doute qu’il connaissait l’histoire des Templiers et la devise templière « Non nobis, non nobis, domine, sed nomine tuo da gloriam » ; Non à nous Seigneur, non à nous, mais à Ton Nom donne la gloire.
L’idée de consacrer sa vie à la gloire de Dieu comme le faisaient les Templiers a, pour plusieurs auteurs, inspiré Ignace de Loyola.

Mais à la notion de Gloire de Dieu, gloire établie, le fondateur des Jésuites ajoute une dimension dynamique, pour rendre compte de l’effort auquel est invité l’homme qui vise à fortifier cette gloire, à y concourir.

Ce thème de la gloire de Dieu et de la responsabilité de l’homme à cet égard est essentiel dans les écrits ignatiens.

Ignace de Loyola, né en 1491 était un chevalier. Initialement page du roi Ferdinand V, Ignace fût d’abord jugé comme un chevalier mondain, amoureux des plaisirs et mû par un fort sentiment d’orgueil et de suffisance. Etre le meilleur, le plus courageux. C’est à ce titre qu’on le vit attaché à cultiver les valeurs chevaleresques que sont le dépassement de soi, la quête de la perfection. Mais au-delà de cette idéal dans la vie militaire, Ignace de Loyola ressenti progressivement le désir de pureté, de sainteté. Son écrit autobiographique « Le Récit du Pèlerin »(9) montre bien cette évolution, qui le fait passer de la quête des honneurs du monde à celle de l’honneur de Dieu.

Cette tension permanente s’exprime dans ce qu’il appelle le Magis, le « davantage ».

Il s’agit de chercher à en faire toujours plus, de choisir à chaque instant, pour chaque alternative, celle qui non seulement serait permise, ou bonne, mais celle qui rendra davantage honneur à Dieu.

Tel est le sens du dépassement permanent de soi auquel il va s’efforcer pour lui-même, puis qu’il va ériger comme règle pour les compagnons qu’il enrôle autour de lui dans la Compagnie de Jésus.

Pour l’anecdote, il faut savoir que c’est à quelques centaines de mètres de notre Temple, dans la crypte d’une chapelle dédiée à Notre-Dame de Montmartre à mi-pente de la Butte, que le 15 août 1534, Ignace de Loyola et quelques amis de l’Université de Paris prononcèrent le vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, fondant ainsi la Compagnie de Jésus.

A ceux qu’il appelle initialement ses amis dans le Seigneur, il enjoint de chercher sans cesse service, louange et gloire de Dieu (10). Plus qu’un mot d’ordre pour l’action immédiate, il s’agit d’une invitation à un engagement personnel permanent, à un état de vie complet, global.

La formule Ad majorem Dei gloriam, ou son acronyme AMDG, figure ainsi en tête de la plupart des documents publiés par les Jésuites, à commencer par les Constitutions de la Compagnie, éditées en 1606.

On la retrouve également dans le quatrième vœu prononcé par les impétrants, celui qui engage le nouveau jésuite à l’obéissance au Pape. Une précision est apportée à ce sujet par les Constitutions, qui indiquent qu’ « il est bon de rappeler dans quelle intention la Compagnie a fait le vœu d’obéir, sans alléguer d’excuse, comme au Souverain Vicaire du Christ :il s’agissait d’être envoyé parmi les fidèles ou les infidèles, partout où il jugerait que ce serait utile pour une plus grande gloire divine et un plus grand bien des âmes.(11) »

Ce dernier point vaut d’être souligné, car il permet de comprendre comment, pour Ignace de Loyola et ses continuateurs, le service des hommes – auquel ils se sont largement voués et se vouent encore de nos jours, au nom, bien entendu, de leur foi et de leur conviction évangélique – doit être compris comme une louange à Dieu, comme étant en fait à sa Gloire.

L’implication des Jésuites, dans les sciences tant profanes que sacrées, dans l’apostolat, dans l’enseignement procède entièrement de leur engagement à œuvrer à une plus grande Gloire de Dieu, ad majorem Dei gloriam.

