#401012

L’initiation en Loge Symbolique serait-elle virtuelle, deviendrait-elle réelle à partir du 4ème Degré ? Si oui, pourquoi et comment?

Auteur:

Non communiqué

Obédience:
REAA
Loge:
Non communiqué


En préambule, j’énonce quelques évidences.

C’est en 33 Degrés que s’exerce notre quête initiatique au sein de la Franc-Maçonnerie et précisément au Rite Ecossais Ancien et Accepté. Pourtant, nous pourrions confier à d’autres organisations traditionnelles, qu’elles soient religieuses ou non, le soin de nous initier.
Nous avons fait un choix et notre démarche singulière prend toute une vie que nous devons parcourir d’initiation en initiation avec des temps forts incontournables.

D’où ma réflexion en deux phases :
– le grade de Maître, s’il est bien intégré par le Maçon, est-il un aboutissement ? Se suffit-il à lui-même ?
– qu’en est-il de la notion de Devoir évoquée en Loge Symbolique lequel devient un des éléments clés du grade de Maître Secret ?

A la première question la réponse est non, comme en témoigne notre présence dans cette Loge de Perfection. Le nouveau Maître Secret découvre et approfondi la structure polymorphe du symbolisme au 4ème Degré
Hiram décédé devient porteur de nombreuses qualités comme souvent le sont les défunts. Il n’en va pas de même pour celui qui a été relevé en Hiram et qui découvre que l’accueil en Perfection est plutôt rude. Le Rituel assène onze sentences, ou maximes, définitives. Plus précisément huit sentences sont restrictives et trois sont incitatives.
Les concepteurs de nos Rituels connaissaient bien la nature humaine et donc de suite il est dit ce que l’on ne veut pas voir, entendre et faire à ce Degré. En 1921, ce sont les Frères Albert Lantoine et Oswald Wirth qui ont été chargés de rédiger les rituels des Loges de Perfection, qui vont du 4ème Degré au 14ème Degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté, Degrés qu’on ne pratiquait pas alors. Les deux Frères que je viens de citer ont repris et compilés des Rituels existants pour faire coller ces Rituels avec les problématiques du temps, afin qu’ils soient mieux compris et mieux vécus par les Frères, nous dit le Frère historien Théodore Vézelay.
Dans le fascicule d’instruction au 4ème Degré, édition 2001 on lit que « Le rituel du 4ème degré est issu de la transcription des rituels du Rite de Perfection faite par FRANCKEN en 1783 ».

Je m’attarde sur les trois sentences positives, tout aussi radicales mais qui dirigent notre regard vers de nouvelles perspectives. On commence avec le spectacle de l’univers qui est inspirant mais seule la Loi universelle est admirable. Le décor est planté
Il est ensuite demandé d’aimer particulièrement la justice et de marcher dans ses voies. Nous nous y efforçons depuis le 1er Degré
C’est la troisième sentence positive qui aujourd’hui retient toute mon attention : l’accomplissement du Devoir est impératif, et jusqu’au sacrifice s’il le faut. Il sera question du Devoir par trois fois ensuite dans la cérémonie.


Entre ces interventions solennelles, on fait appel à Guillaume d’Orange qui nous livre sa célèbre maxime déprimante. Il était appelé le Taciturne, on comprend pourquoi. Ce dépressif chronique essaierait-il de nous déstabiliser ? En conséquence, le Rituel tenterait-il de nous mettre en garde ? Contre le fanatisme, par exemple ?
Que possédait de plus ou de moins que moi, Guillaume d’Orange pour n’être pas en nécessité d’espérer ? Trouvait-il une foi inébranlable dans son idéal ? Si oui, comment faisait-il ? Je veux dire à part guerroyer contre tout ce qui bougeait autour de lui ?
Pour moi il faut que l’avenir soit prometteur et que les petites victoires sur soi-même renforcent l’estime de soi. L’espérance et les réussites rendent heureux le Maître Secret.

Je reviens vers le Devoir. Il serait plus « commode de le faire que de le connaître », disait Louis de Bonald dans les années 1600. Est-ce pour nous dire que nous devons apprendre à connaître notre Devoir ou bien aurions-nous plutôt un Devoir de Connaissance ? Pourquoi les individus rechigneraient-ils à devenir co-naissants ? Parce que c’est difficile ?
La formule sur le Devoir qui est l’objet central du Serment, est-elle à prendre comme un avertissement ou plutôt comme un conseil ?

