L’éclat du jour a chassé les ténèbres et la grande Lumière commence à paraître
Non communiqué
L’éclat du jour a chassé les ténèbres
et la grande Lumière commence à paraître
Cette phrase qui vient en réponse à la question du T.F.P.M. demandant au F. Inspecteur : « Quelle heure est-il ? » et qui figure dans l’ouverture des travaux.
Spontanément, et presque comme un réflexe, cela m’a fait penser, en premier lieu, au temps qui passe, donc évidemment au contraste entre le jour et la nuit et à leurs couleurs mais aussi par extension de façon plus générale à la vie et à la mort qui en est son prolongement naturel d’autant que nous participons à un deuil dans le Temple de Salomon, et également dans une optique différente à la connaissance au sens large.
Pour illustrer le premier point, à savoir l’apparition progressive de la Lumière, je me référerai à un article de Constant Chevillon paru dans les Annales maçonniques de 1937. Pour mémoire,
Constant Chevillon (1880-1944)
Celui qui fut le Grand Maître de deux formations ésotériques initiatiques : le Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm et l’ordre des Chevaliers Maçons Elus Cohen de l’Univers fut, avant tout, hélas, un martyr pour avoir été exécuté en 1944 en raison de son appartenance à la franc-maçonnerie.
En dehors de cette fin si triste, nous avions été confrontés à sa personne pour discuter d’une fameuse lettre en 1934 attestant que Bonaparte avait été initié franc-maçon lors de la campagne d’Égypte et qu’il avait fondé au Caire la loge Isis… De plus, dans ce même courrier, il affirmait également que les francs-maçons lui auraient donné un « bon » coup de main pour regagner la mère patrie après le désastre d’Aboukir.
Rappelant dès le début de sa rédaction que la Maçonnerie, depuis ses lointaines origines, avait toujours été appelée Science royale ou Art royal, il insistait pour dire que ces deux termes étaient parfaitement complémentaires, car la Maçonnerie était une science par la Gnose voilée sous les symboles et un art par la proportion, par le rythme qu’elle introduisait dans les données de la science, en les réalisant sur le plan vital d’abord, puis sur le plan éthique et finalement sur le plan social. Ce rythme comme cette proportion menaient à la beauté, qui, elle aussi, pouvait être qualifiée de royale, car elle était réservée exclusivement aux âmes nobles, aux belles intelligences et aux grands cœurs.
Mais, entendus dans ce sens, l’art et la science portaient également un autre nom, à savoir le Grand Œuvre. Celui-ci pouvait se réaliser sur les trois plans de la nature. Sur le plan matériel, c’était la transmutation des métaux vils en or et son corollaire, la découverte de la Pierre philosophale (avec énormément de réserves…). Sur le plan animique, c’était la recherche d’un équilibre constant des forces vitales, la découverte de la panacée et de l’élixir de longue vie. Sur le plan spirituel, c’était la stabilisation de la conscience dans les hautes sphères intellectuelles, et la découverte de l’élixir de vie, ou, plutôt, d’immortalité.
Pour Chevillon, le maçon était un alchimiste, mais dans ce dernier sens seulement. II ne travaillait pas à transmuer les métaux, mais à perfectionner son humanité, à purifier, à développer sa conscience, pour en faire un feu vivifiant, un feu inextinguible. De là, il s’attaquait à une comparaison entre le travail de l’adepte et celui de l’initié à la franc-maçonnerie.
Le jour, pour le maçon, comporte cette partie du temps, qui s’écoule entre le lever et le coucher de l’astre-roi ; il se calcule sur la période idéale de l’équinoxe, moment où la lumière et les ténèbres sont réparties avec équité sur l’ensemble d’un hémisphère.
L’Apprenti engagé arrive à la Maçonnerie pour voir poindre la lumière au-dessus de l’horizon. Il a les pieds dans la nuit et son œil est frappé par le rayon lumineux. Or, le temps d’apprentissage va de 6h à 9h du matin ; le soleil, alors, chasse la nuit et résorbe la rosée (les alchimistes ont beaucoup travaillé sur ce produit et on trouve des traces dans le Mutus Liber des alchimistes). De 9h à midi, le compagnon se met à la besogne ; il ameublit la terre, il sème, il plante, il élague et redresse, il prépare la récolte future. Et le soleil vient au zénith pour féconder et mûrir ; le maître apparaît au temps de la moisson, récoltant les fruits à la maturité totale. Il accomplit sa tâche en deux temps, de midi à 3h et de 3h à 6h. Au premier temps, c’est l’apogée de la lumière et de la chaleur, permettant aux fruits de mûrir : c’est la vie dans son complet épanouissement, la vie féconde, espoir des futures récoltes. Au second temps, c’est la cueillette : le soleil à son déclin va rentrer dans sa période d’apparente passivité ; de l’orient, les ténèbres montent pour le sommeil et la mort.
