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Du symbole au mythe – Les piliers d’une

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GODF
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Du symbole au mythe


Les piliers d’une société nouvelle



La naissance de la maçonnerie peut se lire comme une pièce en trois actes !


Premier acte : une naissance complexe et mouvementée, pleine de rebondissements, de faux-semblants et d’arrière-pensées, au tournant d’un monde plein de bruit et de fureur.



Deuxième acte : un héritage symbolique distillé en deux grades, Apprenti et Compagnon.



Troisième acte : l’architecte Hiram Abi ou Abif, dont le récit des exploits techniques nous avait été donné par les Constitutions d’Anderson en référence à la Bible, devient le centre de gravité d’un nouveau grade, celui de Maître. Le Maître n’est plus seulement « le Maître de la loge » : la maîtrise désigne désormais le degré terminal d’évolution spirituelle auquel aspirent tous les maçons. Pour se distinguer, l’ancien Maître de la loge devient le Vénérable et travaille couvert aux deux premiers grades. Mais en Chambre du Milieu, il n’est plus que le « primus inter pares », le premier des égaux, et pour le signifier tous les Maîtres portent chapeau !



Avec la figure tutélaire d’Hiram architecte placée au cœur d’un nouveau grade, la maçonnerie adolescente accompli un saut qualitatif décisif, passant du stade symbolique au stade mythique.



Peut-être est-ce cette mutation qui lui valut de s’adapter à ses nouveaux environnements, de supporter sans disparaître la société industrielle, les guerres fratricides qui endeuillèrent l’Europe, le traumatisme du nazisme et la transition vers une société postmoderne.



L’efficacité opératoire du symbole, l’énergie spirituelle du mythe traversent tous les courants de pensée et les différentes formes d’organisation sociale. Grâce à elles, la maçonnerie moderne, continentale, devenue fort à propos réellement adogmatique et rejoignant ainsi l’idéal universaliste des Lumières, paraît aujourd’hui « inoxydable » !



Le décor est planté, que la pièce commence…



Premier acte


Une naissance tortueuse, habitée d’arrière-pensées



La franc-maçonnerie a été fondée sur le désir ardent de donner vie à une société différente, fondée sur un nouvel ordre, celui de la Fraternité. C’est le sens du titre de l’ouvrage de Pierre-Yves Beaurepaire L’espace des FM, sous-titré Une sociabilité européenne au XVIIIe siècle.



Les fondateurs, dans cette seconde moitié du XVIIe siècle anglais, faisaient face à un très lourd passé de guerres civiles et religieuses. Issus de la classe intellectuelle, proches de Newton, acquis aux idéaux de la rationalité mathématique, ils étaient évidemment profondément affectés par l’état de délabrement moral, social et politique dans lequel le règne de Charles 1er puis la parenthèse de Cromwell avait laissé l’Angleterre entre 1625 et 1660.



L’idée de Dieu était manifestement devenue abstraite pour ces intellectuels, passés d’un monothéisme massivement incarné dans les figures de la Révélation, aux contours théologiques bien définis, à un déisme plus diffus ; mais aussi plus universaliste car susceptible de prendre des formes diverses sans scandaliser outre mesure…



Cette lente mutation intellectuelle, ce changement de paradigme s’est effectué dans le silence des esprits et des cœurs sous l’influence de la révolution scientifique et, singulièrement, des développements de l’astronomie depuis la rupture galiléenne : les individus éclairés ont pris conscience de l’inanité de la conception vaticane du ciel, l’héliocentrisme s’imposant progressivement comme une évidence, et la diffusion des idées de Bruno, de Bacon et sans doute plus que tout autre de Spinoza influençant les élites…



Pour autant, il n’est pas encore question de mettre en cause la croyance en un dieu créateur, garant de la cohésion sociale et fondation de la morale pour ces hommes du XVIIe siècle. Ces Anglais sont tout sauf des athées ou, même, des agnostiques. Anderson, d’origine française, ses parents ayant fuit La Rochelle à la suite de la révocation de l’Edit de Nantes, n’est-il pas un pasteur protestant ? Il est donc parfaitement logique que les fondateurs ne remettent pas en cause la nécessité d’une croyance en un Dieu révélé pour être « honnête homme » : c’est le sens de l’exclusion des « stupides athées » par les Constitutions de 1723.



