Le Bas #313007

3169-B : Les trois fenêtres du tableau de loge

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Tout d’abord, notons que le Livre des Rois ne donne aucune indication sur le nombre et la position des fenêtres du Temple de Salomon. Il est simplement dit que ce grand roi « fit au Temple des fenêtres à cadre et à grille ».

Dans « La symbolique maçonnique du 3ème millénaire », Irène Mainguy écrit que les apprentis se trouvent dans le froid et l’obscurité, dans la zone la moins éclairée de la Loge. De son côté, Roger Richard, dans son « Dictionnaire maçonnique » dit que sur le tableau de Loge, la colonne des apprentis se trouve face à la fenêtre du midi, d’où vient la lumière la plus violente car ils ont besoin d’être éclairés. La colonne des compagnons est seulement éclairée par la lumière réfléchie par les murs car ils ont acquis une certaine connaissance. Les Maîtres, eux, n’ont plus besoin de lumière car l’accession à la maîtrise fait d’eux les lumières de la Loge. Je passerai donc rapidement sur ces opinions divergentes pour un examen plus maçonnique de ces symboles.

Pratiquer le symbolisme, c’est regarder ce qui existe comme une grande écriture. C’est trouver un terreau commun, universellement reconnu, pour faire comprendre, rendre intelligible un concept, une idée, une notion… Le but du symbolisme est de reconnaître la réalité telle qu’elle est et pas comme on voudrait qu’elle soit. Spinoza disait : « Tu dis que tu as choisi une idée parce qu’elle est bonne, sache qu’en réalité tu dis qu’elle est bonne parce que tu l’as choisie ».

Nos temples ne comportent pas de fenêtre. Sa seule relation avec l’extérieur est la porte d’occident. En fait, la loge se trouve déjà symboliquement à l’extérieur puisqu’elle est sous la voute étoilée. Elle se situe dans l’univers et plus exactement centrée sur l’axe défini par le fil à plomb suspendu à l’étoile polaire. Les trois fenêtres ne figurent pas dans le temple – je crois ne les avoir vues réellement représentées que dans un seul temple – elles apparaissent uniquement au moment où le Frère Expert trace le tableau de loge. Elles ne sont citées nulle part dans le rituel : sur le tableau, la première se trouve à l’occident, la deuxième au midi, la troisième à l’Orient. Notons au passage qu’elles sont positionnées comme les trois officiers qui dirigent la Loge : à l’Orient ou Levant, le Vénérable Maître qui ouvre et dirige les travaux, au Midi, le second surveillant qui appelle les Frères au Travail et à l’Occident ou couchant, le premier surveillant qui aide le Vénérable Maître à fermer les travaux.

Notons bien la différence entre la loge et le tableau de loge. La loge est le lieu ou nous travaillons et aucune lumière venant de l’extérieur n’y pénètre jamais. Le tableau est une représentation symbolique de la loge. Sa dimension est spirituelle et c’est dans cette dimension-là qu’apparaissent les fenêtres. Nous sommes à l’extérieur sous la voute étoilée au cœur du vide intersidéral et pourtant la première fonction d’une fenêtre est l’ouverture dans une paroi pour laisser passer la lumière venant de l’extérieur.

La lumière que nous cherchons dans nos loges, et plus exactement à l’intérieur de nous-mêmes par la formule VITRIOL, prend sa source au cœur de la loge dans le Delta lumineux. Le Delta se trouve d’ailleurs aussi bien sur le tableau que dans la loge, encadré à chaque fois par la lune et le soleil. Le fait que nous trouvions en même temps et au même endroit les étoiles de la voûte, le soleil et la lune prouve bien que nous sommes à un moment sacré dans un espace sacré, je dirais mieux : hors du temps et de l’espace sensibles, dans un temps que je définirais comme suspendu.

