Les mauvais Compagnons
B∴ S∴
C’est assez étrange pour mon premier travail actif au sein de cet atelier de traiter un sujet tel que les Mauvais Compagnons.
Cela travail touche un thème peu courant dans les rituels des 3 premiers degrés, je veux dire la trahison et la rupture avec le devoir.
Pour ne pas trop m’égarer de la ligne de la tradition, je vais tenter de suivre le rituel d’élévation à la maîtrise, car c’est bien ce jour que j’ai vécu cet épisode et qu’ainsi j’ai appréhendé cette tragédie.
« Vécu » est fort mais il représente bien ce que le récipiendaire va subir lors de ce rituel. Mon angle attaque avec mon ciseau sera donc le regard du dit récipiendaire avant d’avoir une vision plus générale pour terminer mon travail.
D’abord…il est mis sur la sellette. Confronté à ses pairs lors de son entrée, il est malmené et directement suspecté d’avoir commis un crime dont il ignore tout (normalement). Sa parole ne suffisant pas il doit prouver son innocence en montrant son tablier. Dépouillé de celui ci, il se retrouve mis à nu et obligé de réfléchir à ce qu’il a fait, ou…n’a pas fait.
Pour cela il n’a qu’un seul repère, l’étoile flamboyante qui lui fait face. Elle sera pendant un instant la seule chaleur qui s’offrira à lui. Cette petite lumière, symbole du chemin parcouru jusqu’à ce jour, sera sa seule conseillère pour répondre aux injonctions du vénérable maître. Mais répond-t-il uniquement à cette suspicion de meurtre ? Rien n’est moins certain car c’est sur sa vie de Maçon que se porte la vraie question. Et il ne pourra y répondre qu’en cherchant au fond de lui même, comme un nouvel examen de conscience avant d’être confronté à la mort. La pureté de son tablier traduira tout autant, son innocence symbolique de ce crime que son sérieux dans son travail maçonnique…enfin l’espère-t-il car la graine du doute sera semée.
Le ton du vénérable, bien qu’empli de tristesse, devient beaucoup plus fraternel. Il est ainsi mis au courant de l’événement tragique qui s’est déroulé. Le maître Hiram a été tué…la loge a été trahie par les siens !
Je résume : Trois compagnons, parmi les plus corrompus, la lumière disparue, attendirent le Maître Hiram afin qu’il leur remette, sous la menace, les mots de maître. Ils voulaient ces mots mais la Maître Hiram, respectueux de son devoir envers la tradition refusa de céder et ils le tuèrent.
La mise en accusation initiale va se transformer en psychodrame. En effet, afin de mieux comprendre la portée et la gravité de cette trahison, il sera placé dans le rôle de la victime, dans le rôle du maître Hiram. De manière symbolique, le récipiendaire va revivre chaque étape de cette mise à mort. C’est d’autant plus déstabilisant que ce sont les personnes en qui il avait le plus confiance qui vont être les instruments de cette mise à mort…symbolique. Les deux surveillants et le vénérable maître prendront en effet le rôle des trois mauvais compagnons et feront vivre au récipiendaire cette scène.
Il va donc revivre ce meurtre sous la narration du Vénérable Maître comme suit…
L’Histoire
Les trois scélérats se sont placés aux trois portes du temple : à l’orient, au midi et à l’occident. Le maître souhaitant quitter le temple se prépare à passer par la porte du midi. Il y trouve le premier conjuré, symboliquement représenté dans le rituel par le second surveillant. Il menace avec le fil à plomb le maître pour obtenir les mots. Le maître fidèle à son devoir de préservation de la tradition tente simplement de convaincre ce compagnon d’être patient, d’attendre le moment où il sera jugé digne par ses pairs.
Mais l’ambition qui ronge ce premier compagnon est trop grande !
Il ne peut admettre cette réponse… Il frappe alors un premier coup, mais le Maître esquive et tombe sur le genou droit se retrouvant dans la position de travail de l’apprenti.
