L’étranger, le chien, la caverne et la sourcee
D∴ B∴
Ordo Ab Chao – Deus Meum que Jus
Au nom et sous la Juridiction du Suprême Conseil des Souverains
Grands Inspecteurs Généraux du 33ème et dernier degré
du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France
Mes Frères, je vous rappelle la légende du neuvième degré : Un jour, alors que le roi Salomon reçoit dans son palais des Maîtres, qui étaient plus de quatrevingt-dix, le capitaine des gardes, Zerbal, l’avertit qu’un étranger voulait être reçu en audience privée pour lui faire une communication de la plus haute importance. Salomon y consentit avec une hâte qui alarma les Maîtres. Il revint vite auprès d’eux pour dire que l’étranger connaissait la cachette de l’un des meurtriers d’Hiram et qu’il proposait d’y conduire ceux qui le suivraient, avec l’aide d’un chien.
Tous les Maîtres se proposèrent, à la grande satisfaction de Salomon. Toutefois, il décida que neuf d’entre eux suffiraientet que le sort les désignerait.Les noms de tous furent mis dans une urne. Neuf furent tirés et partirent immédiatement, à la suite de l’étranger, vers la caverne où se cachait le meurtrier Abiram. Johaben, impatient, finit par devancer les autres et arriva le premier à la caverne qui était proche de Joppé, au bord de la mer, près d’un buisson ardent. Un chien se trouvait près de l’entrée.
Johaben y pénétra et, à la lumière d’une lampe qui y brûlait, il vit Abiram qui dormait, allongé sur le dos, un poignard à ses pieds.
Négligeant les ordres de Salomon qui voulait qu’il soit ramené prisonnier, il s’empara du poignard et frappa le meurtrier au front, puis au coeur. Celui-ci se releva brusquement, prononça le mot Nekam puis tomba mort au pied de Johaben qui lui coupa la tête, puis étancha sa soif à la fontaine qui coulait là.
Après avoir reproché à Johaben son geste les huit Maîtres burent l’eau de la fontaine et reprirent le chemin de Jérusalem, Johaben portant la tête.
Quand Salomon vit celle-ci, sa colère éclata et il donna l’ordre à Stolkin de mettre à mort Johaben. C’est grâce l’intercession des huit Maîtres, qui le supplièrent à genoux, que Salomon accorda son pardon au serviteur trop zélé.
Quelle est la signification de cette légende et des principaux symboles que sont l’étranger, le chien, la caverne et la fontaine ? Nous allons essayer d’y répondre.
Remarquons que le nombre de Maîtres réunis est de plus de 90. Le 9 est la mesure des gestations et symbolise l’achèvement de la création, le UN divisé à son maximum en neuf fonctions de création symbolisées par les neuf offices de la loge.
Et quelle plus belle création que l’être humain ? La multiplication par 10 l’amplifie comme pour nous indiquer un être dans toute sa plénitude.
L’étranger,cet inconnu qui s’adresse au Roi Salomon semble représenter l’intuition s’adressant à notre sagesse.
Cet étranger va nous guider dans cette quête de nous-même, à l’instar du Frère qui nous a guidé lors de chacune des cérémonies d’élévation.
L’étranger est cette partie de nous-même qui nous est inconnue mais qui nous guide, si on veut bien l’écouter et lui faire confiance, pour nous sortir de l’ignorance.
Le chien
A l’entrée de la caverne se trouve un chien.
Outre la référence à l’instinct animal, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec les 12 travaux d’Héraklès, plus connu sous le nom romain d’Hercule.
Dans la 12ème épreuve, Héraclès fut chargé de ramener vivant chez Eurysthée, Cerbère, gardien des enfers, muni de 3 têtes dont 1 seule dormait quand les autres veillaient. Monstrueux et terrifiant, Cerbère est un gardien inflexible. Il interdit l’entrée des enfers aux vivants, et empêche les morts d’en sortir (1).
Héraklès s’engagea par une grotte et profita de ce que Cerbère se jetât sur son ombre pour le soulever et l’enchaîner.
En triomphant de cette dernière épreuve, Héraklès affronta la mort mais surtout s’est engagé sur un chemin initiatique pour se connaître lui-même.
Caverne
La caverne (2), lieu de refuge d’Abiram, se trouve près de Joppé, ville située à l’emplacement de l’actuelle Jaffa qui possédait un port où, selon la Bible, arrivait le bois de cèdre livré par Hiram de Tyr et qui était transporté jusque là par voie maritime (3). Il prenait ensuite le chemin de Jérusalem pour être utilisé à la construction du Temple.
