Le Rituel d’Ouverture au Grade d’Apprenti
J∴ M∴ N∴
Il est un coup de maillet qui continue de résonner dans ma tête : c’est celui qui, « sans autre forme de procès », permit au V\M\ d’une L\ du G\O\D\F\ que je visitais récemment d’ouvrir les travaux. M’étonnant de la chose lors des agapes qui n’en furent pas moins fraternelles, on tenta de m’expliquer que le rituel était, en quelque sorte, une liturgie surannée qui n’apportait rien à la qualité des travaux. Ce coup de maillet, je l’avais donc pris sur le crâne !!
De fait trop de FF\, faute d’une culture maçonnique consistante, pensent trouver en L\un lieu de « discussions aimables », aiment à se retrouver pour discuter comme au café du commerce de problèmes de société, et faire un bon repas à l’issue des réunions.
– Le symbolisme : un galimatias depuis longtemps dépassé
– Le rituel : une vague messe utile pour rallonger les tenues
– L’Initiation : une utopie dans le meilleur des cas
Cette courte anecdote pour introduire cette planche sur le Rituel d’ouverture des travaux, planche dans laquelle je vais tenter de vous faire part de mes sentiments sur le Rituel, en m’appuyant le plus souvent possible sur des extraits de celui-ci.
Ne me sentant donc pas en osmose avec les FF\ qui considèrent leur L\ comme une sorte de club d’échange d’idées, où parfois persistent quelques éléments de rituel pour donner « un aspect folklorique », mais où le contenu initiatique a presque totalement disparu, il me semble indispensable tout d’abord de rappeler ce qu’est et ce qu’apporte en général ce Rituel d’ouverture des travaux.
Beaucoup n’ont pas pris conscience de l’importance du rituel, de l’enseignement qu’il véhicule, de la possibilité qu’il offre à tous les FF\ de s’approprier progressivement une « culture maçonnique », car accessible à tous quel que soit leur niveau de culture générale, voire même leur intelligence (sans choquer quiconque).
Car le Rituel, s’il est bien pratiqué – donc bien vécu -, est à même de révéler tout le symbolisme et toute la philosophie inhérente au Grade auquel il appartient, il devient une véritable symphonie de sons et de formes, il permet d’atteindre une dimension, si ce n’est divine, tout du moins sacrée. Ainsi chacun se voit arraché à la banalité du profane pour accéder à un état hautement réceptif, où la raison et la sensibilité, voire l’intuition, oeuvrent de conserve. Seul cet état réceptif est propice pour recevoir la Lumière, pour qu’à chaque degré, le Maçon devienne un nouvel homme, celui qui se rapproche de l’idéal de Perfection. Cet Idéal de Sagesse, de Force intérieure, de Beauté, n’est pas seulement accessible par la Raison, c’est pourquoi les FF\ doivent le réaliser en eux en le ressentant, en l’éprouvant, ce qui permet de faire fi de l’intelligence, du moins dans les limites du raisonnable. Pour moi rien n’est plus pénible que d’écouter un F\ qui manie la dialectique maçonnique à la perfection mais dont l’ouverture d’esprit et de cœur est limitée…la langue de bois maçonnique existe ! Et de toute façon, l’Initiation s’adresse à l’Homme dans la totalité de son Etre et non uniquement à son intellect, et les procédés utilisés dans le profane pour « inculquer un savoir » seraient inopérants dans notre recherche d’accomplissement du Grand Oeuvre : L’Art Royal n’est pas une université ou une école du soir, il nourrit l’Etre et non l’intellect.
Nous voilà face à une gageure : comment savoir ce qu’est réellement l’Etre ? Autrement dit, sommes-nous à même de reconnaître ce qui est ordinaire, profane, de ce qui est sacré ou sacralisé ? Doit-on faire appel à sa raison ou à son coeur ? Comment sentir cet Etre vivre en nous ?
Surtout qu’il est difficile d’appréhender quelque chose qu’en fait l’on ne connaît pas !
De tout temps l’Homme a cherché par des rituels, religieux ou non, à entrer en communion avec l’Univers face auquel il se sentait démuni, qu’il ne comprenait pas, mais dont confusément il sentait qu’il était un élément important. Tous les rituels initiatiques, qu’ils soient de la Grèce antique (orphisme, Eleusis…), de l’orient (mithriacisme) ou d’Australie (rituels des rêves chez les Aborigènes) ont pour fonction de guider l’homme ordinaire vers son Etre sacré qui fait un avec le monde sacré, et ce, pour qu’il se sente intimement uni au cosmos dont il est issu et ou il aspire à retrouver sa place.
Tout Rituel, pourvu qu’il soit authentique, pourvu qu’il fasse appel à l’expérience du vécu, donc au coeur et à la raison, est un levier pour se hisser dans les régions du divin où l’Etre profond prend toute sa mesure.