Il prend alors pleinement conscience du danger et cherche une autre issue. Il se dirige vers la porte d’occident mais là se trouve Un deuxième conjuré. Il pose la même question et bien que le ton ait changé, la même réponse est donnée. L’ignorant se sentant floué, frappe mais le Maître esquive à nouveau et tombe sur le genou gauche se retrouvant dans la position de travail du compagnon.
Ce coup l’a sonné, mais il pense pouvoir encore s’échapper. Il lui reste la porte de l’orient. L’espoir n’est que de courte durée car dans l’embrasement de cette porte l’attend Un troisième scélérat. Symboliquement représenté par le Vénérable Maître, il est armé de son maillet. La question est toujours la même.
Et…devant le fanatisme de son agresseur, le maître ne peut que se retrancher derrière sa promesse et dire « plutôt la mort, que de violer le Secret qui m’a été confié ». Le fanatique refusant cette réponse donne un coup sur le front et terrasse le Maître qui tombe.
Le Maître est mort et le récipiendaire l’a symboliquement suivi dans la tombe…le cercueil en fait.
Le Maître est mort.
Je suis mort ! Me suis je dis, en tant que récipiendaire, le jour de ma réception. Sans peur ni stress, comme d’autre avant moi, je me suis laissé tomber.
L’Etude
Mais pourquoi ces compagnons ont-ils agit ainsi ?
Avant d’en arriver là, en bon détective, on se doit d’observer les armes utilisées. Le premier coup est porté par le fil à plomb, symbole du 2nd surveillant. Il est là pour prévenir les déviations obliques. Il est idéal pour aider l’apprenti dans sa marche puisqu’il permet de réparer ses erreurs. Cette perpendiculaire signifie aussi que le maçon doit avoir une rectitude à toute épreuve car par cet outil il peut découvrir ses imperfections dans sa recherche intérieure. Le premier des trois utilise donc l’outil qui devrait l’aider à se corriger lui même d’une manière totalement erronée.
Le deuxième coup est porté par un niveau, symbole du 1er surveillant. Il est là pour vérifier l’horizontale. Cette horizontale garantie un équilibre qui nous prémunit du chaos et de la confusion. En aplanissant les obstacles générés par notre l’ego, ce niveau nous permet d’obtenir une stabilité intérieure fondamentale pour travailler à notre élévation.
Cet outil d’harmonie est là encore utilisé de manière erronée.
Enfin, vient le maillet qui donnera le coup fatal. Outil du Vénérable maître, il est le symbole du pouvoir temporel…mais pas uniquement ! Dans les mains de l’apprenti et du compagnon, il est systématiquement associé au ciseau et donc au travail. Il n’est pas là pour imposer une quelconque autorité mais pour se perfectionner soi même…pour construire. Utilisé seul, il est symbole d’autorité et sert à rythmer la vie au sein de la loge. Seul un maître serait capable de le faire sans craindre de sombrer dans la destruction.
Et c’est ce que ce troisième compagnon fait : sombrer dans la violence, oubliant l’intelligence qui doit précéder l’action et donc l’utilisation de ce maillet.
Ils pèchent donc par ignorance. Ils prennent au pied de la lettre le « il établira par la force » qui représente l’élévation du temple et non pas celle de l’ambition personnelle. Ils ne comprennent pas que cette force doit être une force guidée par l’intelligence comme le fait l’ouvrier avec son levier pour dresser la pierre afin qu’elle prenne sa place dans la construction.
L’Analyse
Mais…avaient-ils un moyen de se prémunir de cette ignorance ? La réponse est encore dans le rituel puisqu’ils avaient été mis en garde en devenant compagnon.
L’ego des compagnons a dû s’exacerber. En effet, ils ont acquis des droits par rapport à l’apprenti. Le droit de parler et d’intervenir en loge, le droit de s’éloigner de la ligne de l’apprenti, le droit de voyager. Ils pensent, puisqu’ils sont acceptés, puisqu’ils font partie du groupe et qu’ils participent aux travaux, qu’ils sont arrivés, qu’ils n’ont plus à penser au travail, au mérite. Ils pensent donc que seuls quelques mots les séparent de la maîtrise.