Comme il ne devait pas y avoir beaucoup de Mahométans à Londres en ce temps et encore moins de Bouddhistes, cette obligation concernait bien sûr au premier chef les différentes factions chrétiennes, Catholiques papistes, Anglicans et Réformés, ainsi que les Juifs qui firent assez rapidement leur entrée en loge.



La lecture des Constitution d’Anderson montre clairement les deux piliers sur lesquels doit s’établir la nouvelle société : on ne doit disputer ni de religion ni de politique ! La règle (et ce sont bien là les seuls Landmarks historiquement fondés) veut que l’on se contente d’une croyance en une puissance supérieure (peu importe le nom qu’on lui donnera, toutes les formes humaines d’expression religieuses se valant), et que l’on obéisse aux lois et aux Princes de son pays.



Le respect de ces deux conditions simples garantit en effet à la fois la cohésion du groupe autour de valeurs fondamentales et sa pérennité par l’éviction de toute discussion susceptible de déboucher à nouveau sur les querelles qui ont pourri la société anglaise des (et singulièrement du) siècle(s) précédent(s) :


– guerre de religions, initiées par la rupture avec Rome décidée par Henri VIII en 1534, et impitoyablement poursuivies entre Catholiques, Anglicans et Protestants sur fond de nationalisme ethnique entre Anglais, Ecossais, Gallois et Irlandais ;


– guerres claniques entre factions, la dernière se déroulant entre Jacques II et Guillaume d’Orange, futur Guillaume III, appelé par la Chambre des Lords à sauver l’Angleterre du catholicisme (la défaite du clan de Jacques II, son exil au château de Saint-Germain-en-Laye et celui de ses partisans, les « jacobites », en France ayant du reste contribué à la diffusion de la maçonnerie naissante sur le continent).



Fonder une nouvelle sociabilité implique de nouvelles règles.



L’acte fondateur des Constitutions (celles de 1723… les rédactions ultérieures n’ont d’autre intérêt que de permettre d’évaluer la régression des idéaux sous l’influence de la querelle des Anciens et des Modernes) a pour objet de fixer des règles de comportement aux nouveaux « citoyens » de la fraternité maçonnique.



Mais les Constitutions ne sont pas un simple règlement intérieur de Club ou d’association. Elles sont bien plus que cela… coup de génie qui vaut à la maçonnerie d’avoir passé les siècles et les modes en restant bien vivante.



Forts des connaissances acquises par leurs rencontres avec les opératifs, les « pères fondateurs » Désagulier et Anderson ont agrémenté leur Constitution de quelques épices susceptibles de cimenter la nouvelle société.



En effet, alors que les grands chantiers s’achèvent, que l’on ne bâtit plus de cathédrales et que Londres a brûlé en 1666, ce sont les grands bourgeois et les nobles qui deviennent les principaux protecteurs et donneurs d’ordres des guildes. Ces puissants qui seront plus tard à l’origine de l’Ordre ont donc été reçus par les loges pour rendre hommage à leur rôle privilégié. C’est ainsi qu’ils furent initiés aux secrets et aux symboles opératifs, devenant les premiers « maçons agrégés »… on disait « Accepted » pour ces personnes étrangères au métier.



La nature ayant horreur du vide, l’entrée des « acceptés » fit progressivement évoluer la nature profonde et les buts des loges au cours du XVIIe siècle. Les premiers exemples proviennent d’Ecosse, au début même de ce XVIIe siècle. Ainsi, John Boswell est reçu en 1600 dans une loge d’Aberdeen, Mary’s Chapel. Aberdeen comprendra en 1670, dix opératifs et trente-neuf non-opératifs selon Roger Dachez, tandis qu’il faudra attendre 1672 pour trouver trace de semblables réceptions à Kilwinning…



En tout état de cause, il ne faut pas chercher ici une quelconque transition, mais bien un emprunt comme l’explique Dachez : « […]les gentlemen masons du XVIe siècle, ces hommes qui pour la plupart assistèrent une ou deux fois à la réunion d’une loge, y trouvèrent ce que, pour beaucoup, ils cherchaient en vain dans une société qui, politiquement, religieusement, intellectuellement, se recomposait. Qu’ils emportent tout cela, et la maçonnerie spéculative au sens propre du terme pourra naître, non pas en Ecosse, mais venant d’Ecosse ».