Voici donc rappelée l’origine de l’expression figurant sur le tableau de notre degré.

Nous avons en particulier indiqué que la devise donnée par Ignace de Loyola à son ordre religieux impliquait de ses membres qu’ils s’efforcent de faire progresser la Gloire de Dieu dans chacune de leurs actions, dans chaque œuvre de leur quotidien.

Sans doute peut-on penser que c’est cette vision qui inspira la présence de cette expression dans de fort anciens rituels maçonniques.

N’oublions pas en effet qu’au 18ème siècle, il n’existait guère de Franc-maçonnerie qui ne fût chrétienne, ni véritablement de Francs-maçons qui ne fussent chrétiens.

Nombre de Francs-maçons issus de la noblesse ou de la bonne bourgeoisie avaient été éduqués par des Jésuites. Nombre d’entre eux avaient un Jésuite comme directeur de conscience, comme on a longtemps désigné les confesseurs des bonnes familles.

Il n’est donc pas étonnant de voir figurer l’expression dans un rituel de Rose-Croix datant de 1765.

A n’en pas douter donc, le thème de la gloire de Dieu est omniprésent, et même dominant dans le monde chrétien de l’époque des Lumières. La Contre-Réforme est triomphante; on pourrait dire ostentatoire. Proclamer la Gloire de Dieu participe de cet état d’esprit triomphant.

Mais l’éclat des Lumières va pâlir, jusqu’à laisser la place aux ténèbres révolutionnaires et à la terreur. Qu’importe, les Jésuites font preuve d’une remarquable persistance, s’adaptent au contexte ambiant et reprennent leur place sur les estrades des écoles et des collèges.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner davantage lorsque l’on retrouve la devise dans la patente par laquelle Alexandre de Grasse-Tilly, ou plutôt Alexandre-François-Auguste comte de Grasse de Rouville, marquis de Tilly, institue un Suprême Conseil à Bruxelles en 1817.

Ce document commence en effet par :

Universi terrarum orbis architectonis gloria ab ingentis

Ordo Ab Chao

Ad Majorem dei Gloriam

Sous la voûte céleste du Zénith correspondant au 48e degré 50 min. 14 sec. Latit. Nord. A l’orient des Puissants et Souverains Grand Inspecteurs Généraux pour les possessions françaises de l’Amérique, 33e et dernier degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté.

Salut, Force, Gloire, Honneur

Rappelons que la formule Universi terrarum orbis architectonis gloria ab ingentis, au demeurant quelque peu critiquable quant à sa syntaxe latine, signifie simplement « A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers ». Elle figure sur de nombreux documents maçonniques du début du 19ème siècle, et notamment en tête de la Circulaire aux Deux Hémisphères de 1802 annonçant la création du premier Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien & Accepté à Charleston, en Caroline du Sud, le 31 mai 1801.

Il est important de remarquer que l’on trouve donc conjointement dans la patente belge d’Alexandre de Grasse-Tilly l’invocation de la gloire du Grand Architecte et de la plus grande gloire de Dieu.

Au demeurant, il est alors courant de prier dans les Loges. Il s’agit de prières collectives, et non de prières individuelles. Ces prières participent de la volonté de bien mettre en évidence le caractère sacré des réunions maçonniques, leur inscription dans un cheminent spirituel.
La référence au sacré et au divin est consubstantielle du cheminement maçonnique, dès l’époque opérative. Pour n’en donner qu’un exemple, citons le poème connu sous le nom de Manuscrit Regius, qui date de la fin du 14ème siècle. Il y est notamment rappelé que le maçon « doit bien aimer Dieu et la Sainte Eglise ».

Sans qu’il soit nécessairement fait allusion à une révélation particulière, à une religion plutôt qu’à une autre, on prie donc dans de nombreuses Loges, et la Gloire du Grand Architecte de l’Univers va progressivement prendre une place privilégiée dans les rituels de l’Ordre.