Nous pourrions dire symboliquement que cette lumière du Delta est l’objet de notre quête, recherche fort différente de cette lumière venant de l’extérieur. La loge comporte trois autres lumières situées sur les trois colonnes, trois Piliers représentant : le vénérable Maître, le premier et le second surveillant. Le tableau de loge ne comporte ni ces trois colonnes ni ces trois lumières mais trois fenêtres source de lumière. Le Vénérable Maître et les deux surveillants situés comme les trois fenêtres respectivement à l’Orient, à l’Occident et au Midi éclairent nos travaux. Ils éclairent le chemin des apprentis et des compagnons mais également des Maîtres qui sont d’éternels apprenants.

Nous voyons bien qu’il s’agit là d’une lumière totalement différente de la lumière originelle recherchée. Dans l’obscurité de la loge, il s’agit d’éclairer le cheminement, de le baliser. Dans cet espace clos, le néophyte a besoin de percevoir les contours du chemin pour avancer. De même que la lumière du jour pénétrant par la fenêtre éclairera un ouvrage, cet apport aidera les apprentis puis les compagnons à trouver leur direction. Les Apprentis sont placés au nord parce qu’ils ont besoin d’être éclairés ; ils reçoivent ainsi la pleine lumière de la fenêtre du Midi, et du second surveillant.

Les compagnons ayant déjà gravi quelques marches reçoivent cette lumière par réflexion. Le Vénérable Maître placé dans l’axe de la course du soleil reçoit seul la lumière du levant jusqu’au couchant. A noter que nos travaux débutent à midi pour s’achever à minuit. Ils débutent avec un maximum d’intensité lumineuse venant de l’extérieur et cette source a complètement disparu lorsque les travaux s’achèvent. A ce moment là, la vraie lumière a été perçue et dirige alors seule les pas du Maçon. Cette lumière venant de l’extérieur éclaire le chemin à parcourir. Dans les édifices religieux, elle aide également à sacraliser l’espace par la beauté qu’elle procure. Dans son livre « La tradition cachée des Cathédrales », Jean-Pierre Bayard nous dit en parlant des vitraux : « à travers le prisme de verres multicolores teintés dans la masse, la pierre, appareillée avec amour et sûreté, le cède à la gemme translucide ; le méticuleux assemblage de blocs opaques fait place à une transparence unique, vaporeuse et changeante. L’Eglise romane n’imposait pas, se contentant d’être. L’Eglise Gothique dans le flamboiement d’un beau jour lumineux enrobe les sens d’une suggestion qui pénètre jusqu’à l’âme et l’ouvre toute à Dieu, transformant tout ce qui est matériel en immatériel. Par cette lumière, l’éclat Divin se révèle visiblement et matériellement au monde des hommes ».

Cette lumière là est déjà au-delà du simple éclairage du chemin, elle est d’essence divine pour rappeler la sacralisation du lieu, différente de la lumière perdue et recherchée et pourtant de même essence. Le quadrillage remplissant les fenêtres de notre tableau de loge peut faire penser à la structure des vitraux de nos cathédrales.

Que ce soit dans les grottes du magdalénien, dans les temples de l’ancienne Egypte comme dans le Temple de Salomon, on progresse toujours vers la Lumière en allant plus avant dans les ténèbres. Les Loges Bleues des trois premiers degrés se réunissent dans l’Ulam, un porche très éclairé ouvert sur l’extérieur, plus tard, sans trahir de secret, nous pouvons espérer accéder à la salle suivante enclose de murs, l’Hékal, seulement ouverte vers la voûte céleste. La dernière salle, le Débir ou Saint des Saints, est une pièce cubique dépourvue de fenêtres ou l’on communique avec la lumière divine dans la plus totale obscurité. Ceci rappelle d’ailleurs la phrase du prologue de St Jean « La Lumière naît dans les Ténèbres et les Ténèbres ne l’on pas comprise (dans le sens d’absorbée, étouffée) ».

