La chaîne d’union
C∴ C∴
Dans cette fin du vingtième siècle l’égoïsme et l’ignorance de l’autre semblent prédominer sur la fraternité ; c’est pourquoi j’ai choisi de vous parler ce soir de la chaîne d’union.
Titre distinctif de notre atelier, la chaîne
d’union est un acte que nous incluons dans le rituel, un peu
avant la fermeture des travaux, lors de certaines occasions.
C’est dans une chaîne d’union que la
Vénérable Maîtresse nous donne les mots
de semestre. Elle donne le premier mot à voix basse
à la sœur qui est à sa droite et
donne le second à celle qui est
à sa gauche.
Chacun des mots circule de bouche à oreille
jusqu’au moment où ils lui reviennent. «
…Justes et parfaits » nous
annonce-t-elle. En quoi sont-ils justes et parfaits ?
Ils sont justes parce qu’ils ont circulé,
librement dans la chaîne. Aucune entrave ne s’est
opposée à leur progression.
Ils sont parfaits car chaque sœur a su écouter, a
su parler justement, sans interprétation et restituer dans
son intégralité la parole reçue.
Quand les mots reviennent à la Vénérable Maîtresse, ils n’ont jamais été prononcés à voix haute, mais toutes les ont entendus. Le secret a été gardé mais la connaissance a été acquise. La chaîne fonctionne comme une entité unique.
En contradiction avec les habitudes du monde profane, la
maçonne est à l’écoute de
l’autre, elle sait communiquer avec l’autre et le
message qu’elle donne n’est que la
vérité et non sa vérité.
Nous nous exerçons, grâce au silence
imposé à la colonne du septentrion,
à attendre la fin d’une parole et
n’ayant pas à parler, nous entendons ; nous avons
le temps de comprendre l’autre car
l’idée de le contrer dès les premiers
mots ou de nous faire admirer par une réponse
souvent à ses dépends ne nous encombre
pas l’esprit. La parole a une valeur d’autant plus
grande qu’elle est rare et réfléchie.
C’est, je crois une de mes premières
découvertes en maçonnerie mais son application
dans le monde profane m’est encore difficile.
Dans la chaîne, les mots circulent à la fois dans l’espace et dans le temps. L’enseignement maçonnique lui aussi se transmet dans l’espace et dans le temps. Nous sommes en l’année 1998 de la Vraie Lumière. Le rituel au sein duquel se fait la chaîne d’union est le garant de sa continuité dans le temps. Les apprenties qui arriveront seront les maîtresses qui le transmettront à leur tour à l’infini.
C’est encore dans une chaîne d’union que sont évoqués certains événements, heureux ou malheureux. La chaîne d’union marque la cohésion et la fraternité de la loge. La chaîne, en effet, ne présente jamais de place vide. Comme lors de l’installation du collège des officières, aucune place ne reste inoccupée. Un maillon manquant, la chaîne se referme et sa cohésion n’en est que plus forte. Un maillon arrivant, et je fus ce maillon, la chaîne s’ouvre et l’intègre. Quand je participe à la chaîne d’union, je sens la présence virtuelle de toutes celles qui ont été dans la chaîne.
Ma première chaîne
d’union a été celle de la
soirée d’initiation. Elle m’a
laissé une impression inoubliable de paix, de chaleur, de
vibration intense. Pourtant tout avait mal commencé entre la
chaîne et moi. Frappant librement à la porte du
temple, j’avais ressenti comme une agression la mise
d’une chaîne autour de mes poignets.
Seule l’incongruité d’une telle
agression dans un tel lieu m’a retenue.
Beaucoup plus tard, ayant analysé le passage de la porte
basse, la chute des chaînes, la violence contenue dans le
début de l’initiation puis la plénitude
de la chaîne d’union j’ai
compris plusieurs choses :
La chaîne mise à la profane
représente le poids et le manque de vraie
liberté qu’entraînent
l’accumulation des préjugés, des
fausses vérités, des étiquettes que
l’on colle sur une apparence sans prendre la peine
d’essayer de connaître ce qui est sous le masque.
Le retrait de la chaîne, telle la coupure d’un
cordon ombilical devenu inutile, signe la naissance
d’une nouvelle maçonne. La profane fait
le choix de frapper à la porte du temple et la
maçonnerie lui offre la possibilité de
renaître à une nouvelle vie dans laquelle seules
les vraies valeurs comptent.
Le chemin qui mène au sacré est difficile au
départ mais chaque étape accomplie nous rend le
travail plus facile.
Comment fait-on la chaîne d’union ?
La Vénérable Maîtresse,
debout, à l’Orient, devant son plateau, en haut
des trois marches, ouvre les bras. Ses mains, comme celles de toutes
les sœurs participant à la chaîne
d’union, sont dégantées pour que le
contact entre les mains soit sans obstacle.
