L’énigme Johaben
P∴ R∴
Ordo ab chao Deus meum que jus
Au nom et sous la juridiction du Suprême Conseil
Des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du
33ème et dernier Degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France
Johaben. Ben : « fils de » joha ou jeho comme Jéhovah : Dieu. Il y a donc une part de divin dans ce personnage, c’est rassurant. Le sujet de cette planche m’invite à réfléchir sur une énigme, c’est-à-dire trouver le sens caché, le message caché à travers le parcours de cet « énigmatique » Johaben, dans les différents degrés qui m’ont été proposés pour commencer et suivre ma quête. Deuxième point rassurant : qui dit énigme dit possibilité de solution avec le concours de la raison et du cœur probablement, dans notre contexte maçonnique ; « énigme » et non « mystère » qui en religion comme en maçonnerie relève du Divin et dont nous ne pouvons découvrir le sens. Souvenons-nous ainsi du mystère de la Parole perdue que nous ne retrouvons jamais totalement.
Johaben, nous le rencontrons une première fois au 6ème degré. C’est le secrétaire du Roi Salomon. Dans Secrét-aire il y a secret ; c’est donc l’homme de confiance de Salomon. Il va faire preuve d’indiscrétion pour surveiller et protéger son Maître, qui semble en discussion conflictuelle avec Hiram Roi de Tyr, au sujet du paiement des matériaux précieux destinés à la construction du Temple. Johaben est arrêté en raison de sa curiosité prise pour de l’espionnage par Hiram, en raison du « doute » (un des thèmes de ce grade) que son attitude induit. La transgression (également thème du grade) de la discrétion est pour Hiram source de méprise sur ses intentions, intentions à l’origine tout à fait louables car cette curiosité n’est que le reflet d’une extrême fidélité envers son Roi Salomon. Les deux rois retrouvent leur entente et concluent une nouvelle alliance. A ce moment là, Johaben devient leur Secrétaire qualifié d’intime ; souvenons-nous des paroles : « J’ai intercédé en votre faveur… J’ai non seulement obtenu votre pardon, mais même son consentement pour que vous soyez reçu Secrétaire intime… ». Les deux Souverains lui confient la mission d’établir les modalités de cette nouvelle alliance.
Le ternaire originel, constitué de Salomon, Hiram roi de Tyr et Hiram Abif avait été rompu avec l’assassinat d’Hiram Abif. Du ternaire nous avions « rétrogradé » au binaire, source de contradiction entre ses pôles ainsi que l’indique la mésentente entre Salomon et Hiram de Tyr. Mais Johaben devient le Secrétaire intime des deux Souverains et même s’il n’a pas toutes les aptitudes d’Hiram Abif, il permet de reconstituer ce ternaire qui redonne la primauté à la sagesse. Par parenthèse, j’aime beaucoup l’idée de la troisième voie du ternaire, voie qui aide toujours à prendre du recul sur les événements, sur les personnes et sur soi-même ; j’ai entendu après le 2ème voyage de la réception au 4ème degré de Maître Secret, je cite : « Accueille toutes les opinions, mais ne les déclare justes que si elles apparaissent telles à ton examen ». La troisième voie du ternaire aide à éviter les erreurs de jugement qui entraînent les erreurs de comportement, elle aide à faire preuve de « raison », de sagesse…
Nous sommes-là au cœur du sujet, j’y reviendrai…
L’affrontement du binaire trouve donc sa solution par le ternaire reconstitué avec l’apport du troisième élément Johaben, secrétaire intime (souvenons-nous du bijou du grade comportant le triangle reconstitué trois fois en un centre unique). Le triangle, et donc la « confiance » est restauré et on peut parler à nouveau des trois piliers, Sagesse-Salomon, Force-Hiram de Tyr et Beauté-Johaben. La curiosité de Johaben au 6ème degré est donc interprétée de deux façons opposées : la première, négative qui se rapproche de l’attitude des Compagnons assassins d’Hiram et meurtriers par ambition démesurée, fanatisme et ignorance. Ne suis-je pas, ne sommes-nous pas tous, ces Compagnons aveuglés par nos envies, notre orgueil qui mènent à l’irréparable. Hiram, rappelons-nous, préfère le martyr plutôt que de céder à la curiosité ambitieuse des Compagnons. Je suis ce Johaben, tiraillé en permanence entre le bien et le mal qui luttent en moi.
