Le sort en a décidé -La caverne m’est connue
C∴ F∴
Maîtresse Maçonne, j’ai pleuré sur la tombe de Maître Hiram. Mais je n’ai pas perdu courage…
Maître Secret, je ne me suis plus contentée de pleurer. Je me suis engagée, pleine d’espoir, dans une recherche qui me mènera…je ne sais pas où.
Pourtant, tout au long des voyages que j’ai entrepris, j’ai appris à distinguer l’autorité personnelle et la puissance des institutions. Je me suis soumise aux lois de la nature. J’ai appris à comprendre les hommes sans leur faire une confiance absolue, à respecter les opinions et les examiner avant de les déclarer justes. Je me suis dégagée de l’ignorance, des préjugés, de la superstition, des dogmes. J’ai pris des décisions en toute liberté de conscience. Je n’attends plus de récompense d’autrui. Je suis devenue loyale envers moi-même. J’ai appris à aimer la justice.
L’essentiel est de faire mon devoir.
A la première heure du jour, je me suis retirée du chemin de l’erreur. Sous peine d’être déshonorée et de souffrir ce que je me suis imposée à moi-même par mes premières obligations.
Me voilà devenue Secrétaire Intime : Comment ? Voici comment :
Le corps d’Hiram retrouvé, Salomon fit garder les précieux restes. Le cœur d’Hiram fut scellé dans une urne d’or fin transpercée d’une épée. Salomon ordonna à Adonhiram, ami du Maître, de préparer de pompeuses funérailles.
Enfin les honneurs funèbres étaient rendus au Maître. Mais les marques de sang qui avaient été répandues dans le Temple n’ont pas été effacées. Elles demeureraient jusqu’à ce qu’on ait tiré vengeance des assassins.
J’avais prêté serment de rester fidèle jusqu’à la mort à tous les devoirs que je devais d’accomplir envers mon pays, mon frère, mon ami, que jamais je ne manquerais à ma patrie, mon frère, mon ami, en cas de nécessité, détresse, danger et persécution. Et craignant qu’Hiram de Tyr n’ait quelque dessein pernicieux à l’encontre du roi Salomon, j’écoutais à la porte de l’appartement royal. Hiram m’aperçut…mon zèle fut pris pour de la curiosité.
Hiram mit la main à l’épée et me condamna. J’ai mis ma vie en jeu pour avoir voulu sauver mon roi ! Salomon, répondant de mon zèle et de ma discrétion lui demande de révoquer sa sentence et me nomme Secrétaire Intime.
Ah ! J’oubliais : on m’appelle Johaben.
Je promis, ensuite, au point du jour d’être juste et équitable envers toutes mes SS et FF. Et, connaissant les 5 points de fidélité, ayant monté les 7 marches d’exactitude du Temple, j’ai organisé les travaux, maintenu l’ordre nécessaire à l’accomplissement de ceux-ci et avancé dans le chemin de la Vertu. J’avais alors 4 fois 16 ans. Je faisais mon devoir.
Salomon avait ordonné, dans tout Jérusalem, à tous ceux qui avaient connaissance de ce qui se rapportait à l’assassinat d’Hiram d’en donner avis aux autorités sous peine de punition exemplaire. Un ouvrier obéissant, un étranger, demanda audience à Salomon et lui révéla le crime abominable que lui avait avoué son auteur, Abiram et offrait de conduire au refuge du criminel tous ceux qui désiraient le suivre. Tous les Maîtres étaient prêts à le suivre.
Alors, Salomon fit tirer au sort le nom de neuf d’entre eux et les chargea de la vengeance par la punition des meurtriers, dénoncés par leur fuite et par l’abandon de leurs outils, d’anciens compagnons. Ainsi furent désignés les Elus, au cœur pur, remplis des vertus nécessaires à l’accomplissement de leur devoir, et aptes à affronter de nouvelles épreuves. Neuf, nombre de justesse et de perfection, unissant le corps, l’âme et l’esprit en harmonie.
Je fais partie des Neuf Maîtres. Je suis Elu des Neuf.
Je suis zélé. Je suis impatient. Et je suis assoiffé de vengeance. Alors, je devance mes compagnons et pénètre le premier, et seul, dans cette grotte obscure, cachée par un buisson ardent.
Quels sentiments m’envahirent alors ? Je ne puis le dire encore. Bien sûr, j’aurais dû reconnaître dans cette grotte, dans cette caverne, le lieu où s’opèrent la gestation, le centre du monde, le centre de l’être, le siège de la conscience humaine. J’aurais dû y reconnaître le cabinet de réflexion, le lieu privilégié où déjà s’opère l’initiation, le lieu de renaissance. Je n’y ai vu que la porte des ténèbres, la descente aux enfers : c’est le refuge d’un assassin qui cherche à fuir la justice ! Abiram n’était pas un véritable initié. Il a mis à mort un symbole : celui de la construction. Par la noirceur même de son forfait, jamais plus il ne pourra retourner à la surface de la terre. Il devra se terrer…
A la lumière d’une lampe qui brûlait à l’intérieur, je vis le meurtrier couché sur le dos, endormi, un poignard à ses pieds.