La caverne est donc située près de la mer, symbole des eaux primordiales d’où la vie a surgi un jour. Elle représente l’archétype de la matrice universelle,symbole de l’origine, lieu privilégié de renaissance et d’initiation.
Le buisson ardent qui se trouve à proximité de la caverne est bien entendu une référence biblique (4). Lorsque Moïse fait paître le troupeau de son beau-père sur le mont H’oreb, ou Sinaï, le buisson qui était embrasé mais qui ne se consumait pas symbolise la présence divine. Dans le cas présent il signale la présence d’un lieu sacré.
Le buisson invite ici retourner dans le ventre de la terre, pour une nouvelle épreuve de la terre.
On revit une seconde initiation semblable au passage dans le cabinet de réflexion. L’initiation commence par la terre, dans la crypte, par l’indifférenciation de tous les éléments. On met l’être en état de réceptivité face à tous les possibles qui seront proposés. Seule la mort à soi-même ouvre toutes les potentialités. La semence mise en terre meurt pour changer de nature et renaître.
Le concept de mort renvoie à l’humilité (humus) et à la simplicité.
René Guénon observe que la caverne, ou la grotte, représente la cavité du coeur, considérée comme le centre de l’être qui est aussi l’intérieur de l’oeuf du monde renfermant les possibilités du cycle à venir (5).
Revenons à la mythologie grecque. Hadès, frère de Zeus, domine les Enfers, qui désignent le royaume des morts, où étaient conduites par Hermès les âmes des défunts.
Ce guide était nécessaire car il y avait plusieurs entrées cachées et les souterrains pour descendre aux enfers étaient sombres et tortueux.
Symboliquement Johaben, à l’image d’Héraklès, plonge au plus secret de son subconscient. Il a forcé la porte de ce monde obscur qui est enfoui au plus profond de notre âme. C’est là que se cachent nos défauts les plus inavouables, nos remords, nos espoirs perdus, nos renoncements, nos lâchetés aussi. C’est la part d’ombre que chaque homme a en lui. Seul Apollon « qui n’était que lumière et en qui nulle ombre ne demeurait » n’en n’avait pas.
Il est donc du devoir de Johaben de supprimer les mauvais compagnons qui sommeillent en lui, comme Saint Georges se battant contre le dragon, de les transmuer en bons compagnons, en changeant :
– l’ignorance en connaissance,
– le fanatisme en tolérance
– l’ambition en détachement
– la vanité en simplicité
– l’orgueil en humilité.
Lampe
C’est à la lumière d’une lampe qui brûlait dans la caverne que Johaben vit un poignard et le meurtrier couché sur le dos.
La lampe qui permet de voir est la petite flamme intérieure que nous essayons d’entretenir.
On retrouve ici le symbole de la lumière principielle qui a éclairé le récipiendaire lors de son initiation, dans le cabinet de réflexion. Cette lumière il doit s’ouvrir à elle et la faire croître en lui.
Au fond de la caverne l’assassin d’Hiram-Abif, Abiram, le mauvais compagnon dort. Et pour cause, sont fermés en lui l’oeil du coeur et l’oeil frontal, l’oeil de l’amour et celui de la connaissance.
En le frappant du poignard au front et à la poitrine, Johaben perce ainsi les 2 centres vitaux, il va les éveiller, comme un aiguillon de la conscience.
Le poignard est l’arme du combat rapproché, du corps à corps qui nous oppose à nous-mêmes. En coupant la tête de sa victime Johaben sépare les pulsions de la volonté car ce sont les pulsions mal maîtrisées qui commandent notre mental.
Il nous appartient donc de plonger au fond de nous-mêmes, dans notre inconscient, éclairés par la lampe de notre lucidité, de l’accepter comme tel pour le ramener au niveau de notre conscience afin de le soumettre l’appréciation de notre sagesse.
Notons qu’Abiram est l’anagramme d’Hiram Abi, le Maître assassiné. Le nom du meurtrier est le reflet de celui de sa victime dans un miroir.
Si l’on se place du côté du meurtrier, Abiram, est dans l’impossibilité de rectifier, de plonger dans son inconscient. Les forces des ténèbres qu’il incarne sont irréductibles et son retour à la terre-mère est une fuite car il est parfaitement inapte devenir un véritable initié. Il est dans l’incapacité de retourner l’essence des choses, à la source de vie.
C’est en supprimant sa zone d’ombre que l’on peut devenir réellement un Maître élu. Johaben tue le mauvais compagnon qui sommeille en lui, pour laisser Hiram Abi se redresser. Comme le meurtrier Abiram (déformation d’Abiran « transgresseur »), Johaben désobéi à l’ordre du roi qui est de ramener le meurtrier à Jérusalem pour y être jugé. Lui aussi contrevient à la Loi par sa transgression se faire justice, par son acte précipité.
