La clef d’ivoire
N∴ B∴
Admise dans cette Loge de Perfectionnement, j’ai été un peu effrayée par la tâche qui m’attendait. Mais cette admission m’a ensuite apporté un émerveillement dans ma vie maçonnique et aussi des remises en cause, car j’ai dû confronter le confort de ma pratique en Loge bleue avec l’extrême diversité des travaux et des prises de parole de mes F F Et S S Maîtres secrets.
A partir de cet instant, commence mon travail sur la Clef d’Ivoire.
Ma rencontre avec la clé d’ivoire s’est déroulée dans une ambiance emprunte de solennité. Elle était là pendue en sautoir entre ma gorge et ma poitrine pour me rappeler de la nécessité du silence. Jusqu’au 3ème degré, la lumière nous était annoncée, nous avions à travailler sur nous-même pour la faire surgir comme d’une vitre que l’on fait briller. Avec le Maître secret, gardien du tombeau, la lumière s’est un peu éloignée. Une clé mystérieuse m’est confiée, qui m’y ramènera peut-être ? Bijou du Maître secret, la clé d’ivoire se différencie nettement des outils des bâtisseurs mis en œuvre dans les 3 premiers degrés. La détenir, au lieu de décorer celui qui la porte, semble l’investir de plus de devoirs et d’exigences de dépassement de soi, que de puissance !
Ce bijou sous la forme de clé, semble renvoyer à une tâche de gardien d’une porte ou d’un sanctuaire. Mais alors de quel Temple ? S’agit-il de pouvoir déverrouiller la bouche close par le sceau lors de notre élévation ? Ou de pouvoir ouvrir vers d’autres horizons ?
Clé de pureté, elle est d’une matière organique, ivoire ou os rappelant en cela notre ossature. Dans l’Antiquité, on rencontre souvent le symbole de la clé, notamment chez les Egyptiens, où Osiris et Isis sont maintes fois représentés une clé dans la main.
Cette clé a une forme particulière et comporte 3 parties essentielles : l’anneau qui permet aux doigts de la tenir et d’exercer la force ; la tige, ou corps de la clé ; le panneton spécifique à chaque clé, permet d’ouvrir ou de fermer la serrure.
Il est ouvragé et forme la lettre Z, septième lettre de l’alphabet hébraïque qui rappelle le mot de passe du M S ZIZA que l’on traduit par « RE-SPLENDEUR ».
Le Z est formé de deux 7 accolés, tête en haut et tête en bas, rappelant selon la formule célèbre de la table d’émeraude que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.
Le Z peut correspondre à un éclair, lequel allie la puissance, l’éblouissement et une rapidité fulgurante. Cette idée-force s’impose et nous rappelle la réception de l’influence spirituelle transmise le jour de l’Initiation.
La clé d’ivoire confiée au M S est le moyen d’accès au sanctuaire de l’Esprit. Le secret de la connaissance est en chacun au fond de soi-même et la clé permet d’accéder au cœur du Saint des Saints de son Temple intérieur.
Parmi les différentes interprétations, la clé d’ivoire est la précieuse clé qui donne accès au Saint des Saints du temple de Salomon qui abrite l’Arche d’Alliance. En réalité, il n’y avait pas besoin de clé pour y accéder, puisque seul un voile séparait le Saint des Saints du Hekhal.
Sur le plan spirituel, on peut penser que cette clé est celle de l’ouverture du cœur à la Vérité et à la Lumière.
Porteuse de la clé d’ivoire pendue en sautoir entre ma gorge et ma poitrine, je prends conscience de la nécessité du silence puisque la clé ouvre ou ferme le chemin d’accès à la Parole.
Au-delà de l’outil, la clef est un signe elle n’ouvre pas : elle est l’Ouverture.
Grâce à la clé d’ivoire, le M S aura la possibilité d’accéder à d’autres connaissances. Dans cette perspective, accéder aux connaissances c’est entrer dans un territoire sacré. On peut considérer qu’à partir du 4ème degré : le M S a le devoir d’utiliser à bon escient son pouvoir de la clé.
