La Fraternité
#3101024
Fraternité et authenticité
G∴ D∴
Fil rouge
J’ai dû, pour rédiger ce fil rouge, faire taire nombre de sentiments épidermiques qui m’assaillaient ; le signe d’ordre d’apprenti m’y a aidé.
S’il est clair que notre serment comporte l’engagement du respect de la fraternité, son application pratique est moins aisée.
Si nous nous enrichissons de nos différences, nous pouvons constater que comme sur le pavé mosaïque, ces mêmes différences sont fortement contrastées et peuvent nous irriter.
Nos affinités, notre histoire, nos vécus, nous attirent quasi naturellement à fraterniser plus aisément avec l’un qu’avec l’autre.
Qui n’a pas entendu, à la sortie d’une tenue des commentaires peu élogieux sur les prestations d’un orateur du jour.
Qui n’a pas lui-même participé àvilipender telle parole ou attitude jugée déviante d’un de ses frères.
Ayant moi-même ce genre de réflexe, en apareté, je ne permettrais pas d’en stigmatiser les errements passagers.
Mon propos de ce midi est bien d’associer authenticité et fraternité.
Nous connaissons bien la difficulté de chaque planche à rédiger ; la tentation de vouloir étonner son auditoire par le brio de nos propos et l’originalité dont nous croyons faire preuve.
Conscients de ces écueils, nous pouvons être à la fois trop et trop peut empreints de mansuétude à l’égard du plancheur que nous écoutons.
Quand nous le sommes trop, nous perdons notre authenticité ; même s’il est d’usage de féliciter l’orateur pour son travail dont nous connaissons la difficulté, encore faut-il que ce travail soit bien maçonnique.
En effetune conférence sur un sujetpassionnant, reste une conférence !
L’information étant désormais d’accès aisé et pléthorique, chacun peut rédiger une pseudo planche sans trop de difficultés.
J’ai bien dit pseudo planche, car une vraie planche se doit , d’aborder , au delà des informations accessibles à tous , le domaine du vécu et du ressenti du plancheur , siège du véritable secret maçonnique dont chacun de nous est dépositaire.
Si l’envie d’être excessivement magnanime nous prend, ayons conscience que nous affadissons l’éclat du trésor qui est en nous.
A contrario, si la critique acerbe nous submerge , dans un réflexe plutôt profane , prenons acte des erreurs que nous croyons avoir descellées afin de les éviter dans nos prochains travaux.
Se repose immédiatement l’interrogation de ce que j’appelle « l’angoisse » du plancheur à l’issue de son exposé :
En effet la parole circulant, on peut se trouver dans des situations elles aussi contrastées :
– soit des mains se lèvent et alors se pose la question : « ma planche est bonne puisqu’elle suscite des réactions » ou « ma planche est incomplète puisqu’il faut y ajouter des précisions »
– soit aucune main ne se lève ; nouvelle question « ma planche est mauvaise et personne n’ose me le dire »
L’hypothèse d’une planche tellement parfaite que tous en ont le bec cloué étant bien sûr un pur phantasme !
Sauf à prétendre être un maçon accompli, ce que personne ne soutiendrait sérieusement dans ces murs, ne nous alarmons pas outre mesure !
Des facteurs indépendants de notre volonté ou propos interviennent :
– soit il est déjà tard et l’attention générale a faibli, ce qui est humain !
– soit les effluves odorants parvenant de la cuisine détournent les frères de leur concentration initiale, biologiquement humain aussi !!
– soit la majorité est satisfaite du travail présenté, ce qui est rassurant
– soit les bavards chroniques sont à cours d’énergie
Dans tous les cas de figures, si nous avons rédigé notre planche à l’aune de nos moyens, c’est déjà un pas qui est franchi et comme le dit la sagesse chinoise : « même un chemin de mille lieues commence par un pas ».
Si la fraternité authentique a conduit notre stylo , notre mission est accomplie ; il ne nous reste que l’éternité pour méditer sur ce travail et le reprendre , plus tard , avec d’autres lumières , pour en peaufiner l’architecture.