Les sœurs croisent les bras, bras droit sur le bras gauche,
et chacune serre la main des deux sœurs qui
l’entourent. La chaîne est continue enserrant dans
son cercle : pavé mosaïque, piliers,
étoiles allumées, tracé de loge, et
fil à plomb. La chaîne d’union renferme
en elle les instruments de notre travail d’apprenties.
Les pieds sont à l’équerre rappelant
notre désir de rectitude dans tous nos actes.
Quand je participe à la chaîne
d’union, je ressens l’existence d’un
influx partant de l’Orient, de la
Vénérable Maîtresse, et qui passe de
sœur en sœur. Au passage, chacune d’entre
nous concentre cet influx. La Vénérable
Maîtresse le reçoit ainsi enrichi par chacune
d’entre nous. J’ai à chaque
chaîne d’union la même impression : nous
sommes les racines d’un immense arbre qui relie la terre au
ciel. Je retrouve la perpendiculaire qui va du zénith au
nadir. Tient ! Midi ! Minuit ! c’est le rituel
d’apprentie :
« A quelle heure les apprenties commencent-elles
leurs travaux ? »
« à midi
Vénérable Maîtresse
»
« Quelle heure est-il ? »
« midi plein, Vénérable
Maîtresse »
puis un peu plus loin dans les travaux :
« A quelle heure les apprenties terminent-elles
leurs travaux ? »
« à minuit
Vénérable Maîtresse
»
« Quelle heure est-il ? »
« il est minuit plein,
Vénérable Maîtresse
»
Les apprenties travaillent de midi à minuit.
Pendant cette période elles reçoivent la
lumière de la loge, puis dans la nuit du monde profane,
elles ont le temps de réfléchir au contenu de
cette lumière et peuvent ainsi en répercuter les
bienfaits à l’extérieur.
Avant la chaîne d’union nous sommes
éparses sur nos colonnes ; la chaîne nous unit.
Quand nous quittons la chaîne, chacune rejoint sa place en
loge, ressourcée et enrichie par
l’égrégore vécue.
Mais la chaîne, si elle n’est plus
visible, reste virtuellement présente. La
Vénérable Maîtresse nous le rappelle
lorsqu’elle dit : « quittons la
chaîne mais ne la brisons pas »
Cette chaîne qui nous relie en loge est aussi celle qui relie
maçons et maçonnes du monde entier. La
Vénérable Maîtresse nous
l’affirme à chaque tenue puis qu’elle
déclare l’ouverture des travaux de la loge au nom
de la franc-maçonnerie universelle.
Quand arrive un maillon neuf, il présente un brillant trop
métallique. Le frottement permanent des maillons
l’un sur l’autre entraîne un polissage
constant qui contribue à la beauté de
l’ensemble.
Mais une chaîne si belle soit-elle, n’a que la
résistance de son maillon le plus faible. La
solidarité fraternelle est un devoir en loge et si nous
devions l’oublier, la présence au sein de la
chaîne de notre sœur hospitalière
saurait nous le rappeler.
Dans la chaîne, le bras droit est posé sur le bras
gauche. Le bras droit est celui qui tient le maillet, c’est
la force, la volonté d’accomplir le travail sur
nous même. Le bras gauche c’est le bras qui teint
le ciseau.
C’est le ciseau qui, guidé par la
main de l’ouvrier, transforme l’impact non
discriminatif en un travail précis. Il représente
le travail sur nous même. Cependant que ferait seul le ciseau
? Que ferait seul le maillet ? Et que ferait le ciseau, même
bien appliqué si le marteau ne frappait pas avec
justesse. Il faut entre les deux une union parfaite pour que
le travail soit harmonieux.
Dans le chemin que décrit l’influx
partant de Vénérable
Maîtresse, se succèdent angles et
courbes et je revois l’experte remplissant son office.
Elle dispose sur la pierre l’équerre sur le
compas. Les angles et l’équerre
m’évoquent les quatre
éléments rencontrés au cours de
l’initiation, la matérialité qui
prédomine dans le profane que nous, apprenties, venons juste
de quitter.
Les courbes, le cercle, c’est
l’illimité, l’impalpable,
l’Un, le Sacré. Il est quelque part en nous et
notre travail est de le retrouver, car pour le moment
c’est la matérialité qui
l’emporte sur l’esprit.
Tout au long de notre cheminement en maçonnerie chacune
d’entre nous doit tendre vers une domination spirituelle et
la chaîne d’union est la source dans
laquelle nous retrouvons force et énergie pour ce
travail.
J’ai découvert en entrant dans
cette loge ce à quoi j’aspirais depuis longtemps :
être un élément tout à la
fois banal et indispensable au sein d’un groupe dans lequel
l’œil de l’autre me renverrait une image
équitable, groupe au sein duquel la critique
serait toujours positive et constructive.
Que vous dire de plus : en frappant à la porte du temple
j’étais un maillon solitaire mais depuis la
première chaîne d’union faite au sein de
cette loge, j’ai la certitude d’avoir
retrouvé ma chaîne d’origine
J’ai dit