#401012

Tu ne prendras point les mots pour la Réalité

Auteur:

J∴ A∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
: XENOPHANE - Orient de Poitiers

A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers
ORDO AB CHAO
Deus Meumque Jus
Au Nnom et sous la Juridiction du Suprême Conseil pour la France
des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33ème et Dernier Degré
du Rite Ecossais Ancien et Accepté

A04J-3-1

T Illustres F, T F P M et vous tous mes FF M S

Cette phrase est prononcée par le T F P M lors du premier des quatre voyages rituels de la Cérémonie de Réception au 4ème Degré. Elle fait suite à l’injonction à ne point se forger d’idoles humaines et à répondre soi-même de ses actes.

Le premier voyage invite à rejeter toute forme d’idolâtrie et à approcher soi-même la Connaissance en se méfiant des apparences.

C’est un appel à éveiller notre sens du discernement. C’est une mise en garde contre les actes impulsifs, et aussi un avertissement à ne pas prendre tout ce qui est dit pour argent comptant, y compris sans doute en Loge.

On m’avertit qu’il n’y a pas de place pour les idées préconçues, les dogmes ou les croyances. C’est une injonction à ne pas se placer sous le contrôle de qui que ce soit, notamment qui proposerait une voie toute tracée. Le vrai Maçon est libre, libre de ses actes et de sa pensée, pour peu qu’il soit animé par les valeurs de Vertu, de Tolérance et de Justice dans sa recherche de la Vérité. Mais il est aussi courageux et responsable, puisqu’il doit répondre lui-même de ses actes.

Dans notre monde, la formulation de la pensée utilise des images, c’est-à-dire des symboles et la parole.

La parole s’appuie sur des mots, et il ne faut pas s’arrêter sur eux en les limitant en tant que tels. Cet avertissement de se méfier de l’apparence trompeuse des mots, cette mise en garde solennelle contre les mots et leur usage non maîtrisé doivent me servir de guide pour transformer mon errance en un cheminement conscient.

Les mots sont des inventions humaines, et ce sont en quelque sorte des symboles pauvres, pauvres, car privés du caractère d’universalité puisque dépendants d’une des nombreuses langues sur Terre. Les symboles renvoient à des idées, les mots sont eux uniquement des façons de dire.

La prudence qui nous est recommandée prend donc tout son sens. Cette voix que j’entends me demande de m’efforcer de bien me pénétrer de l’idée qui se cache sous les mots, de l’esprit de la lettre. Elle me demande d’examiner tout soigneusement, de méditer pour comprendre ce qui est indicible et caché, pour au final déclarer juste ce que je tiendrai pour tel. C’est la condition, me dit-on, pour ne pas profaner la Vérité en l’attribuant à la légère, par manque de Conscience, à des conceptions humaines qui ne le mériteraient pas.

Il nous faut écouter, bien sûr, avant de percevoir ce qui se cache derrière les mots et les images symboliques. Les mots sont des vecteurs pour nous aider pour pénétrer l’Idée, pour avancer sur le chemin vers la Connaissance ; pour autant, ils ne sont pas la Connaissance, ils ne sont pas la Réalité.

Je dois à l’évidence, et Platon nous l’a enseigné, trouver le monde des Idées, la Loi ultime et simple qui régit sa marche et dont chaque chose ici‐bas en est une projection. La difficulté est de faire le chemin en sens inverse : partir de l’ombre pour accéder à la Réalité sous‐jacente. Je ne dois pas me laisser éblouir par une apparence, aussi belle soit-elle, au risque de m’éloigner de mon Devoir. Il me faut encore et encore travailler, réfléchir, méditer pour aller encore plus en profondeur saisir l’idée qui me rapprochera, peut-être, de la Vérité.

Tout ceci est nouveau pour moi et complètement déstabilisant. Je croyais être libéré de l’ignorance, des préjugés et de la superstition. Je croyais chaque étape acquise, je pensais pouvoir construire la suivante sur des bases solides. Las ! Dans ce degré, tout s’effondre. Je croyais, je pensais…encore des mots.

Le cadre rassurant car connu du Monde profane a volé en éclats pendant l’Initiation au premier degré. Le peu de stabilité retrouvée ensuite dans les Loges symboliques s’est effondré à son tour avec la mort d’Hiram. Le sentiment rassurant qu’un nouveau Maître était reparu, plus radieux que jamais, vient à son tour de se déliter. Tout est désuni à nouveau, ma marche un temps plus assurée que celle de l’Apprenti, est à nouveau hésitante d’une autre manière : je ne connais même plus la ligne et les angles droits. Sans ces garde-fous, je pourrais être tenté d’abuser de ce semblant de liberté, de faire à ma guise, mais il me faut là aussi trouver du sens et notamment quelle Réalité se cache derrière ce champ de ruines.