Mais Johaben est pardonné et trouve grâce, en raison de la confiance totale que lui accorde le Roi Salomon et aussi en raison d’une autre interprétation de sa curiosité, celle dont il m’est demandé de faire preuve en fait: la curiosité par fidélité.
Je reviens sur les conditions du choix de Johaben, par Salomon et Hiram de Tyr. Certes, Salomon est doué d’un discernement extraordinaire que l’on appelle « Sagesse ». Il n’en reste pas moins qu’il choisit Johaben parce c’est un homme de confiance. Johaben va quand même devoir justifier sa promotion par son zèle, son travail, son dévouement. Je suis aussi ce Johaben, c’est-à-dire le Maçon à qui on donne la chance et les moyens de progresser, mais à qui il est demandé en contrepartie de faire preuve d’abnégation, de courage pour justifier la confiance accordée et assumer des responsabilités, envers moi-même comme envers mes Frères, à des niveaux de plus en plus importants et exposés. Parmi ces responsabilités, il en est une, qui est plus qu’une responsabilité, c’est un devoir : celui de transmettre ce que j’ai acquis.
La question pour Johaben est
maintenant : comment justifier que sa transgression devienne, au final,
attitude louable et méritante ? La réponse
pourrait bien être contenue dans ce qui est
enseigné au Maître secret au 4ème
degré : n’écouter en fait que sa
conscience pour découvrir l’idée sous
le symbole, admirer la Loi unique et multiple, promouvoir la Justice,
rechercher la Vérité avec le souci permanent de
remplir son devoir, « le »
Devoir avec un « D »
majuscule.
Substitué à Hiram Abif, Johaben est devenu en
quelque sorte son héritier, en charge d’avoir le
souci de son idéal, de faire preuve
d’équité,
d’impartialité.
C’est le Prévot et Juge, du 7ème degré qui est l’homme juste. Pour lui l’acquisition de la Science, de la connaissance n’ont pour but que de rendre la Justice. Tout ce que j’acquière ne doit en fait me servir qu’à être plus juste, à faire preuve de discernement, déceler chez l’autre les qualités perfectibles tout en faisant preuve d’humilité.
Johaben est aussi l’Intendant des bâtiments du 8ème degré. Par son zèle, sa constance et sa fidélité, il gère le patrimoine qui lui été confié avec Sagesse et Amour.
Et je me retrouve au 9ème degré du Maître élu des Neuf. A l’ouverture des travaux, le T.F.P.M. s’adresse au Surveillant Stolkin : « Frère Surveillant, appartiens-tu au nombre des Elus des Neuf ? » Réponse : « Une caverne m’a accueilli, une lampe m’a éclairé, une source a assouvi ma soif ». Avant d’être Surveillant, Stolkin a été un simple Johaben qui a vécu cette aventure connue de tous. Je ne vais pas détailler à nouveau cette légende. Johaben un des 9 Elus, est envoyé par Salomon pour aller capturer Abiram meurtrier d’Hiram Abif et le ramener afin de le punir de son crime. Il fait preuve d’un zèle excessif et devançant ses compagnons, pénètre dans la caverne ou se cache le meurtrier puis, au lieu de le faire prisonnier et le ramener à Salomon pour qu’il soit jugé, le tue, s’exposant lui-même à la colère de son Roi. Salomon, en effet, désire pour le meurtrier, un procès juste et exemplaire ; il désire exercer sa Justice royale, ce qu’il n’est plus en mesure de faire après le geste précipité de Johaben.
Je reviens sur certains aspects symboliques de cette légende.
Johaben n’accède pas seul à la caverne ou se terre le meurtrier. Le chemin et l’accès lui sont indiqués par un étranger, donc une aide extérieure. Le message est clair : ma quête de maçon, même si elle est personnelle, ne peut s’effectuer qu’avec l’aide de mes frères. Comme le chemin qui mène à la caverne est dur et escarpé, mon cheminement est difficile et seul, sans guide, j’aurai bien du mal à y progresser. Il me ramène aussi à mon devoir de transmission pour également aider mes frères. Rappelons-nous l’instruction au grade de Maître (9 Maîtres envoyés à la recherche d’Hiram) qui nous inculque notre devoir de transmission : « chercher ce qui a été perdu, rassembler ce qui est épars et répandre partout la Lumière ».