Ensuite le presque Maître Secret doit reconnaître que le Devoir est la grande Loi de la Franc-Maçonnerie. Il en était déjà question à la fin de la cérémonie d’initiation au 1er Degré. Il s’agit là du devoir familial, civique et patriotique. C’est la grande affaire de la Maçonnerie dite « sociétale ». Il n’en va pas tout à fait de même dans nos instances. La philosophie Kantienne imprégnant le Rite : nous devons agir par devoir parce que c’est le Devoir.
Je regarde et j’écoute mes Frères pour m’inspirer de leur exemple en Loge Symbolique et au-delà. Le Devoir est un fleuve imposant, constitué de nombreux affluents.
Ou alors, le mot Devoir est comme un répertoire qui comprend une multitude de fichiers qui sont autant de devoirs individuels composant le tout. Alors les devoirs, mais quels devoirs ?
Je crois en avoir identifié quelques-uns qui sont pratiqués mes Frères Maîtres Maçons et Maîtres Secrets. Par exemple :
– le devoir de réserve vis-à-vis de ses Frères qui comme lui grandissent à leur rythme. J’ai relu le serment d’Hippocrate symbole de la déontologie médicale dont l’énoncé présente bien des similitudes avec ce que le Rite attend du Maître Secret. Avant tout, ne jamais nuire à la dignité des Frères, en aucune façon. Nous ne devons pas entraver le cheminement du Maçon mais au contraire nous pouvons dégager la voie devant lui pour favoriser sa progression spirituelle.
– le devoir d’attention de celui qui en connaît un peu plus que les autres et qui va vers ses Frères pour les soutenir. Sachant bien entendu que nous avons autour de nous des Frères spirituellement plus grands et d’autres plus petits que nous. Et là je pense particulièrement aux paraboles romancées que sont Le Petit Prince et Jonathan Livingston le Goéland qui illustrent bien ce qui est attendu d’un individu responsable et aimant.
– le devoir d’information qui consiste à partager son savoir pour maintenir ses Frères en éveil, voire pour favoriser cet éveil. Cela dans le respect des grades afin que chacun profite pleinement et le moment venu de la Connaissance qu’il recherche. Celui qui sait détient un pouvoir par rapport à l’ignorant, il ne doit pas pratiquer la rétention de l’information. Et ne pas rechercher le pouvoir non plus.
– le devoir de transmission de l’information est une composante de la devise « Liberté, Egalité, Fraternité ». Le savoir ésotérique se transmet à ceux « qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre » comme dit l’Ecriture biblique.
Quant aux ignorants, spirituellement imperméables au savoir ésotérique, il reste pour eux le vaste monde de l’exotérisme.

Nous sommes tous des « Petits scarabées », expression attribuée à un Maître asiatique, d’une école de sagesse. C’est un terme affectueux que le Maître emploi pour taquiner son disciple et le rappeler à la modération et à l’humilité.
Le Maître Secret passe de la connaissance du devoir à un devoir de connaissance. C’est ainsi que par devoir nous progressons de substitution en substitution pour continuer la construction du temple.
Emmanuel Kant réfléchissant sur le devoir, s’interroge sur ce qui constitue notre conscience. Au fond de nous, dit-il, se manifeste une constante, à savoir notre volonté de faire le bien. Nous n’obéissons pas à un être supérieur, à une aspiration personnelle, non, nous sommes sous l’influence d’un désir, d’un principe, celui d’agir par devoir, c.à.d. une « Connaissance métaphysique s’insérant dans une perspective de transcendance humaine personnelle dépassant la simple satisfaction de l’ego ».
Mais n’oublions pas le point d’orgue du devoir du Maître Secret qui est la recherche de la Parole perdue. Par cette recherche et l’approche de la connaissance nous nous efforçons de décrypter le Symbole ou le concept du Grand Architecte de l’Univers. Et c’est par ce qu’il révèle de central, que nous parvenons à définir le juste et le droit.
Cette quête rend la solitude plus grande encore, car l’exigence qui la commande est celle de la droiture de nos pensées et de la noblesse de nos actions. C’est beau à dire et pas facile à réaliser. C’est comme une traversée du désert que de tendre vers un niveau de conscience supérieur. Et parfois en recherchant la connaissance à l’intérieur de soi-même nous parcourons notre désert intérieur. Ne nous ensablons pas !

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le devoir de discrétion et le devoir d’ouverture. Mais je m’arrête là puisque nous entendrons encore beaucoup de Planches sur le thème du Devoir

A cet instant j’extrais et retiens du Rituel les devoirs suivants :
– Ecoutez tous les hommes avec attention et déférence,
– Ayez la ferme résolution de les comprendre,
– Respectez toutes les opinions,
– Ne profanez pas le mot de Vérité en l’accordant aux conceptions humaines.