Cette allégorie s’adapte exactement, en raccourci, à la révolution annuelle de notre planète. L’apprenti, c’est aussi le printemps, la moisson qui lève et fleurit ; le compagnon, c’est l’été, les fleurs faisant place aux fruits ; la maîtrise, c’est l’automne, la maturité complète, la fin du cycle. Et l’automne glisse à l’hiver, c’est-à-dire aux bras de la mort. Mais le maître n’est plus l’apprenti, il a emmagasiné la récolte, il pourra parcourir le champ des ténèbres pour atteindre le renouveau, sans guide et sans autre soutien que les provisions amassées au cours des grands travaux de midi à la nuit.
Ce passage de la nuit au jour aurait très bien pu également être assimilé du noir au blanc avec un développement sur les couleurs telles que les philosophes alchimistes les concevaient dans l’ordre du noir / blanc / rouge correspondant aux étapes de la Pierre philosophale débouchant sur l’acronyme V.I.T.R.I.O.L. et ses différentes significations alchimique, maçonne et chrétienne.
J’aurais pu tout aussi bien évoquer les débuts de la Très Sainte Trinosophie attribuée prétendument au comte de Saint-Germain où un narrateur, « la tête couverte d’un voile de lin », nous dit entrer dans un monde souterrain en passant par une « porte située au septentrion de couleur noire, celle qui me faisait face était rouge, la porte de l’orient était bleue, celle qui lui était opposée était d’une blancheur éclatante ».Ces notions de couleurs reviennent un peu plus loin lorsque ce voyageur s’aperçoit que : « Ma robe qui dans le palais était devenue noire comme les murailles me parut alors d’une teinte grisâtre, elle reprit peu à peu ses couleurs, cependant elle n’était pas entièrement bleue, mais approchant d’un beau vert». Puis le même narrateur finit par« entrevoir une lueur » et son chemin continue en affrontant les quatre éléments et les épreuves menant à sa propre transmutation…
Le fait de passer de la vie à la mort et réciproquement implique obligatoirement d’évoquer le rituel maçonnique depuis les débuts avec les diverses épreuves effectuées en loge bleue : d’abord celui d’apprenti où, après une mort profane dominée par un premier ternaire de nature essentiellement alchimique (Soufre, Mercure et Sel), s’en profilait un second avec les outils du compagnon. En effet, sous l’apparence du chiffre 5 symbole du grade, François Noël, franc-maçon reçu à l’Orient de Cléry en 1812, décomposait ainsi les cinq voyages du grade : d’abord le maillet et le ciseau correspondaient successivement au temps proprement dit (le maillet) et son usage (le ciseau), puis le deuxième « voyage » avec la règle et le compas. Ces deux outils représentaient le temps en union avec l’espace, mais, en réalité, le compas seul par l’ouverture de ses deux branches signifiait l’ensemble, la règle n’étant là que pour mesurer l’espace entre les deux pointes du compas. Cette interprétation montre que le rayon dudit compas était infini et que l’association des deux désignait l’assemblage de tous les matériaux de la science renfermés dans un « immense vaisseau »… Le troisième « voyage » se faisait avec la règle et le levier. L’union de l’espace avec le mouvement était apportée par le second outil qui, porté sur l’épaule, symbolisait la force du mouvement. Dans la mesure où le levier pouvait déplacer les pierres, il était aussi la vie, cette action étant complétée par la règle qui permet de les faire bouger dans un même plan. Par-là, Noël voulait nous prouver que chaque chose était à sa place dans l’univers. Le quatrième « voyage » avait lieu avec l’équerre, emblème de la supériorité de Dieu. Elle se positionnait ainsi, dans l’assemblage de toute chose selon une exacte proportion, comme le centre du maillet, de la règle et du levier. Au cinquième « voyage », le récipiendaire marche de l’Occident à l’Orient pour aller y prêter son obligation. Cela doit lui faire comprendre que son travail est essentiellement de nature spirituelle et que ce dernier « voyage » a pour but de lui faire gravir les cinq degrés ainsi que de lui faire voir l’Étoile flamboyante.