On imagine une lente percolation entre des hommes et des systèmes ; d’une part des maçons comme Ashmole ou Moray pour ne citer que les plus célèbres parmi les précurseurs, et de l’autre des loges qui pratiquaient essentiellement l’entraide mais manquaient de matériel symbolique pour passer à la vitesse supérieure.



Il y eut ensuite une véritable rupture, une de plus, entre ces acceptations écossaises et le processus londonien qui va donner le jour à la maçonnerie « moderne » par l’union des quatre loges londoniennes en 1717 puis par l’édition des premières Constitutions en 1723 : tout se passe comme si une idée en sommeil était brusquement reprise par quelques esprits et réactivée quasiment ex-nihilo.



Le XVIIIe siècle, celui de la maçonnerie spéculative moderne, sera donc « essentiellement anglais… ». En effet, on est fondé à voir à l’œuvre, chez Désaguliers et ses proches, l’ambition de récupérer les embryons de maçonnerie spéculative apparus dans la seconde moitié du XVIIe siècle, d’orientation plutôt stuardiste et jacobite, au profit du nouveau pouvoir, seul susceptible d’assurer enfin l’union du Royaume.



Nous ne saurons sans doute jamais précisément ce qui s’est passé entre 1707, date de la réunification par l’Acte d’Union entre Angleterre et Ecosse sous l’égide d’Anne 1ère ; 1717, fédération de quatre loges londoniennes devenant la première Grande loge ; 1719, date de la Grande Maîtrise de Jean-Théophile Désagulier, scientifique renommé, Secrétaire de la Royal Society, qui donne, après deux premiers Grands Maîtres plus effacés, une toute autre dimension à la nouvelle entité ; 1723 enfin, date de la publication des premières Constitutions signées par Anderson mais certainement œuvre commune largement inspirée par ce même Désaguliers…



C’est à l’ensemble de ces chassés-croisés, de ces jeux de miroirs et de trompe-l’œil, que nous devons la maçonnerie Anglaise, Mère de toutes loges !



Voilà aussi pourquoi j’ai employé ailleurs pour définir la naissance de la maçonnerie spéculative l’expression de « captation d’héritage » .



En attendant, quel legs… que nos intellectuels de la Royal Society vont immédiatement intégrer à leur ouvrage, de manière d’autant plus géniale qu’ils n’ont aucune pratique de ces outils symboliques, mais qu’ils en pressentent la puissance inconsciente.



La faiblesse du mythe fondateur des Constitution



A présent que le cadre est mieux défini, voyons les trois éléments constitutifs de l’ambitieux programme dans ses premières années, alors qu’il n’existait que deux grades :


– un mythe originel fondé sur une chaîne ininterrompue de bâtisseurs faisant remonter la maçonnerie à Adam à travers la généalogie des Rois et des architectes bâtisseurs ;


– des outils symboliques jouant à la fois un rôle de ciment social pour les membres en créant un corpus commun et en fondant un langage codé fortement connoté… nous reviendrons sur cette ambivalence ;


– des secrets d’appartenance, de rituels, de mots et attouchements de reconnaissance, de travaux…



Même vite battus en brèche par les révélations (dont la célèbre Masonry Dissected de Pritchard grâce à laquelle nous avons une trace archéologique des premiers rituels), ces « secrets » et leurs divulgations ont assurément constitué un vif facteur d’intérêt par la curiosité même qu’ils suscitaient. Pour comprendre l’attrait du grand public, pensons simplement à la presse people d’aujourd’hui, aux émissions de ragots de la radio et de la télé, au succès des paparazzi… Croire que la curiosité (limitée à une bourgeoisie assez cultivée pour avoir le temps et les moyens de lire les gazettes et les livres) était alors moins grande serait mal connaître l’époque : toute l’Europe de la seconde moitié du XVIIIe siècle, nous en avons maintes traces, en France comme en Allemagne, s’entichera de maçonnerie !



Mythe, le mot est lâché…



Pourtant, malgré l’emploi de ce terme pour qualifier l’exposé des origines dans la première partie des Constitutions, il manque encore, à l’évidence, un élément constitutif de la véritable dimension mythique !



Car enfin, le mythe fondateur de la maçonnerie que l’on trouve dans le texte introductif des Constitutions ne peut convaincre personne.



Du reste, sa fonction n’est pas de paraître crédible lorsqu’il fait remonter la maçonnerie à Adam, mais plus simplement d’établir la respectabilité du nouvel Ordre en lui conférant une continuité, même fantasmée, avec les opératifs, eux-mêmes relevant des Old Charges ou « anciens devoirs » qui attestent de leur « régularité ».