Didier Michaud dans son ouvrage sur les trois fenêtres du tableau de loge nous fait remarquer :

« Une fenêtre est un lieu de passage. Elle implique un échange, en l’occurrence échange entre le monde intelligible et le monde sensible. Elle est le moyen terme pour passer d’une lumière secrète à une lumière révélée, et réciproquement ».

Un peu comme l’élève rêveur que nous avons tous été quelquefois, tournons notre regard vers les fenêtres entr’ouvertes et imaginons-nous sortant du temple ; contournons-le pour venir nous placer devant la porte d’Occident. Nous y découvririons un énorme tas d’objets étincelants. Ce sont tous les métaux que nous avons déposé avant d’entrer, nos faux-semblants, nos titres, nos apparences… Nous sommes tous frères et tous égaux dans la loge. Notre tenue identique nous remet à niveau et nos tabliers ne sont pas des repères de valeur mais indiquent simplement et partiellement le chemin parcouru.

D’ailleurs l’intérêt de cette différence n’est pas de faire savoir que tel frère est relativement plus avancé que tel autre mais simplement permet d’éviter de dévoiler trop tôt ce qui ne doit pas l’être en repérant le grade de notre interlocuteur. Hormis les trois premiers tabliers, nous distinguons nos frères dévoués au fonctionnement de notre Loge par des sautoirs différents. Ces décors n’expriment aucune hiérarchie mais une fonction administrative nécessaire. Le risque à confondre titres, fonctions, ornements comme dans le monde profane existe et il pourrait être très grave. Depuis le creuset de la loge, ce regard « par la fenêtre » vers les dérives habituelles du monde profane met en alerte et permet de rester attentif à ne pas reprendre les mêmes chemins mal éclairés et sans issue. Au dehors se trouvent d’autres frères : les deux extrémités de la chaîne d’union posées sur les colonnes symbolisent cette continuité de la Fraternité vers l’extérieur.

La fraternité est à la fois un moyen et un aboutissement. La sagesse éclaire, rejaillit en fraternité sur les frères de la loge, elle a peu d’intérêt à rester renfermée sur elle-même. La fraternité des frères de la loge relie « tous les Francs-maçons répandus à la surface de la terre » comme le dit si bien notre toast du tuileur. Il pourrait sembler que nous nous sommes éloignés de notre sujet et pourtant… Les fenêtres du tableau de loge permettent un regard universel. Le tableau de loge se trouve au cœur de la loge représentant l’univers dans sa totalité.

Il n’y a plus d’intérieur et d’extérieur, la fenêtre ouvre sur le monde. Ce regard sur le monde nous rappelle qu’au-delà de cette île qu’est notre Loge, il y a tous les autres Francs-Maçons et que la seule vraie fraternité est universelle. Il y a deux mille ans, un initié nommé Jésus ne concevait pas autrement la Fraternité. Je pense que l’aboutissement de notre démarche ne peut se réaliser réellement qu’à ce niveau sinon c’est un leurre. L’isolement dans l’espace sacré de la loge est indispensable pour travailler « loin des bruits du monde profane » mais le regard sur le monde que nous proposent ces fenêtres de notre tableau nous invite également à ne pas nous égarer sur le chemin d’un labyrinthe risquant de se refermer sur lui-même, comme l’ouroboros qui tourne en rond et se mord la queue.

Dans la quiétude de la loge, dans cet espace sacré dont nous avons besoin pour travailler et progresser, ce petit rayon de lumière, bien pâle à côté de celui vers lequel nous marchons est aussi un fil d’Ariane qui nous relie aux autres, à tous les autres.

Je finirai en citant un passage de l’ouvrage de Didier Michaud sur les trois fenêtres : « Le temple est le lieu d’un échange de souffles, d’un inspir et d’un expir créateurs de conscience rendus possibles par la présence des fenêtres par lesquelles passent l’air et la lumière. L’architecture du temple traduit ce double mouvement qui va de la lumière secrète à la lumière manifestée et réciproquement, en un processus continu d’expansion et de nourrissement ».

J’ai dit.

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