Vous ne comprenez pas bien, de même que vous ne voyez pas bien
C∴ R∴
À
LA GLOIRE Du GRAND
ARCHITECTE DE L’UNIVERS
ORDO AB CHAO ‑ DEUS
MEUMQUE JUS
Sous la juridiction
du Suprême Conseil pour la France Des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33e et dernier degré
Du Rite Écossais Ancien et Accepté.
Très Illustre Frère, Trois Fois Puissant Maître,
Et vous tous mes Frères Maîtres Secrets
Trois Fois Puissant Maître, vous m’avez proposé ce thème que j’ai accueilli avec beaucoup d’enthousiasme, toutefois lorsque je m’y suis penché réellement ce sentiment a été modéré.
En effet, je me suis replongé dans mes souvenirs du 15 septembre 2008, jour de ma réception au 4ème degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté dans cette Respectable Loge de Perfection Les Disciples de Ramsay n°875 à l’orient de Saint-Germain-en-Laye avec mes compagnons Maîtres, Laurent et Christophe.
Premier objectif, tenter de m’approprier le sujet :
Vous ne comprenez pas bien, de même que vous ne voyez pas bien.
La tournure de phrase m’a quelque peu surpris. Au premier abord j’aurais formulé cette phrase autrement par « Vous ne voyez pas bien, de même vous ne comprenez pas bien… »
Mes premières réflexions ont été assez diffuses autour de la cérémonie de réception. En effet, lorsque je pénètre dans la Loge, je perçois un environnement pratiquement inconnu avec un certain nombre d’éléments nouveaux, que je ne comprends pas bien, de même que je ne vois pas bien. Aussi pour ne pas trop m’éparpiller, je me suis concentré sur l’instant au cours duquel le TFPM dit cette fameuse phrase. Ce moment est le début de la cérémonie de réception au 4ème degré.
Que se passe-t-il ?
Nous sommes dans la chambre de préparation, le Maître de Cérémonies nous a posé sur le visage un Voile transparent avec une Equerre sur le front.
On frappe en Maître Maçon à la porte du Temple. Nous apprenons que le Suprême Conseil nous a nommé Maîtres Secret. Ensuite un dialogue s’installe entre le TFPM, l’Expert, et le Maître des Cérémonies afin de s’assurer que nous avons acquis une connaissance suffisante des trois premiers degrés, puis une honnêteté et une conscience, enfin le Maître des Cérémonies se portent garant de notre capacité à recevoir l’enseignement du 4ème degré.
C’est alors que commence la réception.
Le Maître des Cérémonies nous ôte nos décors de Maître Maçon, ainsi que les gants.
C’est alors que le TFPM dit :
« Nous avons dû, d’abord vous dépouiller de vos insignes de Vénérable Maître. Cela signifie que ce que vous avez appris jusqu’à ce jour en Maçonnerie n’est rien auprès de ce qui vous reste à apprendre. Vous allez être dans cette Loge secrète, comme un Apprenti dans une Loge au premier degré.
Nous ne vous considérons pas, cependant, comme un ignorant complet, comme l’est un néophyte dans une Loge symbolique : nous savons qu’en obtenant les degrés de compagnon et de Maître vous avez acquis deux degrés d’instruction. Mais nous considérons que cette instruction n’est pas complète, pas plus que n’est complète la lumière qui frappe vos yeux à travers le bandeau posé sur votre front. Vous ne comprenez pas bien, de même que vous ne voyez pas bien. »
Nous voilà dans le vif du sujet, ce passage entre les trois premiers degrés et le quatrième. Le TFPM nous dit que nous sommes comme des Apprentis mais dans un deuxième temps il dit aussi que nous ne sommes pas tout à fait des Apprentis car nous avons des acquis. De même, la Lumière que nous percevons estpartielle.
Les premiers grades d’Apprenti et de Compagnon sont assez homogènes, car ils sont basés principalement sur le travail du bâtisseur, de l’homme de métier qui étend son champ d’investigation de l’extérieur vers l’intérieur et de l’intérieur vers l’extérieur. Dès l’accession au grade de Maître avec l’apparition du Mythe d’Hiram, on comprend que c’est l’amorce d’un travail en profondeur, qui a nécessairement d’autres prolongements. Le Maître mis à mort, puis relevé par les cinq points parfaits de la maîtrise est placé sur un seuil qu’il lui faudra inévitablement franchir pour passer de l’équerre au compas.
