Le GADLU
#3103009
Le repère historique du Grand Architecte de l’Univers
C∴ T∴
« Tous les Livres de Sagesse sont frères, s’ils nous permettent de rêver très haut pour ne pas réaliser trop bas. » Grégoire de Nazianze
Oh, je sais de nombreux écrits existent sur ce concept, ce symbole pour certains, dieu pour d’autres.
Oh, je sais la confusion existe toujours dans l’esprit des cherchants quand une expérience nouvelle s’ouvre devant leurs yeux, leurs mains, leurs pas et leurs intelligences.
Alors, il faut bien, pour commencer, par comprendre où donc se cache ce GADLU dans l’histoire de notre civilisation méditerranéenne et dans la petite histoire de la maçonnerie (je dis « petite » car la « grande » reste toujours à écrite).
Cette appellation dont tout le monde a plus ou moins entendu parler, est consubstantielle à la Franc-Maçonnerie, dit-on très souvent. Encore faut-il le démontrer !
Au 18e siècle, des Frères inspirés ont eu l’idée de remplacer le Dieu barbu, jaloux, exclusif… et quelquefois vindicatif, par une image libre de références partisanes ou religieuses précises ; ainsi, est probablement née cette idée d’un Créateur, d’un Concepteur ou d’un Principe.
Si nous essayons de cerner les premiers balbutiements de la pensée humaine, nous constatons justement que lorsque cette humanité s’éveille à la réflexion elle se pose les célèbres questions : D’où vient l’Univers ? D’où vient l’Homme ?
Et à ces questions, l’humanité répond par des cosmogonies et des théogonies. En effet, le monde, la nature, les êtres particuliers ne semblent pas tenir d’eux-mêmes leur existence et en remontant de cause en cause, la pensée en arrive à poser une existence absolue qui se suffit à elle-même. Cet être est considéré comme l’auteur ou l’ordonnateur du monde, de la nature, et bien évidemment des êtres particuliers, voire singuliers que nous semblons être.
Cet esprit est-il une force de la nature ou un être spirituel distinct de cette nature elle-même ? Nous sommes à cet instant à l’aurore de la pensée grecque.
Cette idée d’un esprit architecte va trouver toute sa force chez Platon : « Le Dieu prit toute la masse des choses visibles qui n’était pas en repos, mais se mouvait sans règle et sans ordre et la fit passer du désordre à l’ordre estimant que l’ordre était préférable à tous égards. » Timée.
Le Grand Architecte de l’Univers est difficile à comprendre et à définir, certes. Il est encore plus difficile d’en apercevoir son histoire et surtout sa première apparition dans des textes anciens. En effet, on peut penser que l’idée de Dieu ou de l’Être ne recouvre pas exactement l’idée de Grand Architecte de l’Univers.
Si l’on se réfère aux versions habituelles de la Genèse (dit récit de la Création), il s’agirait d’une création « ex nihilo ». Pour d’autres versions, plus ésotériques, il s’agirait de l’organisation d’un chaos et ainsi, la Genèse serait une description du développement de la conscience de l’Homme et de la prise de conscience de sa mission sur cette terre. Il ne semble pas très signifiant d’étudier la Genèse pour trouver notre cher GADLU car Elohim ou Yaveh ne semble pas être notre GADLU, les fondements sont différents, les causes et les conséquences sont divergentes.
Après de longs siècles de tâtonnements et d’enseignements essentiels (Egypte antique, notamment), Platon (4e siècle avant JC) explicita une notion dont on peut penser qu’elle donna naissance à notre Gadlu, sans pour cela en être absolument certain.
En ce temps-là, les hommes, en fait les savants, pensaient que les dieux et les hommes étaient étroitement unis voire parfaitement imbriqués dans la vie comme dans la mort. Tout était simple, l’ordre et le désordre dépendaient de la relation de l’homme avec les dieux.
Alors, l’Univers, a-t-il toujours existé ou a-t-il eu un commencement ?
Platon a une conception de cette première question ontologique très proche de la Genèse hébraïque : le ciel est né… ce qui est né doit nécessairement sa naissance à quelque cause… Pourquoi et comment son architecte l’a construit ? Une réponse apparaît dans le célèbre Timée : « celui qui a formé le devenir et l’univers a voulu que toutes choses fussent, autant que possible, semblables à luimême. » Timée.