Ce mythe fondateur, par sa faiblesse même, était vraisemblablement perçu comme une fable du temps d’Anderson… De nos jours, il n’a évidemment plus le moindre intérêt, alors que nous disposons enfin d’outils historiques pour entrouvrir le voile sur les véritables origines de l’Ordre spéculatif, et cela en dépit de la destruction de tous les documents de l’époque fondatrice, manifestement volontaire : toutes les religions syncrétiques procèdent ainsi, non sans prudence, pour asseoir leur caractère sacré et leur antériorité mythique… les Evangiles apocryphes, les textes hérétiques chrétiens (dont seuls quelques fragments ont échappé à la destruction pour nous parvenir), les « originaux » dictés par le prophète Mahomet et ses successeurs immédiats ont été délibérément brûlés au profit d’une vulgate composée de toute pièce à partir des éléments doctrinaux correspondant à l’idéologie du moment !



Il manquait donc à la maçonnerie, pour traverser le temps en conservant son pouvoir de fascination, un véritable mythe structurant.



Ce mythe, c’est évidemment celui d’Hiram tel qu’il habite le troisième grade. Non plus l’architecte de la Bible cité parmi d’autres par Anderson, mais le martyre du devoir, pierre angulaire de la maçonnerie spéculative moderne, pivot architectonique entre les grades purement symboliques, Apprenti et Compagnon, et les Ordres dits « de Sagesse »…


Les  Bâtisseurs de l’Avenir à l’Orient de C
A ce stade, se posent deux questions :


– quelle est la fonction propre et le mode de fonctionnement du symbolisme et en quoi l’irruption du mythe apporte-t-il une dimension nouvelle, plus riche ? Un élan renouvelé ?


– en quoi l’irruption du récit de la mort tragique d’Hiram dans un système purement symbolique engendre-t-il une rupture structurelle ? Où se situe véritablement le grade de Maître ? Est-ce le grade terminal de la maçonnerie symbolique, le premier « haut grade » ou encore une passerelle, impliquant une continuité, aujourd’hui fortement rejetée par beaucoup de Frères, entre les loges bleues et les assemblées dites « de hauts grades »;



Nous allons nous efforcer à présent de répondre à ces interrogations.



Acte deux


Le symbolisme en loge bleue et ses débordements incontrôlés !



L’idée force que je voudrais développer ici est la suivante : le symbole est fondamentalement ambivalent. Il comporte certes une part d’interprétation libre mais impose aussi des significations de base admises de tous, un fonds structuré, intangible et indépassable.



C’est la méconnaissance de cette part dogmatique qui vaut au symbolisme d’être survalorisé au détriment de la connaissance rationnelle, et cela d’autant plus qu’il est utilisé sans méthode, notamment par les tenants de l’occultisme.



René Alleau désigne cette « bouche d’ombre » sous le nom de « synthème ».



Ainsi, si le symbole doit être pris à bras le corps et réinterprété par chaque maçon, il ne peut l’être que sur un « socle synthématique » qui fonde le « sens commun » du corpus maçonnique : de fait, pour ne prendre qu’un exemple, les innombrables gloses sur le pavé mosaïque n’ont, à ma connaissance, jamais donné lieu à une défense et illustration du racisme ou de l’apartheid, ce qu’autoriserait pourtant la « méthode symbolique » utilisée dans toute son extension, mais en méconnaissant la part dogmatique consubstantielle au symbole, sa part « synthématique » !



La vie du FM en loge débute par le constat qu’ici tout est symbole. Et pourtant, la plus grande confusion règne sur la signification exacte de ce terme. Que recouvre le symbolisme ? Quelle différence, si différence il y a, entre symbole, emblème, image, métaphore, parabole ? Il suffit de lire d’un œil critique quelques ouvrages maçonniques parmi les plus répandus pour comprendre que le symbolisme est une auberge espagnole : pour ne prendre que deux exemples parmi les lectures favorites des profanes et des Apprentis, de Raoul Berteaux à Jules Boucher, que de spéculations échevelées et fumeuses, quel salmigondis occulto-spiritualiste !