Le Grand Architecte est en effet, bien avant le Congrès de Lausanne de 1875, une dénomination ou un concept dans lequel peuvent de retrouver tous ceux qui entendent chercher la Lumière, qu’ils soient catholiques ou protestants, mais aussi juifs, voire croyants en un Grand Horloger sans se reconnaître dans l’une ou l’autre des religions institutionnalisées.

La présence de Frères non chrétiens, et en particulier juifs, est en effet attestée dès le milieu du 18ème siècle, notamment aux Pays-Bas.
Le texte d’une prière ainsi prononcée en loge par les francs-maçons juifs de cette époque nous est parvenu. Citons en ici le début, notamment pour sa référence explicite à la gloire divine :

Tu es parfait dans Ta véritéO Seigneur
Tu es parfait dans Ta vérité.Rien n’est grand à côté de Toi.
Gloire à Toi.
De toutes les œuvres de tes mains, à jamais illumine-nous.

Chacun étant libre de ses convictions personnelles, il est possible à tous de s’entendre sur une telle formulation, consensuelle, et d’éviter ainsi le risque de se diviser.

La notion de gloire divine est parlante pour tous.

La gloire divine, ou celle du Grand Architecte de l’Univers, est ainsi clairement installée dans la rituélistique maçonnique, en particulier dans les Hauts Grades.
L’objectif du Maçon est de se perfectionner afin de témoigner de la gloire de Dieu, et de la fortifier.


Le rituel du 14ème degré de l’Ordre du Royal Secret, Grand Elu Parfait et Sublime Maître, tel que transcrit par Francken en 1783 en donne un exemple révélateur (12) :

Souverain Architecte de ce vaste Univers,
Toi dont la grande Divinité pénètre les plus secrètes pensées des mortels,
Purifie nos cœurs par le feu sacré de Ton amour,
Guide-nous et dirige-nous sur le chemin de la vertu,
Protège Ton adorable sanctuaire de toute impiété comme de toute profanation.
Nous Te prions pour que nous nous consacrions entièrementau grand labeur de notre perfection, qui sera le prix suffisant de nos voyages,et pour que la paix et la charité nous unissent étroitementdans le chœur de l’union,et aussi pour que cette Loge puisse être une image affaiblie du bonheurque goûteront les Elus au Royaume des Cieux.
Donne-nous un esprit de saint discernementpour que nous reconnaissions le bien et refusions le mal,afin que nous ne soyons pas déçus par ceuxqui vont être marqués du formidable zèle de Perfection.
Enfin, fais que nous n’ayons d’autre dessein que Ta Gloire et notre progression dans les bonnes œuvres,dans le règne de la Vraie Maçonnerie.
Amen, amen, amen ! Dieu bénisse le Roi et notre Travail !

Cet objectif quant à la Gloire divine est à ce point primordial qu’il est le seul qu’évoque la prière finale de ce même rituel du 14ème degré  de l’Ordre du Royal Secret :

Dirige nos pas, ô Souverain Auteur de l’Univers,
Fais-nous échapper aux pièges que nos ennemis nous tendent.
Que la Lumière de Ton esprit divin nous illumine,pour que nous ne nous perdions jamais dans les ténèbres.
Donne-nous les moyens d’exercer notre charitéet d’assister le pauvre des précieux dons de Ta libérale Providence.
Ne rends pas nos travaux stériles et vains.
Bénis-nous et sanctifie-nous pour que nous puissions, par la grâce de Ton divin Esprit, ne vivre que pour Ta Gloire en pratiquant sans cesse les vertus que la Maçonnerie nous a enseignées.
Amen, amen, amen.

Il n’est pas nécessaire de rappeler ici comment le Rite du Royal secret en 25 degrés fût communiqué par Etienne Morin puis Francken aux Maçons des Iles de la Caraïbe puis des provinces anglaises de la côte américaine, ni comment ce Rite, par l’adjonction de 8 degrés, devint en 1801 le Rite Ecossais Ancien & Accepté.