Tout rituel « fantaisiste », tout rituel destiné uniquement à valoriser l’ego de ceux qui le pratiquent, et en particulier l’ego de leurs « big chefs » est illusoire et inopérant. Et ce sont souvent ceux-là qui font apparaître des perversions telles que l’existence de systèmes pyramidaux hautement hiérarchisés, ou ceux du sommet soumettent la base par l’obligation de se conformer aux dogmes qu’ils ont édictés.
Prenons garde à ce que notre Rituel reste bien vivant, qu’il ne soit pas dénaturé, en particulier soyons vigilants à ce que « ceux qui pensent détenir la vérité de la pureté du Rite » (je ne cite personne, mais..) n’en viennent à nous imposer des « dogmes maçonniques ».
Pour conclure cette première partie, j’affirme une nouvelle fois que le rituel d’ouverture est la clé de voûte de notre Temple intérieur, la lumière sur notre chemin, qu’il permet de prendre conscience du Monde Sacré créé à chaque Tenue, ou mieux révélé à chaque tenue. Ce monde que nos yeux et nos oreilles ne peuvent nous révéler, mais dont notre « troisième œil » et notre « conscience viscérale » sont la clé qui permet d’en entrouvrir la porte. Comme si notre Etre profond reprenait conscience de son appartenance à celui-ci, comme si ce Monde sacré était « inscrit dans nos gènes » depuis la nuit des temps.
A la réflexion, il est ardu de comprendre comment le Rituel d’ouverture des travaux peut permettre à tous les FF\ présents de passer la porte qui unit le monde visible et tangible au Monde sacré. En fait, peut importe de savoir comment se servir de la clé, l’essentiel étant de désirer se mettre en action, de faire l’effort de faire le premier pas sur le chemin de la sacralisation. Voyons donc ce que nous enseigne ce Rituel, la voie qu’il nous ouvre pour passer des ténèbres à la lumière, les outils symboliques qu’il nous propose.
« Ecoute et médite, ici tout est symbole » est-il dit au nouvel apprenti lors de la cérémonie de son Initiation. Bien peu de FF\ saisissent pleinement la portée de cette phrase : tous les objets, tous les sons, tous les gestes effectués en L\ lors de l’ouverture sont imprégnés d’un symbolisme élevé, voire même doués d’une efficience quasi magique. Car la parole et les déambulations qui ont lieu dans la L\ ne prennent tout leur signifiant que si l’on prend sincèrement conscience que celles-ci ne sont ou ne devraient être que les symboles du logos et des mouvements qui se déroulent ou prennent vie au plus profond de chacun de nous.
J’aurais tendance à dire que tout le Rituel est en lui-même un symbole, non pas figé, mais dynamique, car chacun le vit différemment…eh oui ! Un Rituel, on ne le pratique pas, on le vit, on l’utilise pour vivre l’ouverture des travaux, car il nous apporte tout ce qui nous est nécessaire pour nous dépouiller de nos oripeaux, car il nous indique comment faire pour que l’action qui se déroule dans notre Temple de pierre puisse idéalement se dérouler dans notre Temple intérieur. Le Rituel renferme « l’arcana arcanorum », celui qui permet de retrouver sa place dans l’Oeuvre du G\A\D\L\U\, celui qui nous indique que nous avons les pieds fermement ancrés sur Terre et la tête dans les étoiles, celui qui nous révèle comment réveiller la petite étincelle de divin aux tréfonds de notre matérialité.
« Prenez place mes FF\ Nous allons procéder à l’ouverture de la L\ ».
Mais de quelle place s’agit-il ? Nous invite-t-on à trouver le siège le plus confortable possible ? Ne sommes nous pas priés, en fait, de prendre « place en nous-même » ?
Peut-être ne nous demande-t-on pas d’ouvrir le Temple physique, mais de commencer à agir sur nous-même, d’ouvrir notre esprit, notre âme pour que nous soyons à même d’être dans l’état propice, pour que nous soyons tous « en communion », pour que les consciences de tous fusionnent en une conscience unique, celle de la L\ et par delà en la conscience de l’Univers tout entier.
De façon plus « abordable », ouvrir son temple intérieur, c’est aussi s’ouvrir aux autres, devenir le miroir de l’autre, devenir l’Etre sincère, celui qui donne autant qu’il reçoit, et c’est là le premier pas vers la Fraternité effective et efficiente.
« F\ second Surv\, quel est le premier devoir d’un Surv\ en L\?
V\M\ c’est de s’assurer que nous sommes à couvert ».
Cette question-réponse nous donne les premiers éléments de réponse sur la manière de s’ouvrir aux autres et à la dimension du sacré.