Ce qui caractérise le synthème, c’est donc qu’il évoque une relation dépourvue d’ambiguïté : à chaque synthème correspond un objet, une notion précise. A chaque objet, un synthème. On dira donc du synthème qu’il est univoque. Mais il est également fermé à toute interprétation. Cette conception du symbolisme, transposée sur le plan métaphysique ou moral, ne peut conduire qu’au dogmatisme si elle n’est pas, à un moment ou à une autre, dépassée !



Ce rôle sera rapidement dévolu au mythe d’Hiram dans son acception renouvelée : avec la formation du grade de Maître, c’est un nouvel Hiram « Architecte et martyre » qui fait son apparition théâtrale en loge.


Peut-être même faut-il voir dans l’horizon indépassable du synthème dont se nourrissent les deux premiers grades « d’apprentissage », la véritable justification pour les fondateurs d’ajouter à l’édifice un élément clé qui élève la maçonnerie au niveau mythique pour en élargir spectaculairement l’horizon.



Troisième acte


Du symbole au mythe : Hiram martyre fait irruption sur la scène !



L’introduction dans le rituel du sauvage assassinat de l’Architecte induit une véritable révolution. Jusque là confiné au catéchisme des origines imaginaires de l’Ordre, Hiram en devient la figure centrale. Il brise la structuration en deux classes, celle des Apprentis et des Compagnons et entraîne une réorganisation des mots de passe et de reconnaissance. Surtout, l’Architecte introduit une nouvelle dimension dont l’Ordre avait besoin pour poursuivre son développement et devenir réellement autre chose que l’un des innombrables clubs dont l’Angleterre a toujours été friande !


Il incite à un dépassement du stade symbolique et propulse la maçonnerie naissante au stade mythique. Ce faisant, il fournit au groupe un puissant élément fédérateur et structurant (la cérémonie d’élévation à la maîtrise, par sa pompe funèbre et sa représentation dramatique renouvelle l’électrochoc de l’initiation).



Il conduit chacun à intégrer la morale implicite de l’engagement maçonnique (chaque maçon est appelé à devenir à son tour Hiram le jour de son Elévation).



L’assassinat d’Hiram fournit par ailleurs un récit apte à nourrir la réflexion sur des thèmes aussi profonds que la vengeance, la justice, le Droit, le pouvoir, le devoir, le pardon, le remords, la transmission de la connaissance…



Sa puissance esthétique, symbolique, philosophique vient de ce que, touchant au mythe fondateur, cet épisode est un véritable tremplin pour vivre la maçonnerie autrement : le passage du grade de Compagnon à celui de Maître n’est pas une nouvelle augmentation de salaire, mais un changement d’état.



Conditions historiques de l’apparition du mythe hiramique



Selon Roger Dachez, il surgit circa 1728 au sein d’un petit groupe de maçons londoniens, des musiciens réunis autour du Frère Geminiani dans une association joliment dénommée la PhiloMusicæ. De fait, on ne peut que constater a posteriori son implantation à travers un processus de transformation rituélique insidieux qui vit l’instauration du grade de Maître, attesté à Londres dès 1725, et la réorganisation progressive du dispositif symbolique de deux grades vers le système à trois grades que nous connaissons aujourd’hui.



Une certitude absolue : il ne provient pas des opératifs ! Par une étrange grimace du destin, les opératifs chez qui nous avons pillé les éléments fondamentaux de notre symbolique et de nos rituels ont, a leur tour, capté notre héritage lors de leur renaissance au XXe siècle, en y récupérant cette magnifique invention des spéculatifs, le mythe hiramique.



Les opératifs, passés du stade des guildes et de la maçonnerie archaïque à celui du Compagnonnage, ont failli disparaître au XIXe siècle, victimes de la mécanisation et de la naissance d’une classe ouvrière avec l’industrialisation de masse, d’abord dans la sphère anglo-saxonne, Angleterre, USA et Europe du nord, puis dans toute l’Europe « latine ». Lorsque les Compagnons ont cherché à reconstituer les anciennes fraternités, ils se sont tout naturellement tournés vers les spéculatifs dont ils s’imaginaient qu’ils avaient joué le rôle de « conservatoire des rituels et de la symbolique ». C’est ainsi qu’Hiram, né chez les spéculatifs durant la première moitié du XVIIIe siècle, est arrivé dans le Compagnonnage renaissant à la fin du XIXe siècle !



Pour tenter une analyse de la fonction propre du symbole et du mythe dans l’Ordre maçonnique, il est donc indispensable de s’arrêter sur cette transformation du rituel correspondant à l’apparition progressive de la structure en trois grades que nous connaissons aujourd’hui.