A la notion de gloire divine en tant que telle s’ajoute le devoir que s’impose le Maçon, et singulièrement le Prince du Royal Secret, d’y concourir, et de faire de ce concours l’objet même de sa vie.

Se perfectionner au sens plein et complet du terme, tendre vers la perfection au sens de l’absolu, est naturellement un objectif que nul homme ne peut atteindre complètement.

Mais pour celui qui a atteint le Nec Plus Ultra de l’initiation et ainsi pu concevoir ce que l’absolu peut signifier bien au-delà des dimensions accessibles à nos sens, l’invitation à s’engager pleinement devient une exigence explicite.

On peut citer à l’appui de cette affirmation l’ultime question de l’Instruction du 30ème degré, degré dont nous avons qu’il doit conduire l’initié vers la maîtrise de l’Action :

A la question« Quelle est la finalité du 30ème degré ? »lInstruction propose une longue réponse dont nous pouvons ici retenirl’essentiel :

– […] Pour agir, en se référant à l’antique et vénérable Tradition, [le Chevalier Kadosch] ne travaillera dans le siècle .que pour obtenir l’harmonie, la paix et le bien. Il œuvrera, à l’instar des constructeurs des édifices sacrés, temples et cathédrales, à la fois dans l’intemporel et dans le contingent

Et l’instruction poursuit, dans l’esprit de cette convergence des deux grandes voies initiatiques parcourues jusqu’à ce degré qui nous invite voire nous engage à la transmission autant qu’à l’exemplarité :

La connaissance des règles, fondement de l’initiation de métier, ainsi que l’influence spirituelle spécifique de l’initiation chevaleresque, réconfortent [le Chevalier Kadosch] dans son action, qui devra être en conformité avec le plan du Grand Architecte de l’Univers.

Inscrire son action dans la conformité avec le plan du Grand Architecte de l’Univers, c’est, pour une part infinitésimale mais pourtant essentielle, concourir à ce plan. Participer, toute finitude bien comprise, au Grand Œuvre, Ordo ab Chao.

Nous savons depuis longtemps ne plus prendre les mots pour des idées.

Dès lors, nous pouvons entendre que s’engager à agir selon le plan du Grand Architecte, c’est être au nombre de ceux dont le texte que contient notre Volume de la Loi Sacrée dit qu’ils font le choix de marcher avec Dieu.

Cette expression, « marcher avec Dieu », figure à plusieurs reprises dans la Bible, et notamment dès le début de la Genèse, lorsqu’il est fait mention de l’attachement d’Enoch à l’Eternel. Toute l’action d’Enoch était agréable à Dieu. Sa foi était portée par un seul désir, être agréable à Dieu. En récompense de cette foi absolue, Enoch connut la « lumière pure », il reçut le discernement, la connaissance, avant d’être transporté directement auprès de Dieu, sans être mort, passant sans transition de la vie terrestre à la vie dans le royaume des cieux.

Le prophète Michée reprend la même expression lorsqu’il décrit ce que Dieu attend de chaque homme : « Ô homme, on t’a fait connaître ce qui est bien ; Et ce que l’Eternel demande de toi, c’est que tu pratiques la justice, que tu aimes la miséricorde, et que tu marches avec ton Dieu avec humilité. »

On retrouve ici l’homoviator, l’homme en chemin, en devenir, tendu vers un idéal, évoqué par certains penseurs chrétiens comme Gabriel Marcel (13).

Pour le Prince du Royal Secret, l’homo viator, c’est celui qui s’est librement et fermement résolu à se mettre en question, celui à qui, par l’initiation aux degrés successifs du Rite, il est donné de progresser pas à pas.

Il n’est pas inutile de rappeler ici le sens de l’adjectif « Sublime » qui fait partie de l’intitulé complet de notre degré, celui de Sublime Prince du Royal Secret. Sublime, dérivé du latin sublimis, est formé à partir de deux mots, sub – limen, au-dessus du seuil. Le dictionnaire Gaffiot traduit sublimis par « suspendu en l’air », mais surtout par « haut, élevé, grand ». Le terme est d’ailleurs utilisé , par exemple dans l’expression que l’on trouve sur la patente Morin, pour désigner les hauts grades de la Franc-Maçonnerie.