Cette caverne est sombre, sombre comme la conscience humaine qui n’a pu se défaire de ses passions, vices et préjugés et qui reste aveuglée par son avidité d’avoir et de pouvoir. Et elle a bien du mal à s’éclairer cette caverne, comme ma conscience qui a bien du mal sur le chemin du progrès vers la « Lumière » et je dois faire preuve de persévérance, de volonté pour que je puisse en apercevoir quelques rayons.
Finalement, accéder à cette caverne sombre c’est tout simplement retrouver le V.I.T.R.I.O.L. du cabinet de réflexion. Abiram, l’assassin, se réfugie dans cette caverne sombre après son forfait, se réfugie à nouveau dans l’athanor du cabinet de réflexion. Je suis non seulement Johaben l’impatient mais aussi Abiram qui n’a pas réussi à « rectifier » et faire le retour sur lui-même. J’ai commencé mon parcours par l’introspection du cabinet de réflexion et au 9ème degré, je trouve la caverne sombre. Mais cela va encore plus loin que l’introspection ; il y a l’action mortelle du poignard. Cet acte de vengeance : « nekam » : c’est à moi-même que j’applique par la mort l’acte de purification. Le ciseau taille la pierre, le poignard façonne l’âme par la mort d’où va rejaillir la renaissance. A la recherche de la « Lumière » symbolisée par la bougie du Cabinet de réflexion et la lampe de la caverne sombre, je me ressource à l’eau de la fontaine, symbole de purification comme l’eau du baptême, don d’amour divin pour une vie nouvelle. L’action du poignard est mortelle mais va permettre la véritable descente au fond de moi-même pour que je puisse devenir un véritable Maître Elu appelé à une vie nouvelle. Johaben est davantage dans une démarche de purification, dans une démarche régénératrice plutôt que dans une démarche de vengeance.
Johaben parvient à la cache d’Abiram par des « chemins obscurs et inaccessibles » me dit l’instruction de ce grade, obscur dans le sens du sombre, loin de la lumière de la justice véritable donc pas dans la bonne démarche.
« Nekam » : vengeance ! Crie aussi l’assassin d’Hiram, tombant sous les coups de poignard de Johaben qui est bien loin de l’idée de justice parce qu’il succombe devant l’image qu’Abiram lui rend de lui-même : c’est tellement plus facile de tuer pour éradiquer, ce qui ne fait faire aucun progrès.
Et à moi, Johaben parfois encore trop impulsif, qu’est-ce que la Maçonnerie m’indique ?
« Qu’as-tu fait, qu’as-tu fait ? » m’a crié le Surveillant lors de mon initiation, m’indiquant ainsi la gravité de mon acte irréfléchi. Et aussitôt le T.F.P.M., qui représente le Roi Salomon, je cite «Malheureux, tu es devenu toi-même un meurtrier. Cette lame sanglante m’inspire le dégoût. Réponds : Qui t’a accordé le droit de juger et de châtier ? Mes Frères, cet homme a osé croire que le crime peut être au service de la vérité; il a placé la passion personnelle au-dessus de l’équité. Il a été inspiré par un fanatisme aveugle et un stupide orgueil ». Le T.F.P.M. parle bien « d’équité », de véritable justice et non de vengeance avant jugement qu’est le meurtre perpétré par Johaben contre l’assassin d’Hiram ; Cette transgression de la mission qui lui avait été donnée ne fait que l’exposer à la colère de Salomon et celui-ci veut dans un premier temps le juger. Mais Johaben va être gracié pour deux raisons essentielles : la première, la propre réflexion de Salomon : je cite la phrase du rituel de réception : « Sur le coup, Salomon ne put retenir la colère qui l’envahit, mais ensuite se dominant, généreusement, il pardonna à Johaben », la deuxième grâce à l’action « collective » des autres Maîtres Elus des Neuf qui intercèdent pour lui. La justice véritable ne peut donc être rendue qu’en dehors de tout fanatisme, de toute passion. D’ailleurs que nous est-il enseigné, dès nos premiers pas en Maçonnerie : « Que venez-vous faire ici ? » Réponse : « Vaincre mes passions, soumettre ma volonté à mes devoirs et faire de nouveaux progrès en Maçonnerie ».