Notons bien que l’on ne parle pas encore de Rites aLes  Bâtisseurs de l’Avenir à l’Orient de Châtellerault u sens contemporain du terme : les Rites apparaissant vers le milieu du XVIIIe siècle comme de simples conséquences mécaniques de la querelle des Anciens et des Modernes et de ses conséquences sur la manière de dérouler les cérémonies et de structurer les fonctions.



Au demeurant, ils ne changent rien sur le fond, et cela quel que soit le « style » utilisé, Moderne – en fait le plus ancien – ou Ancien – en réalité le plus récent… En effet, pour marcher, il faut mettre un pied devant l’autre : qu’importe qu’il s’agisse du droit ou du gauche. Ceux qui cherchent à toute force des motivations symboliques, ésotériques, occultistes, alchimiques dans le sens de la marche (Ah ! ces gloses infinies pour affirmer la supériorité du lévogyre ou du dextrogyre…) ou le rythme des batteries méconnaissent simplement l’histoire, leur histoire !



Le mythe hiramique



Le récit de l’assassinat d’Hiram prend une dimension et un caractère mythique par sa dimension fondatrice qui transcende le simple récit héroïque.



Il montre la naissance d’une famille spirituelle qui loin de se laisser abattre par la disparition de son maître symbolique, se dote de nouveaux codes et place cette mort même au cœur du processus de la perpétuation. La chair quitte les os, mais la longue chaîne des maçons supplée à la disparition de l’un d’entre eux, aussi essentiel ait-il été.



En acceptant de mourir pour que sa mort régénère l’Ordre maçonnique en engendrant une nouvelle ère, Hiram acquiert une dimension qui le propulse en compagnie des mythes osiriaque ou orphique.(1)



Comme l’a malicieusement fait remarquer Ludovic Marcos, Conservateur du Musée de la franc-maçonnerie (au rez-de-chaussée du siège du GODF, rue Cadet), Hiram eût facilement pu « s’en tirer » à bon compte en donnant des mots de passe erronés qui eussent immédiatement trahi les félons au moment de toucher leur salaire. Mais alors, nous serions restés au stade du conte moral et le récit eût évidemment perdu la substance mythique qui lui confère une profondeur et une universalité incomparables.



Cette histoire édifiante doit donc être entendue à travers la grille du mythe. Comme telle, elle se devait d’incorporer une dimension de sacrifice et d’absolu qui lui confère à la fois sa force émotionnelle, son rôle de ciment social et son exemplarité morale qui sont les trois points de force sur lesquels s’articule nécessairement tout mythe fondateur.


L’assassinat est ainsi au cœur d’un processus de transformation individuel par lequel chaque nouveau Maître revit la passion d’Hiram et se voit parer par la communauté de ses vertus et de ses qualités. Comme tel, le mythe offre pour tout membre de la communauté une très forte charge symbolique et émotive, tant pour ceux qui sans le connaître en pressentent les implications, que pour ceux qui ont franchi le seuil de la Chambre du Milieu, vu la mort en face et reviennent, différents en essence, parmi les vivants.



On peut y ajouter une troisième dimension, le mythe n’étant pas clos sur lui-même mais donnant naissance à une foule d’interprétations et de développements, d’ampliations simplement suggérées au troisième grade (qui a bien tort de ne pas s’en emparer plus vigoureusement) et analysées plus en détail dans les assemblées de Hauts Grades à travers les grades dits « de vengeance » ou « d’Elus » qui voient les Maîtres désignés par Salomon pourchasser les mauvais Compagnons et s’interroger sur la vengeance et la justice.



Symbolisme et mythe ont bien des caractéristiques en commun. En fait, tout se passe comme si le mythe donnait de la chair aux symboles tandis que, de leur côté, les symboles contribuent à éclairer le mythe… Il faut avoir été Compagnon et connaître le maniement des outils pour mettre ses pas dans ceux d’Hiram. Et c’est la réflexion sur Hiram qui nous donne la hauteur de vue suffisante pour embrasser la richesse de la maçonnerie spéculative.



Le grade de Maître manifeste pourtant une rupture évidente avec l’écrasante domination de la pensée symbolique qui caractérise les deux premiers grades.


