#401012

La Vérité & la Parole perdue

Auteur:

H∴ N∴ F∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Si je suis présent ici ce soir, dans cet espace sacralisé par un rituel multi-centenaire, au milieu de vous mes Frères, c’est que comme vous, je suis à la recherche de la Vérité. Ma Vérité profonde sûrement, comme vous la vôtre et l’expression verbale qui puisse la définir. Car il faut bien le reconnaître, quelque chose d’essentiel nous manque et nous ne savons plus formaliser cette absence, la Parole qui le permettait est pour nous perdue.

Le mot Vérité peut prendre de multiples sens. Il y a celui de l’évitement du faux par une démarche vigilante et assidue. Il y a celui que donne en premier le Petit Robert, qui dit à ce propos, je cite: « Ce à quoi l’esprit peut et doit donner son assentiment par suite d’un rapport de conformité avec l’objet de pensée, d’une cohérence interne de la pensée…».

Nous sommes sensés donner notre assentiment sans connaissance consciente à un objet de pensée indéfinissable, la Vérité, et sans la cohérence nécessaire à son appréhension pleine et entière. Ma vérité momentanée est au moins celle capable d’effectuer ce constat !

Et c’est bien là que se situe tout le travail que nous devons effectuer sur nous-mêmes, Devoir auquel nous nous sommes soumis, attelés, afin de commencer à regrouper ce qui est épars, à épurer et structurer notre démarche, à la canaliser avec Sagesse, Force et Beauté, tant que faire se peut…

« …Connaissance à laquelle on attribue la plus grande valeur. » dit encore le Petit Robert, quelle phrase terrible ! Oui c’est une connaissance, mais une connaissance tellement enfouie au plus profond de nous qu’elle est inaccessible, et le peu qui en subsiste est le sentiment confus de l’importance fondamentale de sa valeur !

Lors de notre initiation comme Maître Secret il nous est dit: « Ne profanez pas le mot Vérité en l’accordant aux conceptions humaines. La Vérité est inaccessible à l’esprit humain, il s’en approche sans cesse, mais ne l’atteint jamais. ». Voila bien exprimée la recherche quelque peu utopique dans laquelle nous sommes engagés !

Le mythe d’Hiram nous y fait pénétrer de plein pied. Hiram le Maitre, l’architecte assassiné, « les Secrets véritables du Maître Maçon, de l’œuvre en cours d’exécution» ont été perdus. La construction du Temple, de notre Temple, celui où nous pourrions à nouveau accueillir le Divin, est à poursuivre et il nous faut retrouver les Secrets d’Hiram, sa « Parole créative », pour reprendre les travaux.

Nous sommes maintenant Lévites, promus gardiens de ce qu’il y a de plus sacré et qui nous reste inabordable. Notre quête s’est muée en Devoir, les Secrets véritables se sont découverts être la « Vérité et la Parole Perdue ». Les Secrets du Maître Maçon sont, pourrait-on dire, devenus le Devoir du Maître Secret, car il est plus facile de le faire que de le connaître !

Construire nos vies est un leitmotiv que nous nous répétons depuis que notre conscience a su en saisir les enjeux. Entre espace profane et sacré, nous passons de l’expression matérielle à la symbolique, puis à la spirituelle. Construire sa vie dans le domaine spirituel, c’est lui donner une profondeur de sens qui soit en adéquation avec celui de la Création, un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part, et où nous devons malgré tout apprendre à exister, à évoluer et à naviguer.

Nous sommes « passés de l’Equerre au Compas, comme le géomètre passe des lignes droites et des angles par lesquels il mesure la surface de la Terre, aux grandes courbes et aux cercles par lesquels il mesure le mouvement des astres».

Pour évoluer en mer, nous apprenons et mettons en application des règles de navigation valables en surface, mais qu’en est ‘il de notre perception de la profondeur de l’océan sous notre quille, de l’étendue du Cosmos au-dessus du mât ?

Ces vérités sont, au niveau de l’esprit, des lumières que l’on perçoit trop confusément. Mais « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer» disait le Taciturne. Le fait que nous en soyons même faiblement conscients, est notre motivation dans la connaissance du Devoir, de s’être fixé une destination, et de savoir mener notre vaisseau dans l’aventure, afin de « s’élever vers les hautes sphères de la connaissance spirituelle».

Le TFPMdit: « Que cherchiez-vous dans vos voyages ? »

Le M des Cérémonies répond: « La Vérité et la Parole Perdue. »

L’Evangile selon Jean commence en ces termes: « Au commencement était la Parole », «…Tout a existé par elle et rien de ce qui existe n’a existé sans elle…».