Noël poursuivait sur sa lancée pour nous expliquer le rituel de l’exaltation au grade de maître en rappelant le modus operandi des trois mauvais compagnons assassinant Hiram et la symbolique s’y rapportant. Le coup de levier du premier compagnon est en quelque sorte prémonitoire, car il a pour but de priver Hiram de tout mouvement ; c’est donc le premier acte de sa préparation à la mort. Puis vient le coup de règle asséné par le second signifiant que Hiram doit cesser de vivre et donc d’être contenu dans l’espace ; il est donc réduit en une matière qui n’existe nulle part, mais qui doit être recherchée partout ; ladite matière est tout esprit et, plus précisément dans ce meurtre, le jugement et la condamnation. Hiram est également frappé et mis à mort par le troisième, le frappant d’un coup de maillet, outil matérialisant le temps qui donc détruit tout et auquel rien ne résiste.
Cette mort, présentée ainsi, est le principe même de la pierre cubique, voulant nous dire que tout ce qui a un commencement a une fin et inversement… comme les ténèbres précédant la Lumière. Ragon donnait une version quelque peu divergente de celle de Noël que nous présentons ci-dessous :
Le premier compagnon est censé frapper faiblement Hiram d’une règle de 24 pouces, image des vingt-quatre heures que dure chaque révolution diurne : première distribution du temps qui, après l’exaltation du grand astre, attente faiblement à son existence, en lui portant le premier coup.
Le second le frappe d’une équerre de fer, symbole de la dernière saison, figurée dans les intercessions de deux lignes droites qui diviseraient, en quatre parties égales, le cercle zodiacal, dont le centre symbolise le cœur d’Hiram, où aboutit la pointe des quatre équerres figurant les quatre saisons : deuxième distribution du temps qui, à cette époque, porte un plus grand coup à l’existence solaire.
Le troisième compagnon le frappe mortellement au front d’un fort coup de maillet, dont la forme cylindrique symbolise l’année qui veut dire cercle,anneau : troisième distribution du temps, dont l’accomplissement porte le dernier coup à l’existence du soleil expirant.
Après avoir opposé ténèbres / Lumière sur un plan que nous pourrions qualifier de « physico-maçonnique », nous souhaiterions l’étendre à un autre distique, celui de la non connaissance à la connaissance avec le mythe de la parole perdue. Sur un plan alchimique, il est d’usage de l’attribuer à un adepte de la fin du Moyen Âge, le comte de la Marche Trévisane, autrement dit « Le Trévisan » bien que certains chercheurs (M. Didier Kahn) pensent davantage à un de ses devanciers, à savoir Bernat Peyre un siècle plus tôt. Les écrits du Trévisan sur « La parole délaissée » sont assez éclairants cependant ; il dit que l’œuvre des Philosophes est divisée en deux parties. La seconde est elle-même scindée en pierre blanche accomplie et pierre vermeille. Mais, pour en arriver là, il faut disposer d’un secret dans la première partie reposant dans cette fameuse « parole délaissée » portant, grossièrement parlant, sur la nature du Mercure Principe (le Soufre Principe, signifiant la force, est représentée par un sapin très aigu ; chimiquement parlant, ce serait de l’or vulgaire).
Une autre explication de la « parole perdue » réside dans les carrés magiques dont le plus connu est celui de Sator qui aurait été retrouvé d’abord dans les ruines de Pompéi, puis dans plusieurs châteaux et monuments français ainsi qu’à l’étranger, et dont la lecture est identique horizontalement comme verticalement.
SATOR (le laboureur, en latin) : au milieu du mot, la lettre Tau, symbole de Thot= celui sans qui rien n’est possible, celui qui apporte la parole, la connaissance, mais qui ne participe pas à l’œuvre.
AREPO (la charrue, en celte) : il s’agit de l’outil nécessaire au travail, c’est à dire l’homme. C’est l’initiation de l’homme pendant les 12 ères zodiacales.
TENET (tient, dirige, en latin) : ce mot est écrit en croix dans ce carré (avec Thot au début et à la fin du mot). Cette croix, c’est celle du travail qui ne s’arrête jamais, ainsi que la roue du temps. Elle représente le cycle d’évolution de la création (Noum) à l’homme par Thot (TENET = Thot).
OPERA = (l’œuvre, le travail, en latin) : c’est l’inverse d’AREPO représentant l’œuvre, le travail.
ROTAS = (les roues, en latin) : le cycle du temps (Ouroboros, le serpent qui se mord la queue).