Dans ses profondeurs noires où git le corps du Maître est amorcé le retour à la vie de l’initié. La clé annonce déjà l’évènement. Ouvrir donne à notre vie une dimension de profondeur, faite de gravité et d’intensité qui nous oblige à ne point la gaspiller, à ne l’engager que pour ce qui nous paraît être le meilleur. Ouvrir grâce à la clé d’ivoire, dévoile.
La racine hébraïque du mot clé est d’origine égyptienne où elle donne le nom du Dieu PTAH, qui dans les pyramides est mentionné comme chef d’atelier et créateur des formes, plus tard, des légendes le montreront modelant l’univers et les hommes sur un tour de potier. Cette identité étymologique de PTAH et de « clé » apporte une cohérence symbolique stimulante et troublante. De plus, PTAH est aussi désigné comme « le feu tombé en terre » l’étymologie là encore nous conduit de PTAH à l’Héphaïstos grec, le forgeron divin qui enseigna les arts aux hommes par la maitrise des quatre éléments. Enfin la mythologie de PTAH est en relation avec l’ennéagone qui est la base de notre âge symbolique.
Comme le trésor de l’Arche d’Alliance contenant le Témoignage, PTAH nous encourage à poursuivre la création, à l’améliorer en devenant bâtisseurs.
A ce stage de mon travail : je me suis posée une question : La clé d’ivoire est elle une fausse clé ? Puisque cette clé n’ouvre aucune porte matérielle, mais elle représente le moyen, l’outil qui ouvre les portes menant à la connaissance, à l’Unité par étapes successives.
A mes yeux, la clé d’ivoire n’est pas une vraie clé puisque étant en principe d’ivoire, elle ne peut actionner aucune serrure.Il faut donc la considérer uniquement comme évoquant l’idée d’ouvrir ou de fermer. Pour cette raison, envisageons la clé d’ivoire comme un objet qui représenterait la totalité du symbolisme maçonnique, en insistant sur son rôle d’ouverture vers la connaissance de soi et de l’univers. La démarche initiatique constitue dans son ensemble une clef et la clef d’ivoire ne serait là que pour nous le rappeler.
Pour savoir s’il s’agit d’une fausse clé, demandons-nous d’abord, si cette démarche est clandestine. Le mot peut paraître choquant, et pourtant le travail initiatique ne se fait jamais au grand jour et personne ne peut vérifier, à l’instar des jurés de la corporation des serruriers, si le travail se fait suivant les normes du métier, parce qu’il n’y a pas de norme sur la voie initiatique quitte à supprimer l’aspect péjoratif du mot clandestin, on pourrait le remplacer par l’adjectif « secret » plus noble et plus courant dans le langage maçonnique. Pourtant clandestin paraît plus intéressant parce qu’il évoque certains dangers que ceux qui nous ont précédé sur le chemin ont connu dans leur chair, lorsqu’être F M. Menait dans les camps de concentration. Cheminer sur la voie initiatique n’est pas une promenade tranquille.
Ainsi il apparaît que la démarche initiatique à travers son symbolisme, est effectivement une fausse clé au sens où l’entendaient les hommes du moyen-âge. Clandestine parce qu’elle se fait dans le secret, cette démarche donne accès à une sagesse que certains indûment en ce qui les concerne, considèrent comme leur propriété.
Au terme de ces réflexions, il me semble qu’une clé toute seule, qui plus est en ivoire, est plus un signal qu’un symbole comparable à ceux des degrés précédents. Il s’agit d’un objet, et pourtant on ne peut rien en faire en pratique.
Or à la manière de la lunette de Galilée, la clef d’ivoire bouleverse notre vision des symboles. Elle nous conduit sur un terrain beaucoup moins concret. Elle nous invite à reconsidérer l’ensemble du symbolisme, en nous indiquant que les symboles ne sont pas des allégories ou des emblèmes ayant une signification précise, mais qu’ils sont des supports pour des réflexions personnelles indéfiniment renouvelables. De ce fait, nous pouvons peut-être dire que la clef d’ivoire est là pour nous rappeler que la porte d’accès à la sagesse nous a été ouverte lors de notre initiation au 1 er degré et que le M S a le devoir d’utiliser à bon escient le pouvoir de la Clé.
J’ai dit 3 Fois Puissant Maître.