On ne peut ouvrir les travaux qu’à certaines conditions, car il existe des règles à respecter, ces règles étant le symbole des Lois qui régissent le Monde sacré, mais aussi des Lois qui régissent notre Temple intérieur. On voit apparaître, pour la toute première fois, la notion de devoir : l’ascèse initiatique est jalonnée de devoirs, jalonnée de responsabilités à assumer, responsabilités envers la L\, mais surtout envers nous-même. Notre premier devoir est donc d’être dans la justesse de la pensée et de l’acte, car seule cette justesse dans l’espace et le temps permet d’atteindre les sphères du spirituel, ou du moins de débuter notre chemin vers la Vérité.
En aparté, je voudrais vous dire qu’au Rite Français de 1783 en 7 degrés, il est dit « …que nous sommes à couvert intérieurement et extérieurement ». Sans doute ce rituel est-il plus à même de nous faire comprendre qu’il nous faut avoir une attitude d’extrême vigilance. Bien évidemment cette vigilance doit porter sur le caractère secret de la tenue, mais bien au-delà, il faut que chacun soit à couvert. Ce qui est à mettre en parallèle avec le symbolisme de l’abandon des métaux. Les préjugés, les passions profanes, la vaine agitation du profane ne doivent plus avoir accès à notre monde intérieur où doivent régner le silence, la paix et le sentiment d’équité. Chacun doit être son propre couvreur, chacun doit regarder en soi pour voir si « l’ennemi » n’y rode pas. Le Couvreur qui franchit les Colonnes pour voir si nous sommes à couvert, contrairement à ce que pensent la plupart des FF\ ne se rend pas hors du Temple, mais dans le Temple (J\ et B\ marquent l’entrée du Temple, et en L\ nous sommes sur les parvis…bizarre isn’it ?) son Glaive symbolisant justement la nécessaire vigilance. Il nous faut passer par le fil de l’épée notre personnalité profane, tomber le masque, veiller à être nous-même et non le personnage que nous jouons sur la scène de la vie de tous les jours. Il nous faut aussi veiller à exercer nos facultés de discernement dans le profane et le spirituel, au risque, sinon, d’être des « moitiés d’homme ». Finalement, être à couvert, c’est se mettre en état de lutter contre la matérialité, cette véritable gangue des sédiments accumulés dans notre existence profane et qui empêche la Lumière de nous parvenir.
Progresser sur le chemin initiatique ce n’est pas accumuler des monceaux de savoir, mais permettre une véritable transmutation de notre être profond : il nous faut sans cesse, pour pouvoir faire un pas de plus, travailler à aplanir ce chemin, débroussailler, car enjamber les obstacles ne suffit pas, il faut petit à petit les supprimer. Pour que la Lumière passe, il faut que nous devenions « transparents » à elle, il faut travailler à « amincir » toutes les couches qui recouvrent notre Moi véritable. L’Initiation n’est pas une accumulation, mais un dépouillement.
« F\ Premier Surv\ quel est le second devoir d’un Surv\ en L\ ? »
« V\M\ c’est de s’assurer que tous les assistants sont App\ F\M\, à leur place et à leur office ».
A ce moment la tous les FF\ sont tournés vers l’Or\. D’aucuns diront qu’ainsi chaque F\ ne peut voir ce que fait son F\ situé plus près de l’Occident que lui, et ne peut « imiter » ce que ce dernier a fait au passage du F\ Surv\.
Ils n’ont pas tort, mais je pense que le symbolisme de cette façon de se mettre à l’Ordre est bien plus vaste. En se tournant dans la direction de l’Or\, les deux Surv\ et tous les FF\ qui décorent les Col\ dirigent leurs regards vers le lieu d’où ils espèrent recevoir la Lumière, comme au jour de leur initiation quand le bandeau leur fut ôté des yeux. Le fait de se mettre à l’ordre marque une étape supplémentaire dans la gradation de la cérémonie : la main en équerre à hauteur de la gorge, chaque F\ indique par là qu’il se sent prêt, qu’il s’est mis intérieurement à couvert, qu’il a fait l’effort nécessaire pour entrer dans « les voies qui nous ont été tracées ». J’ai tendance à penser que les Surv\ sont le symbole de tous les FF\ de la L\, car lorsqu’ils dirigent leurs pas vers l’Or\, puis qu’ils retournent vers l’Occident, ils « imitent » le chemin que chaque F\M\ doit effectuer, autrement dit partant du profane se diriger vers l’illumination, mais restant conscient qu’il nous faut invariablement retourner vers notre quotidien. L’initié ne doit donc pas ignorer son côté obscur, mais s’appuyer sur lui pour atteindre les régions où la Lumière luit. Les allers-retours des deux Surv\ symbolisent ainsi les nécessaires cheminements que chacun doit effectuer entre son Moi le plus profond et le plus sombre et son état d’être éveillé, en route vers la clarté.
