Le voyage vers l’autre

Auteur:

Non communiqué

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Lorsque j’ai frappe à la porte, j’avais en tete de poursuivre un voyage vers l’autre. Par voyage j’entends tout aussi bien l’exploration curieuse, la decouverte emerveillee, que le suivi tenace d’un sentier parfois difficile. Les rencontres et les questionnements qui peuvent apparaitre a chaque etape ou detour me semblent une chance à saisir.

Comment definir l’autre ? On peut dire que l’autre ce n’est pas moi, c’est un etre qui peut presenter des caracteristiques identiques a certaines des miennes, mais fondamentalement il est unique different, marque par son altérite.

Voyager vers l’autre, c’est s’interroger sur ce qui nous rassemble et nous separe, c’est aussi se questionner sur les relations existantes entre moi et l’autre. L’angle d’approche de cette analyse se veut philosophique dans le sens d’une reflexion construite s’appuyant sur les connaissances disponibles, y compris scientifiques récentes.

La methode suivie pourrait se rapprocher de la phenomenologie, dans le sens ou je suis partie de l’experience vecue. J’ai utilise comme fil conducteur des evenements personnels qui m’ont marques sur ce chemin, ma presence ici en faisant également partie.

Lors de ma premiere etape consciente, je devais avoir 13 ans, j’habitais avec ma mere un appartement surplombant les jardins d’Esquirol, et parmi ses ouvrages professionnels, je suis tombe sur un livre en 2 tomes, a couvertures rouge et verte, intitule « Allo moi, ici les autres… » C’etait un ouvrage collectif qui s’interessait aux modes d’interactions entre les individus et leur environnement social et professionnel, il proposait une typologie, j’y ai trouve une reponse personnelle qui depuis ne m’a pas quittee. Si j’en crois cet ouvrage, ma maniere de me placer dans le groupe social est de me rendre utile aux autres, non pas d’exister par moi-meme mais par le service rendu. Le choix que j’ai fait par la suite, d’une carriere medicale s’inscrit dans la continuite de cette prise de conscience.

Revenant sur ce souvenir, me le rememorant, ce qui m’a surpris c’est l’absence de questionnement sur le Moi, l’identite. Ce paysage mental me semble bien eloigne du « Cogito ergo sum » de Descartes. Ce qui prime ici n’est pas la perception d’une conscience, ni l’affirmation d’un etre. S’il y a opposition entre l’autre et le sujet, c’est plus que l’autre en tant que projection / constatation permet de se penser soi-meme. Surtout, au tout premier plan, c’est la nature de la relation entre le moi et l’autre, entre 2 etres qui permet de se positionner. La problematique n’est pas celle d’un etre isole sur un piedestal, mais du lien existant entre 2 etres.

Je pense que cette dualite peut etre eclairee par des donnees scientifiques recentes concernant une hormone, l’ocytocine. L’ocytocine est considérée par certains comme l’hormone du lien social. Elle a ete testee avec un certain succes dans le traitement de formes d’autisme et de schizophrenie, maladies parfois considerees comme liees a une alteration de la barrière psychique permettant de separer le moi de l’autre. Si ces donnees scientifiques recentes se confirment je ne peux que m’interroger sur les différentes approches philosophiques entre ceux qui n’ont consideres que l’etre, le moi et ceux qui ont consacres leur questionnement a la relation entre les êtres. Cette dualité pourrait-elle être secondaire a une simple difference biologique, rendant les individus plus ou moins sensibles au lien, aux relations interpersonnelles ? Cela peut renvoyer sur le debat seculaire entre inne et acquis. La aussi je trouve une reponse dans les données actuelles, ni l’un ni l’autre mais bien les 2, avec l’epigenetique qui reconcilie ces 2 anciens ennemis. L’epigénétique étudie l’expression des gènes, en fonction de l’environnement et de l’histoire des sujets (metaphore du livre et de la lecture).

Lors de la 2° etape je devais avoir 14-15 ans, c’est une St-Jean, j’y croisais regulierement un « oncle » que j’appréciais tout particulièrement. Apres avoir ecoute avec patience et attention mes reflexions de l’epoque, il m’avait encourage dans cette voie. J’avais tente d’expliquer de quelle maniere j’essayais simultanement d’analyser mes propres comportements et de me mettre a la place des autres, l’intrication entre les 2 entrainant de facto la tolérance.