Ici, c’est au mythe que nous avons à nous coltiner… cela a certainement à voir avec la gravité du propos, qui ne relève plus de l’apprentissage d’une technique, de la maîtrise d’outils, fussent-ils symboliques, mais qui touche à la tragédie fondamentale de la destinée humaine avec la représentation de la mort. Mise en scène carrément réaliste, même, avec évocation des chairs pourrissantes qui « quittent les os », voire, dans une acception différente, des os du cadavre mal enterré mis à nu et brisés par les chacals du désert pour y sucer la moelle (« Marrow in the Bone », ont parfois dit les Anglais pour MB, en découvrant le cadavre…) !


Il y a donc à l’évidence rupture lors du passage à la maîtrise… Le maçon est transféré du plan symbolique à la dimension mythique : l’expression d’ « Elévation » volontiers utilisée par les Ecossais pour désigner la Maîtrise, par opposition à l’augmentation de salaire du Compagnon, paraît parfaitement fondée. On voit bien parallèlement que le terme de loges symboliques pour désigner les ateliers bleus des trois grades fait bien peu de cas de cette rupture du continuum symbolique qui caractérise l’apprentissage et le compagnonnage…


Nous sommes donc bien, dès le troisième grade, dans une autre maçonnerie.


Une fois passé le choc de la mort vécue comme spectateur ou comme participant, le nouveau maître ne peut s’empêcher de réfléchir à cette mort : Hiram n’est pas mort de vieillesse ! Le mythe se fonde sur l’assassinat.


Il y a là bien sûr des résonances pour qui connaît la mythologie et des significations cachées, ésotériques et non occultistes, pour qui veut réfléchir à ce qui est détruit chez Hiram par les trois coups successifs (dans l’ordre, force, beauté, sagesse…).


Mais, puisqu’il y a assassinat, il y a aussi assassins. C’est rien moins que l’évolution de la Loi du talion, de la vengeance primitive vers la Justice qui est ici en cause. Qui est légitime pour dire le droit ? Et pour le faire appliquer ? Et de quelle manière, avec quels moyens ?


Rien ne saurait nous interdire d’y réfléchir en Chambre du Milieu, du moins au Rite Français qui substitue une Parole secrète à l’autre et, contrairement au REAA, ne fait pas référence – on devrait dire allégeance – à une Parole perdue que seul le parcours des Hauts Grades permettrait de retrouver.


C’est en tout cas la tâche qui nous incombe ici, au Premier Ordre du Rite Français, puisqu’aussi bien le travail en loge au troisième grade est si rare…


Ces questions d’une modernité absolue – l’actualité judiciaire nous le rappelle à travers le procès d’Outreau ou la mise à mort d’un vieillard dans une geôle américaine au nom de la vengeance – s’inscrivent dans une tradition intellectuelle prestigieuse, qui va de Sade ou Montesquieu au Foucauld de Surveiller et Punir. Elles offrent un cadre réflexif approprié à la légitimité de la Guerre en Afghanistan ou en Irak. Elles doivent finalement nous pousser à nous interroger sur la société dont voulons, laxiste ou répressive ; sur les moyens que nous accordons à notre Police, notre Justice, notre système carcéral, nos structures de réinsertion et de réhabilitation, plus largement, la place respective de la prévention et de la répression…


Ce devrait être le travail des Maîtres. C’est, à coup sûr, celui des Elus !


Mais n’en restons pas à cette dimension quasi « utilitariste ». Après tout, l’homme ne vit pas seulement de pain : la dimension imaginaire – à travers la rêverie poétique et l’appel au dépassement épique – est profondément ancrée dans le cœur humain et constitue un puissant vecteur d’équilibre pour la rationalité dont elle contrebalance l’apparente froideur.


En passant du second au troisième degré, nous sommes passés d’une société basée sur le Logos à une autre, fondée sur le Muthos. De la parole au mythe, nous assistons en Chambre du Milieu puis au Conseil des Elus à un mouvement de va-et-vient, un flux et un reflux qui nous propulse de la rationalité vers un imaginaire nourri au lait de l’alchimie et des rêves chevaleresques.