Quelle est la parenté de cette « Parole » Originelle avec celle que nous recherchons ? Cette Parole citée par l’Evangile à une dimension d’absolu. Nous chercherions quelque chose de supra humain tout en sachant qu’elle est inaccessible à l’esprit humain ? Mais quelle vanité que la nôtre !

La Parole Perdue me fait penser à la réminiscence d’un paradis mythique, à un âge où nous gambadions, innocents, dans la main du Créateur. Un passé antédiluvien, où la croyance à une relation magique entre microcosme et macrocosme était Vérité établie. L’humain a le souvenir diffus, intuitif, animal, d’une tradition ancestrale, où il parlait naturellement aux dieux.

« On dirait que l’humanité toute entière a oublié et cherche à se rappeler, on ne sait quelle Loi Perdue. » disait Villiers de l’Isle Adam*.

Les mots sont création et le langage est partage. « Toute la magie des mots appartient à la conviction qu’un pouvoir est lié à la connaissance et à l’énonciation d’un nom», disait Freud dans « Moïse ». Pourtant, la réalité des mots est limitée à ce qu’ils évoquent. Les notions de « Vérité » et de « Parole Perdue », n’ont pas de réalité propre et ne peuvent être réduites aux mots qui les désignent.

Notre connaissance du Monde est plutôt un savoir accumulé, une réalité virtuelle, une interprétation transmissible. La signification et la réalité du monde sont, semble-t-il, depuis longtemps distincts. La Parole Perdue, était-elle celle qui les unissait ?

L’Evangile de Jean dit encore de la Parole, verset 4, je cite « …En elle était la vie et la vie était la lumière des hommes… ». Puis au verset 14: « Et la Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité… », en parlant de Jésus… Ou « Il a planté sa tente parmi nous » en parlant du logos, car dans la Bible de Chouraqui, c’est le terme grec logos qui remplace la Parole et qui a le sens de parole vivante…

« Mon JE est Dieu » a dit le grand mystique soufi Al Halladj, comme pour répondre à l’Evangile. Ce grand mystique soufi du IXème siècle fut crucifié sur ordre des notables musulmans pour le crime d’avoir divulgué la Parole Vraie.

Sa parole atteste que nous sommes bien d’infimes parties de la Création, parcelles Divines et de Lumière, parcelles du Logos. L’antique formule alchimique VITRIOL reprend ici tout son sens.

Les Soufis disent que ce sont les créatures qui sont voilées ou qui se voilent, afin de ne pas voir. « Ils auront des oreilles mais n’entendront point », « Ils auront des yeux mais ne verront point » disait aussi l’Ecclésiaste. Le cherchant engagé sur la voie, doit apprendre à se dévoiler lui-même. Les choses les plus évidentes demeurent souvent les mieux cachées.

Ma personne est bien ma petite vérité, ce « JE » des Soufis m’invite à ressentir cette parenté profonde qui me relie au reste du Cosmos.

La Vérité serait simplement la flagrante évidence de mon existence ! JE suis, TU es, IL est, NOUS sommes… Ainsi soit-il ! Ou encore à l’impératif présent : sois JE !

Être devrait générer un sentiment de plénitude profonde, où mon âme, mon esprit et mon corps, s’unifieraient dans une pleine harmonie ! Mon « JE » devrais alors se dissoudre dans Un-le-Tout, baignant dans un océan de partage, d’Agapé total…

Ces paroles n’évoquent malheureusement que l’idée, le rêve, mais sans elles, comment rappeler ces petits instants aussi fugaces que rares où j’ai ressenti cette plénitude, instants qui nourrissent ma quête ?

Je ne puis avoir l’arrogance de prétendre que la Parole que nous recherchons est la « Parole originelle », ou le « Verbe créateur », mais il doit sûrement exister un lien de parenté issu du fond des âges. Un temps où cette « Parole originelle » créait peut-être la « Vérité », celle dont je cherche à m’approcher sans cesse, mais que je n’atteindrais peut être jamais ?

Maître Secret derrière une balustrade en garde d’un Saint des Saint encore inaccessible, j’ai une clé d’ivoire, comme pour mieux y voir dans l’accomplissement de mon De-voir de connaissance… de la Parole Perdue, pour cheminer vers la Vérité.

«L’être humain est le seul être vivant qui puisse s’interroger sur la signification de son existence et lui donner une direction, un but. » dit Fréderic Lenoir dans « l’Âme du monde ».

J’ai dit,

Villiers de l’Isle Adam: écrivain français, aristocrate ruiné, dramaturge sans succès et amoureux du Beau. Né à Saint-Brieuc en 1838 et mort à Paris en 1889. Œuvres: contes, romans, pièces de théâtre, poésie.

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