Une fois encore, c’est un véritable retour aux sources qui m’est proposé. Je reviens dans le Cabinet de réflexion, dans la caverne sombre de ma conscience et le poignard est l’arme symbolique qui va me permettre de tuer mon ignorance, « mon inclination secrète pour mes passions et mes vices », selon le T.F.P.M., parce que le coup de poignard, c’est à moi-même que je l’ai porté.
Pratiquer la vertu est le chemin qui mène à la Vérité, Vérité qu’il m’a été demandé de ne pas profaner lors du 2ème voyage de la réception au grade de Maître Secret. Au 4ème voyage, je cite : « Ce que la Maçonnerie te demande, c’est de promouvoir la Justice » et ce, en accomplissement mon « Devoir » avec le D majuscule. Pour accomplir mon Devoir, il est un outil que me propose le T.F.P.M. à la fin de la réception à ce 9ème degré, je lai déjà évoqué : la Raison, et plus précisément, il me fait une recommandation : « agir » par la Raison. Platon dans son œuvre, notamment « Phèdre », ou « La République » n’apporte pas de définition précise de l’Ame mais lui accorde trois puissances :
– L’« épithumia
», l’appétit,
siège du désir mais aussi des passions
– Le « thumos »
élément du cœur,
élément agressif mais aussi du courage
– Le « logistikon » le
raisonnable ou esprit rationnel, immortel, divin.
Nous pouvons rejoindre Platon quand il estime que la raison est la plus noble de ces trois puissances en temps qu’elle a seule rapport à l’intelligible, et nous admettons comme lui qu’une « bonne âme » suppose cette hiérarchie : la raison gouverne le cœur, le « thumos » qui lui-même gouverne le désir de l’« épithumia ». Chacune de ces parties possède ainsi une vertu qui lui est propre : la sagesse pour l’esprit, le courage pour l’élément agressif, et la tempérance pour l’élément désirant, l’harmonie entre ces trois parties constituant la vertu de « Justice ». Notre quête, les valeurs maçonniques que nous tentons d’acquérir et de transmettre deviennent bien inutiles sans ce point d’encrage qu’est la Raison ; « Vous avez reçu les premières instructions. Elles seraient vaines si vous n’aviez pas encore appris à aimer la Vertu et agir par la raison » nous dit le T.F.P.M.
N’oublions pas toutefois et précisons que la raison ou réflexion n’est pas source d’inertie. Elle induit et réclame au contraire l’action appropriée à cette réflexion juste.
Pour terminer, je vais vous citer ces quelques vers de Pythagore qui n’a pas laissé qu’un théorème à la postérité :
« Pratique ensuite la justice en actes et en paroles. Ne t’accoutumes point à te comporter dans la moindre des choses sans réfléchir. Mais souviens-toi que tous les hommes sont destinés à mourir. Et parviens à savoir, tant à acquérir que perdre les biens de la fortune ».
Ces quelques vers résument bien, il me semble, cette réflexion et me donne aussi peut-être la solution à « L’énigme de Johaben ».
Cette mort dont parle Pythagore est la mort nécessaire à la purification illustrée par les symboles de cette légende : la caverne sombre, le poignard, la fontaine, la lampe.
Nous n’évoquons plus au final une vengeance, un meurtre, mais une véritable conversion, un retournement de l’âme, une purification de l’être.
A ce grade du 9ème degré, je réalise que ma quête implique un retour aux sources permanent, donc en permanence ma mort et ma renaissance.
Rappelons-nous, autre énigme, en Chambre du Milieu au 3ème degré : « Moa Bon » ; « Il veut dire Fils du Père ou Vie nouvelle » Moa Bon signifiait déjà tout : « Fils du Père » : Johaben, « Vie nouvelle » : donc mort et renaissance.
Au final, je l’aime bien ce Johaben. Comment pourrait-il en être autrement puisque Johaben c’est moi, Johaben c’est vous aussi. J’ai appris en Loge, j’apprends toujours à me connaître et à m’aimer pour me perfectionner et j’ai appris aussi à vous aimer. Certes, je ne suis pas au bout de mes aventures mais je suis au moins rassuré : Johaben, fils de Dieu, Johaben, part de Dieu, cette part de divin contenu en lui, en moi comme en chacun de nous, ne peut qu’inspirer confiance en l’avenir et me guider sur le chemin de ma quête.
J’ai dit T.F.P.M.