Dans le cadre du fil rouge, où la parole ne circule pas, je suis tout à fait à l’abri de ce genre d’angoisse.
Quand j’abordais plus avant nos affinités naturelles, constatons que nous n’avons pas d’effort à faire pour y incliner.
La méthode maçonnique nous appelle, avec sagesse, force et beauté, non pas à résister à ces affinités aisées, mais à se concentrer sur celles qui le sont moins.
Là réside le défi de la fraternité authentique.
Je peux témoigner de mes erreurs de jugement sur les profanes que j’ai reçu il y a quelques années.
Certains m’avaient littéralement séduits par leurs propos, leur engagement sincère ; ils ne sont plus sur nos colonnes ; c’est toujours un déchirement pour un atelier d’initier un frère et de le voir disparaître.
D’autres m’avaient laissé rempli d’interrogations ; ils sont bien parmi nous ce midi, solides pierres dans lesquelles nous fondons des espoirs futurs pour pérenniser cet atelier.
Heureusementle passage sous le bandeau et le vote des frères nous ont souvent évité des erreurs.
Ce fil rouge exprime mon soucipersonnel d’abord et j’espère collectif, que cette enceinte ne rassemble, après l’ouverture des travaux, que des frères conscients que nos réflexes profanes sont habiles à nous rattraper, que notre signe d’ordre est là pour nous rappeler les dangers de notre affectivité et que notre travail, à chaque tenue, est de rétablir l’harmonie dans notre chaos intérieur.
Cette tâche est ardue , sans cesse à reconsidérer ; nous sommes même parfois témoins que de nombreuses années de maçonnerie ne nous mettent pas à l’abri du retour des jugements profanes qui restent tapis dans un coin sombre de notre ego.
Restons donc lucides sur nos possibilités réelles de pratiquer la fraternité authentique ; c’est avec humilié que nous abordons nos frères, puisque nous ne connaîtrons jamais l’étendue de leurs talents car là réside le vrai secret.
Une anecdote vécuepour illustrer cette affirmation.
Pendant mes études, un étudiant de ma promotion était un vrai glandeur, il faisait la fête, ne bossait qu’à minima et désespérait nos professeurs.
Il traîna quelques années supplémentaires en fac, mais finit diplômé quand même.
Nous doutions tous de ses capacités à exercer notre noble et terrible métier.
Lors d’une réunion d’anciens, je l’ai retrouvé, toujours aussi déconneur et décontracté.
A table, il me raconta sa vie ; conseiller municipal de sa commune maintes fois réélu, il avait organisé une chaîne de solidarité pour accompagner quotidiennement une fillette de son village gravement malade. Imaginez mon étonnement et le respect qu’inspirent ces divers engagements.
Il en est de même pour chacun d’entre nous, car nos territoires intimes, dépouillés des conventions sociales et du souci de paraître, recèlent des trésors enfouis que nous ne livrons que par touches discrètes, voire jamais !
Accordons nous donc le bénéfice du doute, si tant est que la rigueur de notre démarche n’en souffre pas, au-delà de nos idées préconçues que nous avons sans cesse le devoir de réexaminer à la lumière des outils que nous manipulons ici, dans l’espoir d’acquérir, un jour, l ‘habileté qui harmonisera notre main et notre cœur.
Pour conclure selon mon habitude, un fragment de poème de Marie–Claire Bancquart :
« L’autre,
altérable comme nous,
Secret, habité d’entrailles et de souvenirs,
Serre notre main dans sa main chaude,
Et quelque chose vous unit soudain ;
Certitude de vivre ensemble
Dans le même mince repli du temps
Sur le même point de notre planète.
Une force à deux. Peut-être une tendresse ? »
Secret, habité d’entrailles et de souvenirs,
Serre notre main dans sa main chaude,
Et quelque chose vous unit soudain ;
Certitude de vivre ensemble
Dans le même mince repli du temps
Sur le même point de notre planète.
Une force à deux. Peut-être une tendresse ? »
J’ai dit.