Le deuxième voyage de l’apprenti

Auteur:

J∴ M∴ J∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

« Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison
Et puis est retourné plein d’usage et raison… »

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Ces vers de Du Bellay, nous les connaissons tous, et cet hommage rendu à Ulysse et Jason nous rappelle combien d’ingéniosité, de courage, de force il leurs aura fallu pour parvenir à leurs fins.

Comme eux, Thésée ou Hercule, ont réalisé des exploits maintes fois relatés. Tous ces héros, par leurs voyages, n’avaient qu’un but : parvenir à la finalisation de leur destinée : l’accès à la royauté, ou à la déité. Par ces voyages, ils devenaient des hommes accomplis, passant des ténèbres à la lumière.

Les voyages que nous réalisons en tant que frères, ne sont plus aussi terribles, il n’en reste pas moins que leur principe reste le même : nous permettre, à nous qui les vivons, de nous élever, non pas par rapport aux autres, mais dans la connaissance des autres, la connaissance du monde et surtout de nous même.

Souvenons-nous de ce que disait Lamartine : « Il n’y a d’homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie ». Et Jean Grenier pour qui « On peut donc voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver ».

Du moment où en tant que profane nous avons commencé notre voyage initiatique, nous sommes entrés de plein pied dans une tradition millénaire qu’est la tradition hermétique. Celle-ci s’exprime par le biais de mythes et de symboles dont le but est de révéler la connaissance et permettre ainsi à tout homme de retrouver sa condition d’être originel, celle que tout homme a perdu dans la chute.

Dans notre rituel, le nombre traditionnel de voyages que nous réalisons lors de notre initiation est de trois et chacun se conclut par une épreuve différente : celles de l’air, de l’eau et du feu.

Pour bien comprendre le sens ésotérique de ces voyages, il est important de préciser que si nous avons réalisé ces trois voyages au sein du temple, il en est un quatrième que nous réalisons non pas dans le temple, mais en dehors : C’est celui que nous avons vécu au fond du cabinet de réflexion. Nous pourrions dire qu’il s’agit du voyage numéro zéro. C’est un voyage introspectif au cours duquel nous avons rédigé notre testament philosophique marquant ainsi symboliquement la mort spirituelle de notre vie de profane.

En avançant dans les voyages en notre moi intérieur, nous sommes en terrain connu. Ce qui apparait est issu de nous-mêmes et n’est que le résultat d’une très longue transformation par l’intermédiaire des trois éléments. Comme disait Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

Ainsi, lors de l’initiation, nous avons voyagé d’épreuves en épreuves et peu à peu nous nous sommes transformés par une alchimie qui nous a régénérés pour que nous devenions au terme de ces voyages et de ces épreuves un apprenti franc maçon.

Dans notre rite, le deuxième voyage, objet de notre planche, se déroule entre les épreuves de l’air et du feu.

L’épreuve de l’air :

Elément léger, libre et immatériel, l’air est ressenti comme une figure sensible du monde invisible et comme le lieu de la lumière. Son symbole serait la plus proche représentation de Dieu en tant que lumière. Symbole du premier souffle de vie, l’élément air effectue une première purification dans cette nouvelle naissance.

Une fois notre premier voyage réalisé dans le sens sinistrorsum, notre deuxième se déroule dans le sens solaire : dextrorsum.

Symboliquement, après avoir effectué une spirale involutive, un voyage au fond de nous-mêmes nous effectuons lors de notre deuxième voyage, un parcours évolutif, nous permettant de nous élever vers la lumière.

Ce deuxième voyage paraît moins bruyant, plus apaisé que le premier car, nous ne sommes plus dans la fureur du combat contre nous même.

Petit à petit nous nous sommes éloignés de nos vices, et le cliquetis des armes nous parait donc plus lointain. Si nous devons encore continuer à fuir le vice, ce n’est plus l’unique raison de notre voyage. Etant un peu plus apaisé avec nous même, nous pouvons désormais nous consacrer à un autre travail : nous élever vers la lumière.

Au premier voyage, l’obstacle majeur que nous avons rencontré est celui de la planche à bascule. Ayant demandé à être reçu maçon, nous avons accepté de quitter le monde profane pour pénétrer dans le temple. Ce premier voyage marque ainsi le basculement du monde profane au monde sacré.

Au deuxième voyage, nous avançons avec difficulté sur la planche à boules. Nous ne sommes plus dans la symbolique du passage d’un monde à un autre, mais dans celle du travail laborieux que nous devons accomplir pour avancer dans la réalisation de nous même. L’accès à la Lumière ne s’obtient pas sans un travail persévérant sur nous même.

Le travail humblement réalisé nous conduit à être oublieux de nous-mêmes afin que nous puissions ouvrir notre esprit à la spiritualité et découvrir petit à petit notre véritable moi. Cette voie du travail et de l’humilité nous met en garde contre toute arrogance qui nous mènerait à une suffisance et une mort spirituelle.

A l’issue de ce deuxième voyage, après avoir travaillé sur nous-mêmes, nous nous voyons confrontés à une nouvelle épreuve : celle de la purification par l’eau.