Quel architecte digne de ce nom pourrait imaginer un Temple construit sur des fondations instables ? Celles-ci, pour être capables de soutenir un pareil édifice, n’ont-elles pas nécessité que des ouvriers sondent, fouillent, creusent et éliminent la fange qui risquerait d’ébranler l’Oeuvre ?
« F\ Premier Surv\ qu’avons-nous demandé lors de notre première entrée dans le Temple ?
La Lumière, V\M\
Que cette Lumière nous éclaire ».
Cette invocation de la Lumière, pour l’agnostique que je suis, est quasiment une prière, la Prière du F\M\ Nous n’avons pas d’autre but que cette recherche de la Lumière, c’est notre seul Graal. Mais qui donc pourrait me dire en toute sincérité « la Lumière, je sais ce que c’est » ! A-t-on réellement reçu la Lumière le jour de notre Initiation ? Si oui, à quoi pourrait bien servir une longue vie de recherche et de tentatives de perfectionnement ? Symboliquement, lorsque le bandeau est tombé, nos yeux ont été dessillés, nous sommes devenus des « voyants », mais des mal-voyants. La Lumière initiatique ne se voit pas, elle se ressent… et nul ne peut la décrire, car comment décrire pleinement quelque chose qui fait partie du domaine du ressenti. Peut-être est-ce là l’origine du silence de l’App\, peut-être le silence est-il la voie suprême qui, seule, permet la perception et la compréhension de la dimension sacrée ?
Car la Lumière, aussi bien que les sons, est un phénomène vibratoire, et en tant que tel, pour qu’elle puisse être perceptible par tous, ne faut-il pas éviter que des interférences existent ? Ne faut-il pas éviter les « bruits parasites », aussi bien ceux du monde extérieur que ceux qui tintinnabulent dans notre esprit s’il vagabonde ?
De façon symbolique et matérielle cette Lumière est « répartie » dans la L\, lors de l’allumage des Etoiles. Ainsi chaque F\ se trouve être le dépositaire d’un fragment de Lumière. Il est intéressant de remarquer que la quatrième colonnette qui reste invisible aux yeux des profanes est indispensable pour que l’édifice soit stable : peut importe que notre Sagesse soit mise à contribution, que nous fassions des efforts pour rendre notre Temple Beau, si la dimension de la Spiritualité n’existe pas ? Car tel pourrait être le nom de cette quatrième colonnette, Spiritualité… symbole de la voie à emprunter pour que la Lumière devienne resplendissante.
Il est dit que la F\M\ est un ordre universel : mais qu’est-ce qui unit les F\M\ si ce n’est cette quête de la Lumière, ou plus encore, le fait d’admettre qu’elle existe et que tous nous pouvons effectivement la rechercher (et non la recevoir).
Alors, progressivement, par « petites touches », le Rituel conduit chaque F\ jusqu’à l’état le plus élevé qu’il puisse atteindre pour être pleinement réceptif. Si ce Rituel a joué son rôle, si tous les FF\ ont « fait le ménage en eux », les trois coups de maillet des trois Lumières de la L\ résonneront en eux et ils seront idéalement réceptifs, ils deviendront chacun une pierre de l’édifice, ils seront la source et le réceptacle des vibrations qui font vivre la L\, qui font la L\. Ils sont à même, ayant trouvé leur place, d’oeuvrer sur les chemins de la Connaissance.
De plus, si la Lumière est descendue sur eux, en eux, on peut considérer qu’ils ne sont plus duels : ils ne se partagent plus entre le domaine de l’ombre et celui de la Lumière puisque toute la L\ est Lumière. La progression initiatique peut alors pleinement se produire, la tenue maçonnique peut se dérouler dans les sphères de la spiritualité. Par la suite tous les comportements seront rituellement « justes » : observer en silence, se laisser imprégner des vibrations de la tenue, prendre la parole sans se laisser emporter par le tourbillon de ses passions ordinaires (parler en étant sincèrement à l’ordre), tout sera conditionné et facilité par le rituel d’ouverture s’il a été correctement réalisé et parfaitement vécu.
Voilà, mes FF\ ce que je ressens à propos de ce Rituel d’ouverture des Travaux. J’ai volontairement omis de traiter bien d’autres aspects de ce Rituel, et tout particulièrement la notion de Temps, car j’espère bien vous présenter une planche sur ce sujet un jour ou l’autre.
Il est temps pour moi de me taire, et cette planche devient vôtre.
Notre Temple nous est commun, la perception que nous en avons diffère selon nos propres sensibilités ; l’initiation ce n’est pas voir de nouveaux paysages mais voir un paysage avec des yeux neufs.
A vous de m’apporter un peu de votre Lumière.
J’ai dit