L'Apprenti #310006

Où vas-tu, frère apprenti …?

Auteur:

F∴ L∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

« Où vas-tu, frère apprenti ? » Question interpellatrice qui laisse sans voix !

On eût préféré une question plus balisée, moins directe : « Ethique et rhétorique dans le Rite Ecossais Ancien et Accepté », « La tradition initiatique de la Grande Loge de France et sa mission dans la Cité », ou encore « Le rite comme chemin d’accès à l’en-soi du pourquoi ».

Bref, vous l’avez compris, ce « où vas-tu, frère apprenti » m’a d’abord plongé dans une réelle perplexité. Mais n’est-ce pas toujours comme cela lorsqu’il s’agit de travailler sa pierre et de revenir sur soi ?

Alors bien sûr, il y a la tentation de la pirouette : « Où vas-tu ? », « Quo vadis ? » demande Pierre fuyant Rome à Jésus. La réponse serait-elle dans Jean (I – 46) avec le « Viens et tu verras » de Philippe à Nathanaël.

Mais comme il est dit dans le Psaume 1, « Heureux l’homme qui […] ne s’assied pas dans le cercle des moqueurs ». Une telle pirouette n’est pas un retour sur soi, et ne fait pas avancer. C’est tout au mieux un pas de coté.

Car c’est bien de cheminement dont il s’agit. Il me semble que le chemin ne peut-être que rédemption tant il est vrai que notre trébuchement et notre imperfection sont les meilleurs garants de notre perfectibilité.

Et c’est par cette association d’idées que m’est revenu à l’esprit un livre, que vous connaissez tous, que j’ai relu durant l’été, Les Misérables. Illustration éloquente du cheminement, celui de Jean Valjean, de la chute, du rachat, de la progression, du doute, de la loi morale.

Les Misérables commencent par un Livre Premier où il est d’abord question de Monseigneur Bienvenu, l’abbé Myriel. Après ce qui est en quelque sorte un prologue, Jean Valjean apparaît au début du Livre 2, on le découvre libéré après 19 ans de bagne entrant dans « la petite ville de Digne ». Rejeté par tous, il trouve l’hospitalité pour une nuit chez Monseigneur Beinvenu. Courte nuit puisque tel un chien qui mort la main qui l’a nourri il s’enfuit alors qu’il ne fait pas encore jour en emportant l’argenterie.

Irrécupérable ce Jean Valjean ? Insensible aux bontés qui lui sont faites, il ne prend pas la mesure de l’humanité qui lui est proposée par la confiance de Bienvenu.

Il en faudra plus pour que cet homme sorte de son animalité et ouvre les yeux !

Saisi par les gendarmes qui s’étonnent de le voir en possession d’une argenterie, il est reconduit chez Monseigneur Bienvenu qui loin de le dénoncer ou de le blâmer va l’aider à ouvrir les yeux :

« Cependant monseigneur Beinvenu c’était approché aussi vivement que son grand âge le lui permettait ».

-Ah ! Vous voilà ! S’écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise de vous voir. Eh bien mais ! Je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ?

Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une expression qu’aucune langue humaine ne pourrait rendre ».

Voilà donc comment notre homme reçut la lumière.

Mais on le sait, trop de lumière éblouit, et Jean Valjean est pour ainsi dire commotionné par l’expérience qui vient de vivre : il sort de la ville « comme s’il s’échappait ». « Il était en proie à une foule de sensations nouvelles ». Il tourne en rond, comme aveuglé, « des pensées inexprimables s’amoncelèrent ainsi en lui toute la journée ».

Il a reçu la lumière mais il n’est pas encore en possession de ses moyens. Une nouvelle expérience va être nécessaire. Il est assis le long d’un chemin et c’est la qu’il va rencontrer Petit Gervais, un enfant d’une dizaine d’année qui marche en jouant avec une pièce de monnaie. « La pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler vers la broussaille jusqu’à Jean Valjean. Jean Valjean posa le pied dessus ».

Scène pénible, le gamin est terrorisé et s’enfuit, Jean Valjean erre dans l’obscurité. « Tout à coup il tressaillit ; il venait de sentir le froid du soir.

Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à terre son bâton.

En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux.

Ce fut comme une commotion galvanique. – Qu’est-ce que c’est que ça ? Dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s’arrêta sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l’instant d’auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans l’obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui ».

La boucle est pour ainsi dire bouclée, Jean Valjean a enfin vu la lumière et a été capable de la recevoir. « Une voix lui disait qu’il venait de traverser l’heure solennelle de sa destinée, qu’il n’y avait plus de milieu pour lui, que si désormais il n’était pas le meilleur des homme il en serait le pire ».