Lorsque Johaben s’exclame « Tout est fini », c’est l’achèvement d’un cycle de destruction et d’obscurité aussitôt suivi d’un cycle de reconstruction.
Mais l’autre monde, c’est également l’endroit, ou au fil des saisons, sous la surface de la terre, la fertilité se renouvelle, reprend des forces. L’épouse de Hadès, Perséphone, que les romains nomment Proserpine, est la souveraine redoutée du royaume des morts, première déesse de la fertilité avec sa mère, Déméter chez les grecs.
René Guénon évoque ce préalable de la descente en soi nécessaire à l’ascension initiatique : « La descente aux Enfers…prend place, comme on le sait, préalablement au début même du processus initiatique proprement dit et, en épuisant certaines possibilités inférieures de l’être, elle joue un rôle purificatoire qui n’aurait manifestement plus aucune raison d’être par la suite (6) ».
La source
Ceci fait, Johaben va boire à l’eau de la source qui est aussi dans la grotte. Il étanche ainsi sa soif, une soif de pureté. La fontaine symbolise par ses eaux toujours renouvelées, régénérées, un perpétuel rajeunissement.
Le symbolisme de la source d’eau vive est notamment exprimé par la source jaillissante au milieu du jardin d’Eden, au pied de l’arbre de vie, au centre du paradis terrestre et qui se divise ensuite en quatre fleuves coulant vers les 4 directions de l’espace. C’est la fontaine de vie ou d’immortalité ou encore de jouvence.
Dans la mythologie grecque lorsque l’âme se présentait aux Enfers elle était confrontée à cinq fleuves, mais elle n’en traversait qu’un. Ces fleuves étaient l’Achéron (douleur) ; le Phlégéton (brûler) ; le Cocyte (lamentations) ; le Styx (horrible) et le Léthé (oubli). Si l’âme traversait le Léthé, fleuve de l’oubli, c’est qu’il lui était donné de se réincarner dans une autre vie. Les eaux du Léthé avaient la faculté d’effacer presque entièrement la mémoire de celui qui s’en abreuvait. Après cela, l’âme pouvait repartir à la surface et intégrer un nouveau corps pour recommencer une vie humaine, vierge de tout souvenir.
Lors du rituel d’Initiation l’Expert fait boire au Néophyte la coupe des libations remplie tout d’abord d’eau pure, breuvage de l’Oubli, d’un goût insipide, afin qu’en oubliant ses penchants passés il puissese dépersonnaliser et mourir à sa vie passée. Il ne s’agit pas de détruire les particularités de son caractère mais de lui faire saisir la quintessence de son être. Il s’agit donc bien de renaître une autre vie, plus consciente.
Pour C G Jung : « Tant que le soi est inconscient, il correspond au surmoi de Freud et constitue une source de conflits moraux constants. Mais s’il est retiré des projections, c’est-à-dire s’il n’est plus l’opinion des autres, l’homme sait qu’il est son propre oui et son propre non. Alors le Soi agit comme une union des oppositions et constitue par là l’expérience la plus immédiate du divin que la psychologie puisse en définitive saisir (7) ».
En d’autres termes, le long travail d’intégration du conscient et de l’inconscient, l’individuation du Soi, qui permet à l’homme de réconcilier ses contraires et de se bâtir une conscience personnelle du oui et du non, du bien et du mal, est une nécessité préalable à l’expérience du divin.
C’est en portant attention à son inconscient (la grotte), aux pulsions qui y résident (le poignard) en prenant conscience (la lampe), de sa part d’ombre (Abiram) pour la juguler que Johaben pourra avoir accès à la fontaine, source de vie, source de l’esprit.
Pour paraphraser Louis Trébuchet, l’élargissement de la conscience à l’univers et aux autres, quête de l’être, doit s’accompagner de l’approfondissement de la conscience de soi, quête du Soi, pour permettre l’accès à la quête de l’Esprit.
J’ai dit T F P M
Notes :(1) Seuls Héraclès, Psyché, Thésée, Orphée et Énée,ont réussi à en sortir et à revenir parmi les vivants.
(2) Du latin caverna, de cavus : creux. Cavité naturelle creusée dans la roche.
(3)II Chr II, 16.
(4) Genèse III, 1-6.
(5) Le Roi du monde, René Guénon, ed.Gallimard, 1973 pp 59-65.
(6) René Guénon Initiation e tRéalisation spirituelle 1952 Réalisation ascendante et descendante.
(7) Les racines de la conscience C G JUNG page 313.