Sublime signifie en tout état de cause un mouvement vers le haut, au-delà d’un seuil, d’une limite. Ainsi, Sublime implique un objectif de dépassement.

C’est celui qui a compris son devoir, qui n’hésite pas à combattre seul – et d’abord en lui-même, car les ennemis intérieurs ne sont pas les moins redoutables. C’est aussi celui qui accepte et même revendique de concourir, « à sa place et à son office », aux combats collectifs de ses Frères initiés.

Si l’on considère les trois derniers degrés de notre Rite avant celui ultime de Souverain Grand Inspecteur Général, nous observons la progression qui nous est proposée : le Chevalier Kadosch est invité à agir selon le plan du Grand Architecte. Seul, univers complet il est invité à être un soldat de l’Universel et de l’Eternel. Il est aussi invité à être un transmetteur, notamment au sein des divers Ateliers auxquels il appartient.

Le Grand Inspecteur Inquisiteur Commandeur compose en 9ème un souverain tribunal. Il n’agit donc plus en combattant solitaire mais en composante d’un collectif. Les Sages et les Justes dont le message lui a été rappelé lors de son initiation au 31ème degré l’ont conforté dans l’idée que toutes les voies de la spiritualité professent un même message essentiel : esprit et corps sont liés, comme foi et raison ou yin et yang.

L’Homme doit s’accorder avec chaque composante du monde matériel qui l’entoure autant qu’avec le Principe créateur, que nous appelons Grand Architecte de l’Univers. Cela passe par Justice et Equité autour de soi, que l’on peut traduire par harmonie et justesse à l’intérieur de soi.

Enfin, le Sublime Prince du Royal Secret a conscience du fait que les combats où il devra s’engager sont de nature spirituelle. Il sait que le Camp est le Temple de la Lumière et de l’Esprit en même temps que le campement d’une armée au service de l’Ordre et du Rite. Son devoir est de mettre la Vérité en Action.

Nous avons rappelé au début de notre propos que la devise « Ad Majorem Dei Gloriam » figure sur l’étendard orné d’un Lion, dans le pentagone dont chaque angle marque l’emplacement d’un Prince. Plus précisément, l’étendard ou pavillon bleu sur lequel est inscrit la devise porte pour armes un Lion d’Or tenant dans sa gueule une clé d’or.

Dans la tradition alchimique, le Lion d’Or figure les longues et difficiles périodes de probation et d’épreuve nécessaires pour que la transmutation s’accomplisse, donnant naissance aux pouvoirs transcendants de l’âme.

Ce Lion héraldique figure également le Lion de Juda, celui qu’évoque Saint Jean dans l’Apocalypse lorsqu’il écrit : « Ne pleure point ; le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David, a le pouvoir d’ouvrir le livre et ses sept sceaux. » (14). C’est donc de Jésus de Nazareth qu’il s’agit.

Dans l’Ancien Testament, le Lion est l’emblème de Juda, le quatrième fils de Jacob, dont le nom vient de la racine yadah liée à yad, le mot désignant la main, et à laquelle on donne plusieurs sens, tendre la main, révérer ou adorer les mains tendues, pleurer en se tordant les mains, remercier, louer, rendre grâces. Le Lion associé à Juda évoque la puissance, l’ardeur, la noblesse.

L’Instruction du 32ème degré précise que le Lion porte autour du cou un collier d’or sur lequel est gravé le nombre 515. Ce nombre est chargé de sens symbolique, puisqu’il serait, selon Dante dans la Divine Comédie, le nombre de l’Envoyé de Dieu, rappelant les 515 personnes qui ont vu Jésus ressuscité physiquement selon les Evangiles. 515 est aussi pour les kabbalistes versés dans la Guématrie la valeur de l’expression « Asher Dai », celui qui se suffit à lui-même, que l’on obtient également en ajoutant la valeur numérale des deux dernières Séphirot, Yesod (la base, soit 73) + Malkuth (le Royaume, qui vaut 443) auxquelles on ajoute 1 pour signifier l’Unité.