Mutatis mutandis, les qualités d’Hiram, son esprit, revivent en nous après que nous avons mis nos pas dans les siens et partagé sa passion – au sens christique du terme – par la compassion, ce sentiment si particulier de « partage de la douleur » qui passe par une réduction au moins momentanée de l’ego et qui fera hurler le Parsifal wagnérien lorsqu’il ressentira brutalement dans sa chair la souffrance d’Amfortas, après avoir reçu le baiser de Kundry : « Die Wünde, die Wünde »… la blessure, la blessure ! Cette compassion, l’Elu y sera à nouveau confronté à travers le 4e Ordre du Rite Français (du moins dans sa version initiale, fixée en 1776 par la Commission du GODF présidée par Rœttiers de Montaleau), lorsqu’il sera devenu Chevalier Rose-Croix. Rien d’étonnant à cela : bien qu’il n’ait jamais été initié, c’est dans ce rituel que Wagner a puisé bien des éléments de son opéra.


En suivant avec l’intrépidité de la jeunesse le chemin de la vengeance, nous mettons aussi nos pas dans ceux de nos ancêtres maçons qui s’enthousiasmaient au XVIIIe siècle en découvrant le courant rationaliste des Lumières, mais aussi, simultanément, sa part d’ombre : l’instauration d’un univers techniciste et désenchanté.


Sous l’influence de la rationalité grandissante et des progrès fulgurants de la connaissance scientifique entre la seconde moitié du XVIIe siècle et le début du XIXe, la société s’est éloignée de sa dimension rituelle et mythique. Le ciment religieux s’est dissous, le tissu social s’est délité, la Révolution Française a balayé le vieux monde. Mais le besoin de rêve chevaleresque est plus fort que tout…


Ne parlons pas des intellectuels qui ont choisi clairement leur camp. Mais les bourgeois des Lumières, eux, sont partagés entre un double héritage : encyclopédistes ou hermétistes, Lavoisier ou Mesmer, chimie analytique naissante ou spéculations sur le magnétisme animal, comment choisir entre la rêverie et la connaissance rationnelle (souvent inaccessible faute de l’outil mathématique indispensable, malgré notamment les efforts de Voltaire pour faire connaître en France la pensée de Newton (2) ?


L’héritage maçonnique, lui aussi, est complexe et contradictoire : c’est à cela que Pierre Mollier, Directeur de la Bibliothèque et des Archives du GODF, fait allusion lorsqu’il évoque la naissance des Hauts Grades comme une réponse aux rêves de grandeur et d’aventure d’une société désenchantée qui se fabrique à travers la maçonnerie un prolongement du cycle chevaleresque de la Table Ronde !


Peut-être touchons-nous la limite de la démarche rationnelle ? L’humain a impérieusement besoin d’autre chose que la simple satisfaction de ses besoins matériels : à une société prosaïque répond la création d’une mythologie du dépassement de soi.


Le rêve maçonnique possède pourtant sa propre spécificité : les sociétés humaines ont longtemps confondu le spirituel et le religieux. Or, depuis les Lumières, et c’est en cela qu’elle sont libératrice, cette confusion s’est dissipée : désormais, si l’homme a toujours besoin de mythes et de rites, au lieu d’en être l’esclave, il les choisit et modèle leurs contours, avec la distance lucide qu’apporte le Logos, la connaissance philosophique et scientifique, la rationalité causale et discursive.

Chez les maçons qui jouent également du Logos et du Muthos, le mythe n’est plus subi, il est choisi et proposé comme un tremplin pour poursuivre la quête et la réflexion.


J’ai dit, TS.

LOAEC Ronan

SC de RF – GCG du GODF


(1) Osiris, tué et démembré par son frète Seth, est ramené à la vie par sa sœur et femme Isis qui retrouve et rassemble les morceaux dispersés de son corps avant d’enfanter Horus qui défiera et finira par vaincre Seth…


Après avoir perdu Eurydice par son inconséquence, Orphée, inconsolable, se retire dans la compagnie des animaux que ses chants rassemblent autour de lui. Les ménades, prêtresses dionysiaques ivres, s’estimant méprisées, se jettent sur lui, le déchirent et le mettent en pièces.


Dionysos, pour sa part, est victime des Titans qui le mettent à mort comme un simple animal de sacrifice avant de le faire bouillir puis rôtir et de le dévorer… il renaît pour inaugurer le règne de l’Unité.


(2) « Elements de Philosophie » de Newton par Voltaire, publiés en 1741 (avec l’aide décisive de la grande mathématicienne Emilie du Chastenet qui s’efforça de lui apporter quelques lumières concernant le « calcul infinitésimal » – nous parlerions aujourd’hui du calcul intégral).

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