Le Maître qui renaît ne renaît pas à une autre vie, mais à une vie autre. Cette vie autre consiste à ne pas se satisfaire des mots substitués qui m’ont été confiés ; au contraire, je dois comprendre quelle Réalité sous-jacente s’y trouve cachée, et reconnaître mon Devoir comme étant de la rechercher.

Le Devoir du Maître est de partir à la recherche de la Parole Perdue. J’avais entendu ces mots, mais n’avais pas encore saisi la Réalité qui s’y cache, celle d’un état d’éternel Apprenti qui n’arrivera très certainement jamais au bout de son chemin, mais dont la mission est de rechercher ce qui se cache derrière les apparences, c’est-à-dire la Lumière et la Vérité, pour les porter haut et fort.

J’ai le sentiment intime que, tout désagréable qu’il soit, ce degré de chaos et de destruction doit être pleinement vécu. C’est un hiver porteur de toutes les possibilités. En revanche, il doit être vécu avec Conscience, car il est la représentation de l’état dans lequel je sens que je me trouve présentement, la représentation du point de départ en quelque sorte. Et, si j’ai l’espoir de gravir le chemin un jour, il est indispensable de savoir d’où je viens pour progresser.

La confiance est une notion importante qui régit les rapports humains pour garantir une vie en harmonie. Sans confiance, c’est la fin des relations humaines et le chaos, et les Mauvais Compagnons l’ont causée en exigeant le Mot.

On accorde l’initiation et les augmentations de salaire parce qu’on a confiance. La trahison des trois mauvais Compagnons est à ce titre terrible. Elle a entraîné la mort d’Hiram qui avait compris la différence entre le mot et la Réalité. Incapable de dire le mot par son engagement,
incapable de donner la Réalité derrière ce mot, le monde a été précipité dans le chaos et a perdu ses repères.

Ces mauvais Compagnons ont cru que la puissance du Maître venait d’un mot secret. Cette attitude est vaine ; le mot, si toutefois il existe en tant que tel dans toute sa puissance, aurait peut-être pu être prononcé, mais la Réalité sous-tendue, la Connaissance, ne peut se transmettre
aussi simplement et aussi immédiatement. Au-delà du mot de Maître, il faut comprendre que seule l’expérience et le travail font le Maître. Les mauvais Compagnons ont-ils fini par le comprendre ?

A qui faire confiance alors ? Je fais confiance à tous mes Frères, car tel est le sens de l’engagement que j’ai pris il y a quelques années. Comment faire confiance ? la confiance n’excluant pas le contrôle, c’est avec mon coeur comme guide bien plus qu’avec mon intellect
que je vais devoir avancer.

Si je ne puis parler parce que tel est mon choix, tout au moins puis-je écouter, réfléchir et examiner ce que je vois et entends avec mon coeur. Comprendre, c’est étymologiquement saisir ensemble. C’est appréhender quelqu’un ou quelque chose dans toute la vérité de sa nature profonde, par une communion affective et spirituelle. C’est aller au‐delà des mots. L’écoute attentive et consciente est nécessaire dans l’examen de ce que je perçois, et c’est la condition indispensable qui permette la séparation de ce qui est vrai de ce qui est trompeur.

Le deuxième voyage renforce la mise en garde : tout en m’exhortant à écouter les autres, elle m’invite à ne pas faire aveuglément confiance aux mots prononcés. Il me faut examiner soigneusement ce qui est dit avec la plus grande attention dans le but de n’en retenir que ce qui se révèle juste après un examen soigneux. En effet, le Rituel précise :

« …N’accorde à qui que ce soit une confiance aveugle, mais écoute tous les hommes avec attention et déférence ; aie la ferme résolution de les comprendre. Accueille toutes les opinions, mais ne les déclare justes que si elles apparaissent telles à ton examen propre. Ne profanepas le nom de Vérité en le donnant aux conceptions humaines ! »

Les autres voyages complètent cette idée. Le troisième en suggérant de trouver la Loi sousjacente à tout l’Univers, soit la Vérité derrière les apparences, fussent-elles admirables ; le quatrième voyage en exigeant la justice, c’est-à-dire le respect des autres et la réciprocité dans les actes et les paroles, ciment des relations interpersonnelles de qualité.

Le signe du secret, symbole de ce grade, est à rapprocher du silence de l’Apprenti ; il ne faut pas s’arrêter à cette apparence car c’est une nouvelle étape bien plus exigeante.