Les kabbalistes donnent ainsi la valeur 515 au nom divin « Shaddai », habituellement traduit par « le Tout-Puissant ».

L’Instruction ajoute que le nombre 515 est parfois remplacé par les trois lettres SQS. Celles-ci sont l’acronyme de Sum Qui Sum, traduction latine de l’hébreu Ehyeh asher ehyeh, « Je suis celui qui suis », ce que Dieu, selon l’Exode, répondit à Moïse qui lui demandait quel était son nom (15).

La devise Ad Majorem Dei Gloriam est ainsi associée à une représentation symbolique dont la signification et la portée ne peuvent être ignorées.

Enfin, il faut noter que cette devise Ad Majorem Dei Gloriam associée au Lion d’Or fait écho aux devises portées par deux autres bannières : Laus Deo(Louange à Dieu), sur la bannière où figure l’Arche d’Alliance, et Ardens Gloria Surgit (Une Gloire éclatante se lève) sur la bannière portant le Cœur enflammé.

Pour mémoire, les deux dernières bannières sont décorées par un Bœuf auquel est associé la devise Omnia Tempus Alit (Le Temps nourrit tout) et un Aigle bicéphale, accompagné de la devise Corde Gladioque Potens (Puissant par le cœur et par le glaive).

Enfin, pour terminer ce bref développement sur quelques éléments du Tableau du Camp des Princes du Royal Secret, rappelons pour autant que cela soit nécessaire que ce tableau du Camp tout entier est présenté dans l’instruction du grade comme la projection du plan cosmique du Grand Architecte de l’Univers.

On comprend ainsi que notre progression initiatique, comme la mission qu’elle nous convie à assumer, s’inspirent des enseignements de l’Ancienne comme de la Nouvelle Loi, mais aussi de la tradition chevaleresque, de l’hermétisme et de l’alchimie. Telle est la puissance du Rite Ecossais Ancien et Accepté, au-delà des clivages dogmatiques.

Finalement, nous pourrions dire du Sublime Prince du Royal Secret que c’est celui qui, en conscience et en toute liberté, mais aussi en toute humilité et à son échelle, fait le choix de s’engager, autant qu’il le peut, vers la fusion avec le Principe.

Devenu pierre vivante, guidé par l’idéal de Justice et d’Equité, inspiré par l’Amour universel, Chevalier de l’Esprit accompli, déterminé à combattre inlassablement pour la Vérité dans sa quête d’Absolu, le Prince du Royal Secret a ouvert son esprit et son cœur à l’immanence comme à la transcendance du Principe (16).

Le combat pour le triomphe de la Vérité est loin d’être achevé. A l’intérieur comme à l’extérieur, Jérusalem n’est pas délivrée. Notre armée, notre Chevalerie de l’Esprit doit être la pointe de ce combat.

Tel est le sens, ou à tout le moins l’un des sens de l’engagement complet que synthétisent les cinq serments prêtés lors de son investiture par le Vaillant et Sublime Prince du Royal Secret, relatifs à la Connaissance, à l’Amour, à l’Action, à l’Intégration et à l’Obéissance.
Cette fusion, cette absorption dans le Principe est évoquée dans leur métaphysique propre par l’apôtre Paul ou au 16ème siècle par le saint mystique espagnol Jean de la Croix. C’est ce qu’ils appellent l’état de gloire.

Pour le Prince du Royal Secret, l’état de gloire n’est pas lié à une conviction métaphysique spécifique, mais bien plutôt, et pouvons-nous dire au-delà, un indéfectible attachement au sacré, au divin, au-delà de toute dénomination ou révélation particulière.