Pour préparer cette Planche j’ai relu le Rituel d’initiation au 4ème Degré ainsi que le fascicule d’Instruction du Grade. J’ai l’impression que pendant la cérémonie d’initiation au 4ème Degré la légende d’Hiram n’est pas évoquée alors qu’elle est expliquée dans le fascicule d’Instruction que reçoit le nouveau Maître secret. S’agit-il d’une parenthèse dans la progression ? Nous recevons tellement d’informations pendant cette cérémonie, que le Rituel nous permet-il ainsi de reprendre notre souffle ? Trop ne serait pas productif.
Parfois je me pose ces questions : « Où commence le formatage et le bourrage de crâne ? »
Quelle différence avec une religion révélée qui impose une conduite et un dogme parce que la divinité le veut, et la Franc-Maçonnerie glorifiant le Devoir ?
D’un côté nous revendiquons l’exercice de notre libre arbitre et de l’autre nous acceptons de nous prêter à des serments dont l’énoncé parfois dresse les cheveux sur la tête.
Pas de panique : il n’y a pas d’inquisition ou de police secrète Maçonnique pour nous surveiller et nous contraindre.
Le fait est que nous entretenons une tension intérieure stimulante qui nous maintient en éveil constant lequel aboutit au Devoir, et ce Devoir-là est tout simplement celui de la réalisation de notre propre liberté.

Cette liberté est le résultat de notre métamorphose. Je cite à nouveau Richard Bach : « Ce que la chenille appelle la fin du monde, le sage l’appelle un papillon ». Car en devenant Maître Secret nous passons d’un état à un autre, d’un niveau de conscience à un autre. Il n’y a pas de changement physique. Peut-être faut-il plutôt parler de mue consistant à abandonner une peau ancienne devenue trop étroite ? Car c’est ainsi : pour durer il faut changer et je dirais qu’il faut réellement changer.
D’où le titre un tantinet provocateur de ma Planche, sur l’initiation virtuelle et l’initiation réelle. Nous ne pourrons surtout pas nous encombrer l’esprit avec des idées et des mots mais passer à l’action, tout comme l’alchimiste ne va pas transformer le plomb en or par de seules paroles invocatoires.
La faute à René Guénon, si je peux me permettre de le paraphraser maladroitement. Je remets le propos à l’endroit : l’appartenance à une organisation traditionnelle régulière permet une initiation virtuelle. C’est une affaire de transmission de l’influence spirituelle. C’est déjà bien. Toutefois, il ne faut pas se complaire dans le spéculatif mais passer à l’opératif. Quel sens donner à « opératif » ? On pense à la dimension exotérique qui se décline en fonction de la sensibilité de chacun.
Pour ma part je privilégierais le travail intérieur appelé ascèse pour accéder à une initiation réelle. Il est attendu de nous que nous acceptions de subir des changements.

Je me réfère à Winston Churchill, fin politique et stratège, qui nous dit que « Pour s’améliorer, il faut changer. Donc, pour être parfait, il faut avoir changé souvent ». Le propos est ambigu et il pourrait déranger les idéalistes. Churchill parle comme quelqu’un qui aurait eu accès à la suite de la Légende d’Hiram au-delà du 4ème …

Chacun de nous s’initie à sa manière en se dépouillant des métaux, c’est-à-dire des apparences qui nous constituent dans le monde profane telle l’enveloppe d’une chrysalide. Le processus de révélations à nous-même est exigeant, difficile et fatiguant. Nous ne pouvons même pas nous attarder de temps en temps sur « les sentiers fleuris » car autrement à chaque arrêt, le Maître Secret pourrait croire que sa métamorphose est un aboutissement. Comme le Compagnon accédant au 3ème Degré peut croire avoir atteint son but. Seulement, la réalisation d’un tel état parfait, l’illusion d’un Nec Plus Ultra indépassable, d’une transcendance, n’a pas de sens en Maçonnerie.

J’ai évoqué le processus de transformation proposé par le Rituel du 4ème Degré, et j’ai bien retenu que le Maître Secret se soumet au Devoir. J’aimerais poursuivre et terminer par ce qui me semble être un élément fascinant pour moi dans le processus initiatique à partir du 4ème Degré : je pense à l’imagination.