Apprenti, j’ai compris que, ne sachant rien, j’avais le devoir de me taire, condition indispensable à ma progression. Le silence était d’ailleurs une exigence de ce du grade. Là, la nécessité du silence est d’une tout autre nature. On m’a scellé les lèvres avec le sceau du silence avec un triple objectif de silence sur le contenu des travaux, de maîtrise de la parole et de discernement dans les propos. Cette nécessité nous est rappelée pendant chaque tenue, par le signe du silence, la main de Justice qui en est le symbole, et par le nom du grade.

Je suis redevenu un apprenti ; en fait, je l’ai toujours été et le serai très certainement toujours. En tant qu’Apprenti, je suis dans la nécessité de l’écoute de l’autre, mais cette fois-ci dans un tout autre but. Alors que l’Apprenti au premier degré a un rôle passif d’introspection et que le silence lui est imposé parce qu’il ne sait pas, le Maître Secret a un rôle actif de recherche de la Parole Perdue et de la Vérité. A lui de ne pas profaner la Vérité en la rapportant à des conceptions humaines.

Pour cela, il s’impose le silence, silence qui correspond à des temps d’introspection pour analyser ce que perçoivent ses sens et en rechercher la Réalité sous-jacente. Mais il se l’impose pour une autre raison ; c’est en ne parlant pas, en gardant le Secret, que le Maître Secret sera assuré de ne pas profaner la Vérité par ses paroles.

Nous sommes encore et toujours des Apprentis, ce que le Rituel nous confirme : bien qu’ayant acquis deux degrés d’instruction depuis l’Initiation, notre instruction n’est pas complète, pas plus que n’est complète la lumière qui frappe nos yeux à travers le bandeau posé sur notre front.

Pour autant, ce voile qui obscurcit notre vision et diminue la qualité de la lumière en la filtrant n’est plus ce bandeau complètement opaque de l’Initiation et du passage sous le bandeau.

Nous avons fait un tour sur une spirale ascendante. Nous sommes devenus plus que des Apprentis du 1er degré, nous sommes devenus des Apprentis qui ont progressé, mais qui se brûleraient néanmoins les yeux s’ils étaient exposés directement à la Lumière.

Cette lumière existe bien quelque part, pleine et complète, parfaite, comme l’est celle du soleil quand on s’élève au-dessus du voile des nuages. Ce voile devant nos yeux, loin d’être une brimade, est une protection qui nous laisse l’entrevoir sans nous mettre en danger.

Devenant plus, ayant grandi, du moins faut-il l’espérer, on exige de nous plus encore. On exige maintenant de nous de faire notre Devoir, sans pour autant préciser sa nature. Finalement, peu importe nous dit-on. Faisons notre Devoir parce qu’il est le devoir en sachant qu’il pas nécessaire de réussir pour persévérer.

Même ces mots-là doivent être considérés comme suspects a priori, car ce sont bien des mots, qu’il faut eux aussi passer au crible de notre recherche de Vérité. C’est cela aussi la quête.

Mon devoir est de rechercher la Lumière. Nos travaux, les mots des Rituels sont comme des guides. Là où c’est différent, et l’indice est de taille, c’est que ces mots ne promettent pas de récompense au final. Pas de carotte, juste un bâton…un bâton de pèlerin pour parcourir le chemin. Il faut maintenant faire confiance à notre intuition et nous engager sur le chemin avec vigilance, aux côtés de ceux qui l’ont déjà entamé, et en se souvenant qu’il y a bien quelque chose qui a été entrevu au-delà du voile.

Finalement, même empreints de la meilleure bonne volonté, nous risquons doublement d’être dupés : par notre propre nature et par les mots. L’ego, l’inconscience ordinaire, la culture, les savoirs, toutes les petites certitudes humaines sont autant de voiles posés devant nos yeux qui font que nous ne comprenons pas bien, de même que nous ne voyons pas bien. Nous ne comprenons pas bien ce qui se cache derrière les mots, y compris ceux de notre dialogue intérieur. La recherche de la Parole Perdue, de la Vérité donc, demande une purification de l’être pour s’en dépouiller dans un acte volontaire.

Révéler, c’est ôter le voile. Il va me falloir rechercher tous mes voiles pour les faire disparaître un à un. La Lumière a sans doute toujours été là devant moi, et la plupart des traditions précisant à ce propos qu’il n’y a rien à trouver ni à faire, juste se souvenir. C’est peutêtre plutôt mes propres turpitudes humaines qui m’empêchent d’atteindre les mondes invisibles et leur éradication qui doit être recherchée, comme autant de mauvais Compagnons en embuscade.

Ôtons le voile des mots grâce au travail, grâce au respect de nos engagements et contemplons la Vérité. Le sacrifice demandé pour cela pourrait correspondre à la mort du Moi actuel pour laisser la place à un Maître nouveau, un Maître Secret qui connaîtrait enfin le secretdes Maîtres.

T F P M, j’ai dit.

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