Si tout est en germe au 3ème degré, l’acquisition de la maîtrise reste à faire, car l’œuvre est interrompue et inachevée et la parole désormais perdue est à retrouver.
En frappant à la porte de la Loge de Perfection, le Maître Maçon est surpris car il ne s’attend pas à y découvrir autre chose, mais un éclairage différent, un développement sous une autre forme, l’oblige à repartir de zéro, en révisant complètement ses acquis.
L’accès au grade de Maître Secret a pour objectif de rappeler au Maître que la lumière est loin d’être acquise, que le chemin de perfection a pour seule fin le passage à l’Orient éternel et que le chemin du perfectionnement individuel est long et rempli d’épreuves.
Ce grade de Maître Secret tend à faire ressortir le sens de l’œuvre du Maître et la quintessence de son enseignement, plus particulièrement par la connaissance.
Le voile transparent que porte le Maître secret lorsqu’il est introduit en Loge de Perfection n’est plus le bandeau opaque du profane, ce qui témoigne de son début de progression dans la voie de la Sagesse, de la Connaissance et de la Lumière. Le récipiendaire n’est plus privé de la lumière physique, mais encore partiellement de la lumière spirituelle. La petite Equerre d’argent rappelle le sens du travail à poursuivre. Le Maître Secret ne peut poursuivre son chemin vers la Lumière qu’en maîtrisant ses Trois mauvais compagnons par la Connaissance et prendre la juste mesure de toute chose grâce à l’Equerre placée sur son front, à l’emplacement de l’œil de la Connaissance.
Rappelons nous : Relevé de son cercueil, le Maître a reparu plus radieux que jamais, après avoir traversé l’épreuve de la mort par anticipation, il l’a vaincue. Le voile porté par le Maître Secret marque une étape, il rappelle que le Maître Secret n’a pas encore réalisé toutes ses potentialités et qu’il doit s’efforcer de tendre vers un niveau de conscience supérieur. C’est un passage charnière de conscience où s’entrevoit l’étendue du champ des ombres en opposition avec celle de la Lumière.
La méthode maçonnique ne consiste-t-elle pas à conduire ses adeptes du stade d’homme purement de chair jusqu’à celui d’homme spirituel ? Je pense profondément que oui.
Cette première sentence représente le premier choc à ce degré. Alors l’on cherche quelque chose à quoi se raccrocher, un symbole si possible. Mais à travers notre voile on devine davantage l’absence de symboles connus.
Cette absence de symbole est peut-être voulue pour que se pose la question sur la vraie nature du symbole. Les symboles sont des supports et des images réfléchies d’un cosmos divin qui permettent la réflexion et la réalisation spirituelle. Dans le domaine de la métaphysique traditionnelle, celle quitouche auxvérités supra-humaines, donc par nature, transcendante à toute formulation verbale et discursive, une seule possibilité se trouve offerte pour les atteindre : le maniement des symboles. L’enseignement concernant l’inexprimable ne peut évidemment que le suggérer à l’aide d’images appropriées qui peuvent être comme des supports à la contemplation. Les symboles permettent ainsi de rendre concrètes, sensibles et perceptibles des vérités transcendantes que le langage serait incapable de formuler. La pratique continue du symbolisme facilite l’accès à la réalité spirituelle et la notion de sacré induite dans chacun des symboles.
Alors pourquoi assistons-nous, ici, à la disparition d’une grande partie des symboles qui nous étaient offerts à l’étude dans les degrés précédents ? A partir du degré de Maître Maçon, et peut-être encore plus au-delà, nous ne rencontrons que peu les symboles qui évoquent la matière. De nouveaux symboles suscitent pour nous les notions d’espace, d’infini, de Lumière et d’Esprit. Ils seront plus aptes à nous rappeler que c’est l’idée qui est cachée sous le symbole que nous devons nous efforcer de découvrir. Le signifiant doit s’effacer derrière le signifié. Dans sa composition, le symbole revêt un certain danger, c’est la propension de s’attarder au voile qui le cache et qui le constitue plutôt que de quérir la Réalité qu’il couvre.