Avec les mots de notre époque, je dirai que nous sommes passés du psychodrame vécu collectivement lors de la cérémonie d’accès au 3ème Degré à une configuration de jeu de rôle au 4ème Degré. La différence est que nous sommes devenus alternativement lecteur, acteur et narrateur de l’histoire mythique d’Hiram, avec ses figures associées. Il en sera ainsi jusqu’au 14ème Degré en ce qui concerne le mythe d’Hiram.

Le Maître Secret en est arrivé là de son cheminement initiatique en quête des Secrets véritables des Maîtres Maçons. Dans cet élan, l’espérance est comprise comme la sublimation de sa foi, la démonstration que ses idéaux sont enfin accessibles par des faits qui changent sa vie. Mais le Temple idéal, lui, restera à l’état imaginaire. Une fois élevé il court le risque de se voir abattu par de sombres forces ; ou bien alors la nature se chargera-t-elle de le dégrader ? Rappelons-nous l’adage asiatique qui énonce que l’important n’est pas tant le but, mais le chemin. Nous ne voulons pas acquérir simplement de nouvelles connaissances au service de la recherche d’une vérité, voire pire, de LA Vérité, mais de rechercher le sens derrière le comment et le pourquoi. On appelle cela l’expérience et c’est ainsi que le savoir devient connaissance (co-naissance).
Le Maître Secret qui ne peut s’attarder sur les « sentiers fleuris » subit plus qu’un autre individu le « rapport au temps ». Dans nos chemins initiatiques concrétisés par nos grades et dans le temps (sacré) tout simplement, chaque étape va enrichir la mémoire de nos transformations. Chaque étape sera ainsi une métamorphose, mais en fait elle restera inachevée.
La progression exige que nous fassions preuve de constance dans l’effort et de beaucoup de patience. Effort, car elle consiste à vouloir augmenter la valeur du dépôt (ou bien à le singulariser) et patience car elle est attente de l’inespéré, c’est-à-dire se trouver soi-même en rencontrant l’Autre (connaissant et reconnaissant).
C’est pour cette raison, à mon sens, que le Maître Secret est doté d’une Clé d’ivoire permettant d’accéder à des niveaux autres que ceux du grade de Maitre, certes très riche mais incomplet. La Clé d’ivoire du Maître Secret, c’est la symbolique Maçonnique.

Le Rite nous raconte une belle histoire qui sollicite nos capacités imaginatives. Il faut être mentalement capable de se projeter hors du réel pour absorber le récit mythique d’Hiram. Les paraboles, les contes et fables, allégories sont utilisées par la plupart des Grands initiés pour véhiculer leur message spirituel.
Si la nature a doté certains individus de capacités imaginatives, d’autres personnes ont un esprit logique mettant en œuvre des déclinaisons rationnelles.
Pour faire court, je dirai que le symbolisme agit comme un organe de transmission entre ces deux pôles. L’image symbolique permet à la conscience d’accéder à une réalité impossible à expliciter. Nous devons à la fois taire notre savoir, ce qui est d’ailleurs notre devise, mais aussi, apprendre à transmettre par l’exemple ce que nous avons appris et sans rien trahir. Le silence du Maître Secret qui est dépositaire d’une somme de connaissances ne peut qu’inciter les autres Frères à poursuivre leurs efforts.

Conclusion :

Avec la mort d’Hiram nous ressentons un manque. A cause ou grâce à ce déficit visuel et intellectuel nous retrouvons la force du désir qui est la source de la plupart de nos comportements. Sigmund Freud l’avait bien compris. La procédure analytique diffère de celle proposée par notre Rite en ce sens qu’il y a d’un côté ceux qui veulent se faire tout seuls sans ne rien devoir à personne, fabriquant plus ou moins leur propre destinée. Et il y a de l’autre côté, ceux qui acceptent de revoir le sens de leur vie depuis l’extérieur, au moyen des outils du Rituel. Bien qu’il ne soit pas évident de quitter sa zone de confort moral et physique pour accepter des enseignements intervenant dans notre réalité.
Le Rite nous offre quatre cadeaux qui sont : le désir personnel, la compétence acquise, l’esprit de service et la reconnaissance par ses Frères. Ainsi nous passons au fil du temps du statut d’esclave ignorant à celui de cherchant éclairé.
C’est ainsi que le Maître Secret pourra plus facilement agir sur les phénomènes de société, sans se laisser corrompre. Le Maître Secret préserve son intégrité individuelle en passant du chantier à la notion de sanctuaire lui garantissant une indépendance qui le rend plus efficace.

J’ai dit

A.B.

(Planche commencée pendant le confinement le mardi 3 août 2021)


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