Je ne vois plus la lumière comme se le doit un initié. Je ne vois plus la lumière principielle. Je n’arrive plus à la faire croître en moi, ni la servir dans la voie de la sagesse et de la connaissance.
Mon désir de vengeance est immense. Je suis enchaîné par mes passions. Je n’ai plus de discernement.
Alors, je verse le sang ! Je frappe l’infâme ! Au front et au cœur ! Avec son propre poignard, et je lui tranche la tête !
Je ne me suis pas servi de mon propre poignard. L’arme ensanglantée que je tiens est celle de l’assassin d’Hiram. Je l’ai retourné contre lui. Par cette arme, le châtiment a été fulgurant comme l’éclair. Le poignard a tranché dans le vif. Il est arme de destruction, mais aussi arme de purification. Sans doute ai-je au plus profond de moi senti, qu’en même temps qu’Abiram, je tuais en moi mes principaux ennemis, mes propres obstacles au cheminement initiatique. J’ai cessé de tergiverser pour avancer…dans la voie de la vertu ? Par mon geste, j’ai lutté contre tous les éléments qui nuisaient à l’unité, à l’ordre et à l’harmonie. J’ai agi, déterminé à me venger, mais satisfait d’avoir mis en adéquation mes actes et mes principes. Dans la caverne, j’avais trouvé le centre de moi-même. J’avais tué par vengeance ce F qui aurait pu être un autre moi-même. Par mon acte, j’avais transmué le vil en connaissance, en tolérance, en détachement, en simplicité, en humilité.
J’avais tué Abiram pour laisser Hiram Abi se redresser en moi, afin que j’accomplisse mon cycle de perfection et supprimer en moi toutes les forces obscures. J’ai vengé de la connaissance assassinée, mais je suis devenu un criminel.
Vengeance ! Nekam ! C’est juste ce qu’à pu prononcer Abiram avant de mourir sous mes coups. Par cette parole, voulait-il se venger de son justicier ? Ou était-ce la volonté de retourner son geste meurtrier contre lui en guise de justice ? Etait-ce sa façon d’exprimer des regrets, de demander pardon ? Ou de refuser le pardon afin de payer le prix de son forfait ?
Oui, je sais, crier vengeance est une attitude surprenante pour un Maître Maçon. C’est vrai, j’ai outrepassé mes droits. J’ai répondu à la violence par la violence. J’ai appliqué la loi du Talion. Je me suis arrogé le droit de juger et de faire justice en fonction de mes sentiments et non du droit. Mais c’est la juste punition d’un des assassins de notre Respectable Maître que j’ai appliquée.
Hiram, qui n’avait pour toute arme que sa force intérieure et la force dissuasive de son verbe pour tenter d’échapper au sort funeste qu’il pressentait face à des Compagnons armés d’outils devenus meurtriers.
Oui, sans aller jusqu’à prêcher la miséricorde et pardonner, j’aurais dû renoncer à la vengeance personnelle et m’en remettre à la justice collective.
Mon geste accompli, j’assouvis ma soif à la source qui coulait dans la caverne, à ce réservoir de connaissance, aux fondements de l’être, à cette force bouillonnante.
J’avais besoin de me revivifier. Cette eau, origine de la vie, nourriture vitale, n’était pas celle du Léthé, qui endort du sommeil de l’oubli mais elle m’a purifié de mon crime. J’ai bu à l’eau de vérité.
Par cette eau, je pouvais survivre, je pouvais vivre. Je pouvais retourner vers mes FF et vers Salomon pour entendre sa sentence.
« Voyant revenir les Maîtres, lorsque le Roi Salomon aperçut la tête d’Abiram portée par Johaben, il ne peut retenir sa colère et ordonna à Stolkin de le mettre à mort. Mais tous les Maîtres, se jetant à genoux, supplièrent le Roi que grâce lui soit faite ».
« J’avais désobéi à Salomon lui qui incarne les principes de justice et de sagesse. J’avais manqué à mon serment. Alors, j’étais prêt à mourir par cette même arme de vengeance que j’avais reçue en récompense de ma ferveur et de ma fidélité ».
Salomon n’a pas prononcé NEKAM. Mais j’ai vu dans ses yeux NEKAH (Blessure). Il a porté sur moi un regard qui ne fut ni indulgence ni complaisance, conscient de ma faute, de mes manques, de mes désirs.
Et pourtant, avant que le jour s’obscurcisse, Salomon m’avait pardonné. Son cœur renfermait des sources de vie pour mon propre cœur. Une fois encore, ma vie fut sauvée par ce Roi Sage et Juste.
J’avais huit et un an accomplis. Il restait deux autres meurtriers…
J’ai dit.