Telle est la vision que le Prince du Royal Secret peut avoir de la tension de l’initié vers l’état de gloire et, ultimement, le Un-Tout.

Ainsi sommes-nous bien, que nous en ayons pleinement conscience ou non, que nous fassions cette formulation aisément nôtre ou non, en tension permanente vers le Principe.

Qui plus est, au degré qui est le nôtre, les acquis successifs de notre parcours initiatique, et les serments qui l’ont jalonné, font de cette tension le moteur même de la poursuite de notre démarche et de notre engagement.

Nous mettons ainsi en pratique un commandement majeur parmi ceux qui figurent dans le texte du Volume de la Loi sacrée.

Cette incessante tension vers l’Absolu, vers le Principe créateur, est même, pour nombre de commentateurs, le premier et le plus important des commandements donnés par l’Eternel à Moïse : «Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » (17) . Cette formule, que l’on peut qualifier d’impératif catégorique, est une exigence absolue qui s’impose à l’homme, sans conduire à aucune sanction, positive ou négative. Et Aimer Dieu, pour le croyant, c’est respecter sa Loi, c’est y consacrer toute son énergie, toute sa conscience, en fait toute son humanité. C’est donner comme priorité à sa vie la réalisation de soi par la voie de la spiritualité, y subordonner toute son action.

Cette notion a été reprise et développée plus tard par exemple chez Maître Eckhart, pour lequel cette tension vers le Principe n’est pas orientée vers la vérité de la connaissance du Principe mais plutôt par l’égalité, par l’identité de nature avec le Principe, qui conduit à l’unité avec lui…(18) A l’état de gloire.On peut transcrire ce commandement primordial et ce qui en découle sans en trahir le sens, en faisant référence au Principe créateur dont l’existence est proclamée par le Rite Ecossais Ancien et Accepté.

Dès lors, on comprend que l’essentiel est ici l’engagement, la résolution prise en soi-même avant même d’être publiquement exprimée, à se mettre au service d’une cause, de la cause, celle-là même qu’avec leur foi et leurs dogmes propres Jésuites et Templiers ont eux-aussi promis de servir. Les voies sont certes différentes, à n’en pas douter, mais la finalité est la même. Celle de l’accomplissement de l’Homme, au plan de la morale et par les voies de la spiritualité.

C’est la raison pour laquelle l’initié quelque peu éclairé de la Lumière du Principe que nous sommes peut parfaitement la revendiquer, lui qui, avec davantage de connaissance et donc de responsabilité que ses Frères initiés moins avancés, s’est engagé à travailler… à une plus grande Gloire du Grand Architecte de l’Univers.

JJ Z

(1) Ex 24, 16
(2 ) Lv 9, 23
(3) Ps 26, 8
(4) Is 60, 1
(5) Ps 97, 6
(6) Is 6, 3
(7) 1 Co 6, 19.20 (cité par Jean-Paul II – Audience Générale – 27 septembre 2000)
(8) G. Agamben, Le Règne et la Gloire (Homo sacer II, 2) Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique »- 2008
(9)Récit du Pèlerin, (trad. André Thiry), Bruges-Paris, 1956
(10) Exercices Spirituels N° 98
(11) Septième Partie des Constitutions, n° 603.
(12) Traduction française du Manuscrit Francken de 1783 in Cl. Guérillot, Le Rite de Perfection Trédaniel Ed. 1990
(13) G. Marcel; Homo Viator, Prolégomènes à une Métaphysique de l’Espérance ; Aubier Ed. 1945
(14) Apocalypse selon Saint Jean 5.5
(15) Exode 3,14
(16) Cf les synthèses rapportées par. J. Doyon, Ordo ab Chao N° 42 (2001) et R. Caillol, Ordo ab Chao N° 52 (2006)
(17) Deutéronome, 6,4
(18) Meister Eckhart, La Divine consolation II – Payot/Rivages, Paris, 2004

Vous devez être abonné pour accéder à ce contenu


S'abonner

Retour à l'accueil