Sa vie change, il s’installe à Montreuil-sur-mer sous une nouvelle identité, prospère, fait le bien autour de lui, est élu maire, etc. Il avance, encore et toujours. Est rattrapé par son passé : après une nuit passé face à lui-même (« Une tempête sous un crâne ») il se dénonce pour innocenter un homme poursuivi pour le vol des 40 sous de Petit Gervais.

Il sera arrêté, s’évadera, sera arrêté de nouveau pour s’évader encore. Car Jean Valjean a une mission, une responsabilité. On l’a vu cheminer, progresser, pratiquer son horizontalité. On va le voir dans la verticalité.

Car si Jean Valjean résiste à l’abattement et pour ainsi dire se reprend en main en s’évadant, c’est qu’il a promis à Fantine, alors qu’elle agonise, de prendre soin de sa fille, Cosette. C’est via Cosette qu’il va connaître la verticale et ce sera à chaque dans un échange avec l’autre qu’il sera question de vertical.

Dès le premier contact avec Cosette qui a 8 ans à peine se retrouve de nuit à aller chercher de l’eau à la fontaine dans la forêt de Montfermeil. Elle peine a porté son seau plein d’eau, littéralement terrassé par le poids et l’angoisse d’être seul dans la nuit noir. « En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait. Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l’anse et la soulevait, vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et debout, marchait auprès d’elle dans l’obscurité. C’était un homme qui était arrivé derrière elle et qu’elle n’avait pas entendu venir. Cet homme, sans dire un mot, avait empoigné l’anse du seau qu’elle portait.

Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L’enfant n’eut pas peur ».

Verticalité encore lorsque Jean Valjean va se dévoiler face à Javert en soulevant avec sa force peu commune la charrette qui écrase le père XX Fauchelevent. Ou lorsque qu’il soulève Marius et portera sur ses épaules pour le sauver.

Voilà donc où me portèrent mes pensées quand je fus interpellé par ce « Où vas-tu » et qu’il me fallut mettre mes mots en ordre, moi qui ne sait ni lire ni écrire…

Où allons-nous lorsque nous allons en maçonnerie ? Cela me semble être la question clé de voûte de notre ordre, puisque lorsque nous interrogeons celui qui vient frapper à la porte du temps nous nous intéressons moins à d’où il vient qu’à où il va, où il veut aller. Tout nous sépare dans d’où nous venons, formation, croyance, richesse, expérience, statut social… Tout tend à nous rassembler dans le projet commun du cheminement que chaque maçon entreprend « après être mort aux préjugés du vulgaire ».

Dans cette démarche, l’horizon que nous nous fixons, le point de fuite, s’éloigne sans cesse à mesure que l’on s’en rapproche. Et c’est ce qui fait, selon moi à la lumière de ma courte expérience maçonnique, que ça marche. Cet horizon commun mais indistinct, heureusement indistinct, peut s’appeler le Grand Architecte De L’Univers. Dans l’imaginaire de chacun il prend une épaisseur, une couleur, une saveur particulières ; et en même temps il est un concept, un objet, qui dépasse l’expérience individuelle, ce que je suis, mon héritage que je porte et qui me porte, et devient un horizon partageable.

Hors de question pour moi d’assigner une limite à ce point de fuite et de circonscrire cet horizon. Que tu sois croyant ou non croyant, riche ou pauvre, communiste ou anarchiste que m’importe, si nous partageons une vision, un projet commun. Que tu ne m’imposes pas de croire à Yhavhé, Jésus, Allah, la dictature du prolétariat ou à l’absolu de la liberté. Et qu’au contraire nous sentons l’un est l’autre que, d’où qu’elle vienne, la transcendance est en nous et qu’il aussi de notre responsabilité de la faire advenir.

Voilà, frère Second Surveillant et vous tous mes frères, où je vais. Sur le chemin, dans la construction. Non pas la construction finie, l’édifice, mais la construction en mouvement, l’édification. L’aedificatio des Latins, c’est-à-dire l’action de bâtir, de construire un édifice. C’est la tâche de l’aedifex, du constructeur, de l’architecte, de celui qui travaille à l’aedes, un mot qui en latin veut dire maison, demeure, mais aussi chambre ou encore Temple.

Voilà au mieux comment je peux te répondre, frère Second Surveillant, ce qui me fit frapper à la porte du Temple sans savoir exactement ce que j’y trouverai mais en ayant une idée, comme je l’ai dit indistincte et aussi innommable, de ce que je cherchais : le cheminement tant il est vrai, tu le sais mieux que moi, que si en amour on a toujours 20 ans, en maçonnerie on a toujours 3 ans.

J’ai dit.

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