Suis-je Maître ?
M∴ D∴
Il y a plusieurs années de cela, afin de poursuivre quelques travaux entrepris sur le Compagnonnage et en particulier sur Agricole Perdiguier je fus amené à visiter le musée du compagnonnage à Tours, en repassant par la boutique j’acquis le Code maçonnique.
Je n’ai pas compris tous les termes de ce code, mais la plupart ne m’ont pas laissé indifférent comme par exemple : ((Aime les bons, plains les faibles, fuis les méchants, mais ne hais personne)).
Puis le temps a fait son œuvre et un certain soir de mars, je recevais la lumière.
L’initiation reste probablement le moment le plus fort de ma vie de Franc-maçon, me retrouvant dans la situation du bébé innocent qui vient de naître. Revêtu de mon immaculé tablier, habité des meilleurs sentiments, plein d’enthousiasme on me parle d’amour et de vérité, on m’invite à me réconcilier avec moi-même, j’effectue mes premiers pas dans la voie initiatique. On me propose alors d’emprunter un chemin qui doit me permettre de me connaître et de connaître les autres.
On m’explique qu’en dépit des obstacles que je ne manquerais pas de rencontrer, ce chemin va éclairer ma vie.
On me propose des outils qui selon une symbolique et une dynamique doit opérer en moi, la transformation escomptée.
Parmi ces outils le Maillet et le Ciseau, le Maillet symbolise l’énergie que l’apprenti va devoir déployer pour tailler sa Pierre et le Ciseau, le discernement et la précision.
Lorsqu’il s’applique au Maître le Maillet symbolise sa conduite des travaux pour le collectif.
Progressivement le travail prend forme, la Pierre que je suis s’équarrit progressivement, certaines aspérités ont disparus, la pâleur de la lune fait place à quelques timides rayons de soleil.
D’Apprenti je deviens Compagnon, on me propose de nouveaux outils : le niveau, symbole de l’horizontalité et de l’égalité, le levier avec lequel je vais pouvoir déplacer des montagnes, mais avec raison et mesure. Ces nouveaux outils vont me permettre d’appréhender un monde nouveau, je suis invité à voyager, tel le Compagnon de métier, je vais aller de chantier en chantier afin de me perfectionner.
La Règle vient compléter cette panoplie en symbolisant la droiture et la rigueur, sorte d’archétype de ce que doit être l’action du Franc-maçon.
La Sagesse, la Force, la Beauté, la lettre G et naturellement l’Etoile flamboyante vont éclairer mon chemin.
Au grade d’apprenti l’équerre recouvre le compas, ils sont entrelacés au grade de Compagnon, au grade de Maître, le compas est posé sur l’équerre. Ces trois positions différentes représentent la progression par étape successive où, le spirituel petit à petit acquiert une prééminence sur le matériel.
L’élévation à la Maîtrise vient concrétiser le travail accompli, le jeune Maître connait déjà les outils qui lui sont attribués, en ayant toujours à l’esprit que le premier de ces outils est lui-même, qu’il ne devra pas hésiter à faire demi-tour pour se remettre en question.
Depuis bientôt trois ans je suis Maître, j’en suis évidemment très heureux, cela représente une sorte de victoire sur moi-même, les trois premières marches sont gravis et en même temps cela provoque en moi une grande inquiétude. Le plus dur reste à faire, les questions se bousculent dans mon esprit et un certain scepticisme s’installe, voire un certain doute, vais-je être digne, vais-je avoir les qualités, nécessaires liées à ce degré ou suis-je condamné à être un Maître « passif ».
Cette transformation, cette libération, c’est précisément ce cheminement initiatique entreprit le jour de notre admission qui doit nous l’apporter. Mais cette transformation ne risque-t-elle pas en nous libérant d’un certain égo de provoquer par cette démarche une autosatisfaction. Ce qui, en reconstruisant une nouvelle image de soi aurait l’effet inverse recherché et de ce fait, nous ferais retomber dans le piège de l’égo.
Je pense trop avoir idéalisé l’image du Maître, qui, à mes yeux représente la perfection, ce qui m’amène à ce questionnement « suis-je Maître » ?
Ce raisonnement peut vous sembler étrange mais c’est une chanson qui m’a amené à cette réflexion et inspiré cette question. Une chanson à texte du groupe breton Tri-Yann « Suis-je Breton » ? Ce texte engagé, d’inspiration « traditio/régionaliste » peut s’appliquer à de nombreux cas de figures.
Il dit entre autre : « je suis né à Nantes où on ne le parle pas » (il parle du Breton naturellement), puis plus loin il ajoute : « en ce moment même des enfants naissent en Bretagne, seront-ils Breton ? Nul ne le sait, à chacun l’âge venu, …la découverte ou l’ignorance ».