Mais ils se sont attachés à la lettre plutôt qu’au sens. Se sentant privilégiés pour avoir reçu le mot de passe de compagnon, schibboleth, ils n’en ont pas compris le sens pour autant. Et pourtant !! Cet épisode du livre des juges où les hommes de Galaad étaient les seuls capables de le prononcer convenablement a une interprétation fort importante. Ils n’ont pas compris que les mots ne sont rien et que, comme le rappelle, l’instruction au second degré : « Il ne suffit pas de connaître les mots…maçonniques…pour être un initié véritable. Il s’agit d’en pénétrer le sens profond car celui qui ne connaît que les mots ne possède par pour autant le secret…maçonnique ».
En fait, ils ne cherchent pas la connaissance, ils veulent seulement être admis parmi les maîtres. Ils ne posent pas vraiment la question, ils frappent sans réfléchir, comme des fanatiques. Ils refusent de persévérer sur le chemin de la Connaissance car ils se sentent aboutis. Devant le refus du maître, ils se sentent frustrés et réagissent avec violence, dernière solution quand l’intelligence n’arrive plus…
De la même manière, ils ont mal interprété la marche du compagnon. Ils n’ont vu en elle que l’initiative laissée au compagnon de s’écarter de la ligne de l’apprenti pour explorer le reste du monde, mais ils n’ont pas su revenir, revenir à la règle afin de suivre la marche vers la lumière. Ils ont aussi oublié que le travail, essence même de l’œuvre du compagnon, bien que plus libre ne s’achève qu’à leur minuit, terme de leur séjour terrestre.
Ils ont oublié ce qui devait mettre un terme à leur statut de compagnon, Soit : « d’être jugé digne d’être admis parmi les maîtres ».
C’est d’être resté à la superficialité des choses qui les a conduits à la faute. Au lieu de rechercher le vrai sens des choses, ils sont restés en surface…s’attachant plus à l’apparence qu’au fondement. Ils ont ainsi privilégié l’avoir au lieu de l’être, leur ego plutôt que leur construction intérieure, le savoir plutôt que la vraie connaissance.
Mais l’erreur ne s’arrête pas là car cet épisode est une belle illustration du respect de ce devoir qu’ils ont bafoué. Oui, il ne faut pas oublier que le respect de la tradition, sa conservation…passe par les règles que tout maçon s’engage à suivre. C’est rappelé régulièrement au cours des différents rituels : le secret, ou les secrets plutôt, ne doivent pas être transmis indûment. Et c’est ce que le maître Hiram a fait. Il a préféré mourir plutôt que de trahir son serment, son engagement au service de la tradition. C’est ce qui est le plus pénible dans cette histoire car ils auraient au moins pu remarquer cela. Mais aveuglés par leur fanatisme, ils ont négligé le fait que le maître soit un vrai maçon et donc qu’il ne céderait pas, même sous la menace de mort.
L’erreur est donc double, d’une part la trahison de leur devoir et d’autre part l’incapacité de comprendre que les autres puissent rester fidèles aux leurs.
La question qu’on peut se poser maintenant est de savoir à quel moment ces compagnons se sont-ils éloignés de la ligne ? L’expert lors de l’initiation donne une piste. En effet, lors de cette initiation, quand on lui demande de s’engager pour le postulant il dit qu’il ne peut le faire que dans les limites de sa propre capacité d’empathie et surtout dans celle de la sagacité de la loge. Cela implique-t-il qu’il peut y avoir des mauvais apprentis ? Cela expliquerait bien des choses : le compagnon ne serait pas devenu mauvais, il l’aurait été dès le début. Le compagnon aurait trahit son devoir car c’était son dessein premier.
Mais cela ne convient pas vraiment puisque symboliquement l’apprenti n’a pas la liberté de s’éloigner de la ligne. Et donc, même si c’était le cas, même si il avait feint sa recherche intérieure, cela aurait dû être détecté plus tôt.
Et puis cette trahison n’est pas une œuvre solitaire. C’est le fruit d’une alliance. L’alliance des trois ressemble plus à un complot organisé qu’à un simple meurtre.