Par les qualités purificatrices et régénératrices de l’eau, cette épreuve doit renforcer notre détermination à suivre les sentiers de la vertu, en continuant notre travail de purification.

Comme disait Nicolas Boileau :

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez
»

Comme les vagues toujours recommencées sur la grève, comme les torrents qui dévalent de nos montagnes, l’eau nettoie tout et polit les pierres les plus brutes. Le second voyage est ainsi celui de la purification. En effet, quel lapidaire taillerait un diamant sans commencer par en ôter la gangue.

L’eau fait ce travail de polissage avec sagesse car elle ne conteste pas, elle épouse toutes les formes qu’elle rencontre sans jamais les contrarier.

Comme elle, nous pouvons le faire des difficultés de la vie pour mieux les dépasser. L’eau semble faible alors qu’elle est une force. Elle correspond au cycle de la vie. Elle est symbole de purification, de sagesse et de vie spirituelle.

Ce voyage purificateur peut être comparé à une sorte de baptême philosophique qui lave de toute souillure.

Le genre de rite est très répandu de par le monde :

De l’Islam au Japon en passant par les anciens taoïstes, et bien sûr les chrétiens… Dans ces rites, l’eau participe, par immersion de l’impétrant, aux rituels de purification et de régénérescence dont elle est souvent l’élément essentiel ; l’eau est symbole du vœu en initiation tibétaine et s’identifie en Asie à la Vertu et à la Sagesse. Que dire donc de cette aspersion vécue par le futur initié si ce n’est qu’il se purifie et régénère à cet instant son soi intérieur.

Ezéquiel disait : « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés de toutes vos souillures, et Je vous purifierai de toutes vos idoles. Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai un esprit nouveau au milieu de vous ; J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, et Je vous donnerai un cœur de chair ».

Voilà peut-être le sens du baptême tel que Jean le pratiquait au Jourdain. D’ailleurs il rappelait à tout baptisé que « celui qui viendrait après lui baptiserait dans le Saint-Esprit et le feu » préfigurant ainsi la suite du voyage initiatique.

Nous pouvons faire des parallèles entre ces différents voyages conduisant le profane d’épreuves en épreuves, et les différentes étapes de notre vie temporelle comme de notre vie maçonnique :

Dans notre vie temporelle, nous errons d’aventures en aventures, de rencontres en rencontres, et d’épreuves en épreuves. Chacune de ces épreuves nous transforme jusqu’à aboutir à l’épreuve ultime que le profane appelle la mort.

Le premier voyage dont notre frère Régis nous a si bien parlé, est celui que nous pouvons associer à la naissance ou nous recevons la vie et la parole.

Le deuxième voyage correspond à ces moments que nous vivons entre la naissance et la confirmation de notre baptême. Bien que vivant, nous sommes guidés par nos parents qui nous font travailler les textes bibliques pour en tirer enseignement et y voir la lumière et pour ensuite nous conduire au baptême ou l’eau nous purifie de nos péchés et nous permet de renaitre en temps que chrétien.

Comme l’enfant qui reste guidé par ses parents, nous nous en remettons à la conduite du Frère Expert qui nous guide dans nos voyages. Lors du premier voyage, l’Expert nous tient fermement par le bras, puis à chaque voyage son étreinte se fait plus légère : Du bras, il passe au poignet pour enfin nous tenir fraternellement la main au dernier voyage.

De la même façon, dans notre vie maçonnique, nous pouvons symboliquement associer ces voyages aux différents degrés de notre rite.

Du cabinet de réflexion jusqu’à l’épreuve de l’air, le voyage de l’initié peut correspondre à notre évolution en tant qu’apprenti au premier degré de notre rite :

Après s’être dépouillé de notre vie de profane, l’initiation nous permet de sortir des ténèbres pour accéder au temple. Mais tant que nous restons au premier degré, nous voyageons en silence. Ce n’est qu’à la fin de notre parcours d’apprenti, suite de notre élévation que nous pouvons enfin accéder au deuxième degré et passer ainsi du silence à la parole.

Et durant notre vie de compagnon, comme l’eau qui polit sans fin la pierre, nous sommes invités à travailler et polir sans cesse notre pierre brute afin de parfaire notre temple intérieur.

Pour conclure, je dirais qu’à titre personnel, je sens que ce travail sur moi-même est encore inachevé.

Bien qu’ayant passé l’épreuve purificatrice de l’eau, il me semble que, comme l’eau qui dans son cycle perpétuel revient sans cesse polir la même pierre, je me dois de reprendre sans cesse mes outils et travailler encore et encore sur moi-même afin de parfaire mon temple intérieur.

Cette perception de la vie faite de labeur peut paraitre spartiate, mais je crois au grand architecte de l’univers et cela suffit à me donner le courage, l’énergie et l’envie nécessaires à l’accomplissement de mon œuvre.

Et je finirai en soumettant à votre réflexion les propos du philosophe Alain :

« Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherchée ».

J’ai dit V M

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