D’où des interprétations diverses :
-Version courante : » Le laboureur à la charrue travaille en tournant. »
-Version sacrée : » Le créateur se crucifie sur la croix des éléments et œuvrepar cycles. » Ou « Dieu (sator) dirige (tenet) la création (rotas), le travail de l’homme (opera) et le produit de la terre (arepo).
-Version alchimique : » Le feu de roue est l’athanor ; le laboureur, l’adepte ; la croix, le creuset. »
D’autres traductions furent envisagées comme : « « Le Semeur (SATOR), subrepticement (A-REP(T)-O), Tient (TENET) l’Œuvre (OPERA) dans la Rotation (ROTAS) des temps » ou celle
proposée dans le dictionnaire des symboles : « Le laboureur à sa charrue ou en son champ, qui dirige les travaux ».
Une remarque : le « seul le TENET, qui TIENT tout le Carré – avec son N central – n’est pas concerné par ce croisement temporel. Il est en tout Temps et en tout Espace (voir le T et le E de TENET) ; il est l’Eternel présent, qui, justement, se présente aux hommes sous le dénominatif : « Je Suis Celui qui Suis (ou qui Est) »… à rapprocher de Cagliostro… Toujours dans ce même domaine christique, soulignons qu’il est possible d’écrire « Pater Noster » (la prière Notre Père) horizontalement et verticalement avec les lettres du carré de Sator, formant ainsi une croix grecque.
Dans cette dernière partie, revenons à des constatations moins symboliques ; lorsque le T.F.P.M. m’a demandé de réfléchir à cette phrase du rituel, je terminais mon livre sur « La F-M sous Napoléon III » et il est peu de dire qu’une telle évolution des Ténèbres à la Lumière convenait parfaitement aux vicissitudes subies par les francs-maçons lors des 18 années que dura le Second Empire. En effet, si d’aucuns ont pu écrire, avec raison, que la Troisième République fut un âge d’or pour la maçonnerie, c’est que certains Frères avaient beaucoup semé, en particulier lors de la dernière période du Second Empire qualifiée avec beaucoup de guillemets, de « libéral ».
–Les différents grands-maîtres qui se sont succédé avec trois phases bien distinctes et l’émancipation de la F-M vis-à-vis du pouvoir (le prince Murat, le maréchal Magnan et son opposant Viennet au Suprême Conseil, le général Mellinet moins obtus)
–Les courants politiques : on retrouve parmi les FF. tous les courants politiques, à savoir les socialistes utopiques saint-simoniens, les réformistes (donnant les fondations du parti radical) et les révolutionnaires (blanquistes même si l’appartenance de Blanqui à la F-M est douteuse) donnant des articles régulièrement dans le « Journal des Initiés » porté par Riche-Gardon
–L’initiation des femmes ; même si celle de M. Deraismes ne survient que plusieurs décennies après, elle est en germe (Colfavru se fait taper sur les doigts par le G.O. parce qu’il veut initier une femme quelques années plus tôt et Riche-Gardon parle de « maçonne » dans sa loge « Le Temple des familles »)
–L’école laïque avec Jean Macé et son combat avec les autorités religieuses (mais il y eut des précédents en Alsace avec le banquier Koechlin finançant la première École de chimie à Mulhouse en 1822)
–Les grandes discussions dans les journaux maçonniques autour de Dieu conduisant un peu plus tard en 1877 à l’abandon du GADLU…
Au temps de la fermeture des travaux, revient le passage du jour à la nuit… ou de la vie à la mort. C’est la roue de l’Univers ou la « rota » que l’on avait aperçu dans le carré de Sator. Mais, « rota », c’est aussi l’anagramme du « taro » auquel a été ajouté un autre « t » pour indiquer le mouvement perpétuel. Nous parvenons ainsi aux tarots et à ses 22 lames (21 + le fou), mélanges d’alchimie, de franc-maçonnerie et de kabbale. Ayant évoqué ce point lors d’une tenue commune avec la loge Salomon, nous n’irons pas plus loin dans ce domaine et nous limiterons à la « carte » du pendu qui est suspendu par un pied entre les colonnes, symbolisant l’idéogramme du Soufre dans l’alchimie (triangle isocèle point comme un sapin de Noël avec une croix en terme de racine) et donc représentant la force. C’est cette attitude qu’on demande au « mauvais compagnon » d’adopter quelques instants devant le suaire d’Hiram lors de la cérémonie d’exaltation au grade de maître, signifiant ainsi qu’après la mort, la force reprend avec encore plus de vigueur…
Alain Queruel