Mais si les compagnons ont dévié au cours de leur formation, que faisaient les surveillants ? Le second n’aurait-il pas pu détecter cette faiblesse chez eux quand ils étaient apprentis ? Et le premier surveillant n’aurait-il pas pu appréhender cette ambition démesurée chez certain des compagnons dont il avait la charge ? Le compagnon a la liberté de s’éloigner de la ligne tracée mais il doit y revenir et il doit faire cela sous la tutelle du premier surveillant.
Alors si on continue sur cette voie, l’erreur ne se résumerait pas aux trois mauvais compagnons.
Est ce imaginable ?
Fermeture
Ignorant moi même, je serais bien incapable de me prononcer sur cette question, qui restera donc en suspend.
Par contre, cela m’oblige à transposer cela à la construction de mon propre temple intérieur. Si je le fais, je suis obligé de remettre en cause les fondements de celle ci. En effet, si les surveillants sont en cause, il est possible que je ne puisse pas détecter en moi cette ambition, cette ignorance ou ce fanatisme, …peut-être que je ne possède pas les indicateurs nécessaire pour mettre ces défauts en évidence.
Donc en sortant de cette cérémonie, je suis obligé de me poser cette question : Y a t-il un mauvais compagnon en moi ? Et d’ailleurs ce rituel n’est-il pas fait pour me rappeler à l’ordre en me mettant en face de mes contradictions ?
L’interrogation serait alors : suis-je fidèle à mon devoir envers l’humanité, la franc-maçonnerie et envers moi-même ?
Même si on ne se la pose pas sous cette forme, je crois que de nombreux nouveaux maîtres se posent des questions sur la maturité de leur formation, de leur introspection.
Mais n’est ce pas le but de cette deuxième mort symbolique ? Ainsi, nous revenons sur nos naïves certitudes pour être confronté aux forces contradictoires. Peut-être ainsi en revoyant le pavé mosaïque trouverons-nous, entre ces forces, la bonne voie vers la lumière.
J’ai laissé quelques interrogations en suspend car je ne suis pas en mesure de répondre. En fait, je ne peux répondre car je ne suis pas mesure de questionner ces « mauvais compagnons ». Nous ne savons même pas qui ils sont exactement. C’est dommage car en eux réside sûrement un certain nombre de réponse. Le « pourquoi » nous est donné, mais beaucoup de points restent encore cachés.
J’ai dit Très Vénérable Maître
Résumé
Entré dans le temple pour son élévation à la maîtrise le récipiendaire est mis en accusation pour un crime grave. Le maître Hiram est mort et ce sont trois compagnons qui l’ont commis. Après avoir été disculpé le récipiendaire va revivre ce meurtre et sera ainsi mené à une mort symbolique qui le mènera à éveiller ses sens à un certain nombre de question sur lui même.
Rapidement le conférencier se pose des questions sur ce meurtre. Pour commencer, il étudie les armes utilisées pour en venir à conclure sur le sujet que ces compagnons les ont utilisés de manière significative. Elle effet, il met en évidence l’ignorance totale qu’ont ces compagnons pour le sens caché des choses. Cette ignorance est mise évidence par l’interprétation erronée du mot de passe de compagnon. Ces trois compagnons symbolisant l’ambition, l’ignorance et le fanatisme laissent leurs mauvais sentiments et leur passion les déborder. Ils se sont détournés de la voie vers la lumière sans être capable d’y revenir.
Au conférencier de revenir sur le contexte de ce crime et sur ce qui s’est passé avant. Il cherche à déterminer l’implication des autres compagnons et s’interroge sur la responsabilité des maîtres qui n’ont pas réussi à pressentir cela. Il cherche aussi à savoir s’ils se sont égarés au cours de leur initiation ou si simplement cette nature profonde n’a pas été détectée au début de leur réception.
Il expose ses propres doutes face à ce crime cherchant en lui la trace de ses mauvais compagnons. Enfin pour terminer, le conférencier reconnaît laisser derrière lui des questions sans réponses et admet que ce n’est qu’en étant confronté à ces mauvais compagnons qu’il pourra avoir les réponses.