Ce deuxieme souvenir s’il semble se rattacher au « connais-toi toi-meme » de Socrate ne se fait pas dans l’objectif de devenir un etre pensant libre, car s’etant delivre de ses sentiments et opinions. Il reste toujours en lien avec l’autre d’une manière presque utilitaire. Si l’autre est inconnu, l’espoir est de l’apprehender par un aller retour du moi vers l’autre et de l’autre vers le moi. L’etude, par introspection de l’un etant consubstantielle de l’etude par observation de l’autre. Je considere que cette demarche consciente peut etre analyse a posteriori comme un travail de developpement de l’intelligence intra-personnelle telle qu’elle a ete formulee par Howard Gardner dans sa théorie des intelligences multiples dans les années 80. Travail dont l’un des resultats se manifeste a mon sens dans la pratique du dialogue que je séparerais volontiers de l’art de la rhétorique.

En reprenant le prisme philosophique, cette position pourrait etre assimilee a celle de l’« être pour autrui » (homme conscient qui se définit par rapport aux autres) telle qu’elle est definie par Sartre. Je dois reconnaitre que je n’ai jamais adhère a cette suprematie de la liberte telle que j’ai pu la comprendre dans l’existentialisme, cette mise en avant de l’« être pour soi » me semblant egoiste, pas plus que je ne peux rejoindre ce dédain de l’« être en soi », categorie englobant les animaux, la nature et les objets non-conscients.

Ce voyage vers l’autre est alors devenu un chemin d’empathie. Si je peux le comprendre, ne serait-ce que partiellement, c’est que d’une certaine maniere j’ai reconnue une communaute entre nous, moi et l’autre. Si je m’accepte, m’aime alors je lui dois cette meme acceptation, ce meme amour. Mais ne pouvant integralement le comprendre, étant dans l’incapacité de l’appréhender, je lui dois encore plus que ce que je peux m’accorder. Et la cette position trouve une formulation magistrale dans certains ecrits d’Emmanuel Levinas, du moins dans ce que j’en ai percu. La question de l’infinitude de l’autre me semble essentielle dans la pensee de Levinas. Cette infinitude qui nous empeche de tout saisir et qui rattache chaque être humain au sacre.

Revenons au chemin. Travailler l’empathie, cette capacite à comprendre l’etat emotionnel ou affectif de l’autre, peut aller jusqu’a la sympathie ou l’on partage voire la compassion ou l’on s’afflige. Ce qui ne manque d’évoquer certaines démarches spirituelles. Ce chemin d’empathie m’a semble suivre un trace naturel.

J’ai parfois évoqué un exercice medical delicat, car s’exercant par le seul pouvoir de l’observation sans aucun apport possible du langage. Je ne sais pas si ce sont les capacites d’observation que j’ai du alors developper ou une certaine fascination pour le regard. Mais il est un fait pour moi, je me suis rendue compte un jour que j’etais touchee par la souffrance animale. Dans l’introspection qui a suivi cette constatation, j’ai retrouve cet apprentissage du reperage d’indices infimes non verbaux. J’ai ensuite recherche ce qui avait pu construire mon regard initial et j’ai de nouveau trouve une opposition entre 2 ecoles philosophiques. D’une part les cartesiens et leur approche anthropocentree, pour lesquels l’homme est « maitre et possesseur de la nature » et peut donc exploiter son environnement vivant ou non. D’autre part les antispecistes qui se referant a Aristote considerent que la difference entre l’homme et l’animal n’est « pas de nature mais de degre ». Je citerai en particulier les travaux récents de Florence Burgat. J’ai egalement trouve une trace de ce respect des etres non-humains chez Pythagore, respect lie a sa theorie de la transmigration de l’âme. Cette opposition entre cartesiens et partisans d’Aristote m’interpelle plus largement dans une certaine apprehension du Monde tel qu’il nous entoure, entre utilisateurs de celui ci comme d’un simple outil, et respect de cet univers dont nous ne sommes que partie.

Le debut de mon parcours maconnique et tout particulierement ma periode d’apprentie m’a pousse à pratiquer de nouveau la gymnastique introspection / observation. A mon sens notre methode est tres pragmatique et commence des nos premiers pas, des cette invitation a descendre en soi dans le cabinet de reflexion, renforcee par la redaction de notre testament philosophique. Une introspection, une invite a mieux se connaitre mais qui est partagee, comparee et je pense a l’importance de nos intertenues.

A cote de cela nous apprenons a ecouter l’autre, le silence nous permet de le decouvrir, je me suis surprise etant compagnonne et desirant formuler une question a perdre le fil d’un echange, a mon grand regret, cela ne m’arrivait pas lorsque j’etais apprentie ! Cette ecoute de l’autre nous oblige a lui faire une place preponderante, mieux, a suivre son cheminement et ce qu’il révèle de son travail interne. J’y retrouve cet aller-retour entre introspection et observation, favorisant la découverte et la tolerance. Se produit alors un etrange retournement ou a force de travailler de concert, l’on passe de moi et l’autre a nous et les autres. Le nous englobant les membres de la loge, l’identite maconnique depassant alors l’alterite. En reprenant le rituel j’ai d’ailleurs retrouve 2 echanges en ce sens :

« Quel est le lien qui nous unit ? La Franc-maconnerie »
« Etes-vous franc-maconne ? Mes S S me reconnaissent comme telle ».