Je trouve que ce texte présente certaines analogies avec notre engagement. Etre Maître n’est à mon avis pas seulement un grade, mais plutôt un degré de progression dans notre démarche initiatique qui, précisément, sans le désir, ou le besoin de découverte peut rapidement muter en ignorance.
Le premier Maître que chacun d’entre nous a eut, est vraisemblablement le Maître d’école, ce qui correspond à la définition du « Petit Larousse » quelqu’un qui enseigne.
Le Maître est aussi une personne qui gouverne, qui exerce un pouvoir ou qui possède du bien (un propriétaire), qui possède un savoir : le Maître de conférences, le Maître artisan, également le titre de certains Officiers Ministériels.
Et le Maître maçon dans tout cela, est-ce celui qui gouverne ou qui exerce son pouvoir sur les apprentis et sur les compagnons ?
Est-ce celui qui possède la connaissance ?
A la question : Etes-vous Maître Franc-maçon ?
La réponse est ; l’acacia m’est connu.
Ce qui peut signifier, que le Maître est censé posséder la connaissance, mais quelle connaissance ?
La connaissance des outils, des signes, des symboles liés à ce degré, la connaissance de la légende d’Hiram, d’un point de vue formel, c’est probablement suffisant pour être reconnu parmi les Maîtres. Pour autant cela ne me satisfait pas, je me fais une autre idée de l’engagement maçonnique, mais en écrivant ces mots je me dis que je n’ai peut-être pas tout compris. Que c’est sans doute beaucoup moins simple que cela et qu’avant tout le Franc-maçon est un homme et que la Franc-maçonnerie est une institution.
Qu’entendons-nous par le mot « engagement » ? L’engagement du Maître est-il le serment qu’il a prêté en ayant conscience de son imperfection et du monde inachevé dans lequel il vit, en renonçant à en être un simple spectateur.
Va-t-il mettre toute son énergie au service de causes aux profits des hommes en particulier et de l’humanité en général, mais avec quels moyens ?
Va-t-il appliquer les grands principes découlant du symbolisme de l’équerre, et du compas ?
Les planches que nous écoutons ici ou ailleurs sont toujours pleines de bonnes résolutions écrites avec une sincère conviction j’en suis certain, mais qu’en reste t-il au bout du compte ?
Nous vivons dans un monde instable, qui change en permanence, où la morale est souvent chahutée, voire bafouée, où la politique du mensonge et du chacun pour soi est appliquée à chaque instant, quel peut être le rôle du Franc-maçon dans un monde au bord de l’hémorragie.
Dans l’avant dernier numéro de « Points de vue initiatiques » je lis : (1) « Pour comprendre l’autre, il faut d’abord se découvrir soi-même. Comprendre l’autre, son frère maçon, mais aussi son frère humain, c’est prendre conscience de notre commune appartenance et de notre commune destinée. Au-delà des diversités de culture, de race, de religion, de mœurs, aimer l’autre, c’est savoir que nous sommes tous des éléments du même macrocosme ».
On ne peut qu’applaudir ces théories qui sont très belles et résument les fondements d’une société idéale, mais hélas à ce jour une société utopique.
Albert Einstein, a dit : « le monde estdangereux à vivre, non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ! ».
Ces citations me bouleverse, j’ai véritablement un sentiment d’impuissance, ce qui provoque en moi un énorme doute et ébranle ma conscience…et si l’action des Francs-maçons était équivalente à vouloir vider l’océan avec une petite cuiller.
Coluche à dit : « ce n’est pas notre faute si des gens ont faim, mais ça le deviendrait si on n’y changeait rien ».
Ce qui n’empêche pas que tous les jours des tonnes de nourriture sont gaspillés de par le monde et à côté de cela des gens continuent à mourir de faim.
Pour autant, je ne céderais pas au découragement, si je suis de nature angoissé, je ne suis pas pessimiste, j’y crois, j’ai la conviction d’être sur la bonne voie, mais une voie qui va être beaucoup longue que je ne l’avais imaginé. La petite lumière qui brille en moi m’interdis de sacrifier à la facilité en désertant les bancs de cette respectable assemblée, je poursuivrais donc avec assiduité mon chemin et la fréquentation de mon atelier en participant de façon active avec dévouement et enthousiasme à ces travaux.
Un proverbe dit qu’il est plus facile de se laisser porter par les flots que de remonter le courant, ce qui me conforte dans l’idée que le temps, la persévérance, le travail, la progression, la recherche, peut-être la découverte apportera des réponses à toutes ces interrogations et à ces doutes qui m’animent aujourd’hui.
En fin de tenue le Vénérable Maître rappel « Que la Lumière qui a éclairé nos Travaux continue de briller en nous pour que nous achevions au dehors l’œuvre commencée dans ce Temple ».
Un jour, j’en suis sûr, je pourrais dire « Je suis Maître ».
Très Vénérable Maître.
J’ai dit.
(1) P V I n° 160.