Le Maître Secret est passé de l’équerre au compas. Donc, plus de références à un monde matériel. La symbolique des outils utilisée aux trois premiers degrés est révélatrice de l’obligation du travail sur soi. Elle est inséparable de la nécessité de la recherche dans le domaine spirituel pour le Franc-Maçon. Maintenant, l’écriture change, elle ne renvoie plus à une connaissance matérielle des mécanismes de fonctionnement de soi, mais à la transcendance d’une réalité qui pousse l’homme à dépasser ses limites et vivre l’expérience de son Etre. Nous sommes ici, d’ailleurs, dans un monde intermédiaire, un monde propice à la découverte spirituelle et à la rencontre du Principe créateur.
C’est grâce à la conscience de l’immanence que l’on peut envisager d’aborder la transcendance. C’est en partant du microcosme que l’on pourra tendre vers le macrocosme. C’est la réalité de la Présence divine en soi qui autorise l’ambition à l’ascension. Pour ceci, le Maître Secret reçoit la clé. Et un jour, il lui sera permis d’en faire usage et d’ouvrir cette balustrade qui lui donnera accès au Saint des Saints, symbole de la transcendance d’un Etre à la fois supérieur et distinct qui n’est accessible que par ce passage secret. C’est déjà avoir une perception du divin, que d’être conscient de la présence divine en nous, en l’autre et partout, tout autour de nous. Il n’y a pas de discontinuité entre l’Etre et le manifesté, entre le Divin et sa création. Selon Spinoza, la réalité divine implique le transfert total du divin dans la créature. L’immanence est entière et parfaite. Dieu est de ce monde, il agit en lui. Il n’est pas une existence extérieure, il est dissout dans chacun des êtres de ce monde, c’est-à-dire en chacun de nous. Les existences sont des manifestations variées de cet Etre. Ce qui les unis, c’est un lien qui échappe aux sens physiques, un lien invisible qui n’a pas une base matérielle.
De ce fait, la spiritualité trouve également son fondement en l’homme, en lui-même, et la finalité de l’existence humaine, comme perfection, n’est pas de sortir de ce monde et le franchir ou le transgresser, mais bien au contraire de le maîtriser par la Connaissance, c’est-à-dire par la recherche de cette Parole Perdue qui est en lui. L’homme n’est plus une entité à part, une finalité en lui-même, mais une cellule microscopique dissoute dans un tout divin, ou inversement. L’immanence c’est la transcendance intériorisée à l’homme, intérieure au monde. C’est le Lui contenu dans le Je. L’intimité même de la conscience spirituelle s’avère être la divinité résidente. Le travail du Maître Secret consiste dans cette prise de conscience à maîtriser son ego, à le dominer pour vivre l’Etre qui est en lui. Concrètement il s’agit pour lui de prendre contact avec son Etre intérieur dont il avait déjà pressenti l’existence lors des degrés précédents, et qu’on lui a désigné lors du retournement au début de la cérémonie du 3ème degré.
Le 4ème degré implique donc la tendance à la perfection de la construction de son Temple intérieur vivant, il développe la prise de conscience du changement de plan dans lequel nous allons dorénavant évoluer.
Comme je l’ai dit lors de mon introduction, je me suis borné au début de la Réception.
En effet, la tentation a été forte de m’arrêter sur le laurier et l’olivier, la clé, le tableau de Loge ou encore le tableau de l’Ordre, car chacun d’entre eux demande une attention particulière.
De même, sous ces symboles, le Maître secret y découvre les valeurs de Devoir, de Justice et d’Obéissance.
D’ailleurs lorsqu’à la fin de la cérémonie de réception le Voile est retiré, le TFPM nous dit :
« En vous rendant la lumière, nous vous engageons sur la voie du Devoir »
Alors je vois bien car le Maçon découvre au fil de ses pas vers la perfection que le Divin se dévoile à lui un peu plus à chaque étape. L’éclat du jour a chassé les ténèbres, et la Grande Lumière commence à paraître pour poursuivre notre cheminement intérieur et retrouver la Vraie Parole. Ainsi je peux dire que je commence à comprendre.
J’ai dit Trois Fois Puissant Maître.