Je perçois alors l’un de mes devoirs de compagnonne comme etant d’agrandir le cercle de ce « nous » dans un élargissement progressif.

En revanche, les evenements personnels que j’ai vecu jeune compagnonne me conduisent a penser qu’il ne faut pas négliger les limites de l’empathie, en particulier le risque de contagion emotionnelle, c’est à dire l’incapacite à s’extraire de l’emotion de l’autre, traduisant une forme de porosite du moi.

Par ailleurs mon experience professionnelle m’a confronte a une facette de la reflexion de Levinas, celle sur le visage. Je retiens en particulier une citation : « l’ouverture permanente des contours de sa forme [du visage] dans l’expression… » Si j’ai bien compris ce passage ou il est question de visage et d’ethique, les possibilites d’expression du visage sont fondamentales, fondamentales car elles depassent la forme / matiere dans la capacite de communication, mais également tiennent de l’insaisissable et par de la de l’infini. J’ai ete confrontee a des visages incapables d’exprimer, incapables d’exprimer car figes, figes par des brulures. Etre confronte a ce type de visage est une experience tres particulière car elle interpelle fortement sur ce qui fait l’autre, sur ce qui établit la relation.

Enfin, plus important pour moi, le travail que vous venez d’ecouter, que j’ai tente de vous faire partager m’a offert la possibilité d’appréhender des débats qui me depassaient jusque la. J’ai du lire et relire pour acceder a une certaine comprehension de ces ecrits philosophiques qui se repondent et s’interpellent, et si j’ai trouve certains textes ardus, j’en suis sortie enrichie car j’ai eu le sentiment de poursuivre ce voyage vers l’autre.

J’ai dit.

Bibliographie

Instruction au grade d’apprentie
Une breve histoire de la philosophie, Roger-Pol Droit
Totalite et infini, Emmanuel Levinas
Le temps et l’autre, Emmanuel Levinas
La sagesse de l’amour, Alain Finkielkraut
Traite de l’ame, Aristote
L’identite, recueil de textes
Une autre existence, Florence Burgat
L’age de l’empathie, Frans de Waal
Les formes de l’intelligence, Howard Gardner
http://fr.wikipedia.org/ sur de nombreuses definitions
http://www.ledifice.net/
Site philosophie et spiritualite http://sergecar.perso.neuf.fr/
Le cafe philosophique de Narbonne http://cafephilo.unblog.fr/
De moi et l’autre a nous et les autres ?

  • du visage vers le regard, ecoute evoquant des regards sur des photos, regards d’hommes au seuil de la mort, son grand-père a son arrivée en camp, d’autres hommes au Cambodge effectivement dans visages figes reste les regards, lien avec les visages matières / visages cathédrales de l’expressionniste français Maurice Rocher
  • jubilation de l’enfant, du nourrisson, porte par des adultes et se decouvrant, les decouvrant dans le miroir, découvrant un futur potentiel, lien avec maitresses entrevoyant futur a l’écoute de planches
  • communication verbale et communication non-verbale passant par le regard, quelle difference ? Une différence de nature pas de degré
  • greffes de visage et autre devenant soi, effraction de l’autre et soi devenant autre face aux autres ? Regard entre 2 brules se croisant, elle defiguree, lui lourdement ampute mais au visage libre Le regard de l’homme ne lui reconnaissant pas d’indentite a ete tres lourd, il a glisse sur la femme qui n’en etait plus a l’apparence, mais sur un autre au noyau moins ferme, un tel regard est insupportable, et le visage d’un autre peut liberer et permettre de redevenir soi, un soi montrable.
  • que dire lorsqu’il n’y a pas de regard possible ? Aveugles ? Primaute des autres sens, en particulier du contact, toucher permet de parler.
  • epigénétique ? Metaphore du livre et de la lecture, l’epigenetique corresponde a l’interaction entre nos genes – le livre et la lecture -l’environnement du sujet et son histoire cf wikipedia
  • chemin vers l’autre, choix ? Bienfait ? Danger ? A la base imperieuse necessite, bienfait, oui dans chemin d’humanite, mais risque majeur d’effraction du moi, de dissolution, nécessite d’un noyau stable
  • apprenti, compagnonne écoute ayant donne l’opportunite de decouvrir le decalage par rapport a la societe (excuses et nouvelles des sœurs) voyage en Bretagne
  • empathie et importance de la solidité du moi@L’amandier

Vous devez être abonné pour accéder à ce contenu


S'abonner

Retour à l'accueil