Aristote complète cette conception en ayant l’intuition qu’il existe une force perpétuelle qui donne le mouvement à toutes choses dans l’univers. Le premier « moteur » est un être nécessaire qu’il considère comme principe… Aristote revient ainsi à la conception égyptienne et hébraïque. Et, dit-il, « aussi, appelons nous Dieu un vivant éternel parfait la vie et la durée continue et éternelle appartiennent donc à Dieu car c’est cela même qui est Dieu. » Métaphysique, (trad. J. Tricot).
Nous voyons bien que nos illustres anciens ne se sont pas beaucoup préoccupés du GADLU. Ils cherchaient à comprendre le mystère de la vie et de la mort, ils se posaient les questions sur le pourquoi et le comment de l’univers, mais le « rassembler ce qui était épars » n’était manifestement pas leur préoccupation première.
L’apparition du GADLU en Franc-Maçonnerie
La franc-maçonnerie peut revendiquer très légitimement une filiation directe à l’égard des initiations préhistoriques, en tant que celles-ci se trouvaient liées à l’art de bâtir la maison humaine et les temples. Ce n’est nullement un hasard que la franc-maçonnerie utilise dans ses rites le maillet, le ciseau, le compas, l’équerre, la règle, le levier, la truelle, la perpendiculaire, et le niveau : elle se conforme par-là strictement à l’usage théocratique, d’après lequel les instruments de travail détiennent une valeur initiatique. Ce sont des milieux initiatiques eux-mêmes qu’est parti l’art de bâtir ; ainsi se créa le principe de l’architecture, tout comme celui du Grand Œuvre et de là, au moment où nos anciens avaient besoin de rassembler tous les Hommes autour d’une idée essentielle, la Tolérance, ils inventèrent le GADLU.
A l’évidence, on ne trouve trace du Grand Architecte de l’Univers dans aucun des documents anciens en notre possession, regroupés en France sous le terme d’anciens devoirs. Ainsi, l’expression Grand Architecte de l’Univers ne semble pas constituer un héritage de la maçonnerie opérative, mis à part une note discordante qui fait apparaître cette expression au XIVe siècle chez les compagnons du Saint Devoir, mais sans en apporter une preuve historique irréfutable.
A cette exception près, toutes les études historiques s’accordent à reconnaître que la première mention du Grand Architecte de l’Univers, en Franc-Maçonnerie, date de 1723.
En Angleterre, dès 1530, le roi Henri VIII s’oppose au pape, et profite de la montée des idées réformistes pour faire d’une pierre deux coups. Il crée l’église anglicane dont il devient le chef suprême. Comme il se méfie des papistes et des organisations de métiers qui lui sont restés fidèles, il confisque tous les biens des abbayes et de l’église papiste, leur interdit de se réunir, de se livrer à des cérémonies et à des processions, de même qu’aux corporations de métiers.
Les Loges disparaissent officiellement.
En Ecosse, a contrario, les premières Loges modernes sont apparues au XVIe siècle. Avant cette date, la Loge représentait l’atelier où les ouvriers déposaient leurs outils, travaillaient à l’abri et se transmettaient, lors de cérémonies particulières, les secrets du métier (notamment celui du tracé et de l’érection des bâtiments). Par la suite, l’acceptation de non manuels pour des raisons économiques, mais également ésotériques (présence et influence des Rose-Croix notamment), les Loges devinrent une institution, un pouvoir régulateur (cf. G.
Versal).
Les premiers statuts créés par William Shaw sont connus, il était le Maître d’œuvre du Roi et surveillant général des Maçons (Gould, 1884, I, p. 385). Nous connaissons également les « lois et statuts » de la Loge d’Aberdeen datant de 1670 et certains auteurs ont repéré les noms de personnages, acceptés, qui occupèrent la charge de Surveillants dès 1590.
Dans l’ouvrage « Le Mot de Maçon », nous avons la confirmation qu’un commentaire ésotérique existait sur les colonnes J et B et que toutes les Loges avaient toutes les caractéristiques des Loges actuelles (orientation de la Loge, existence d’un Maître et de deux Surveillants, mot de maçon, instruction sous forme de questions-réponses, …).
Nous savons également qu’une forme de maçonnerie existait dès 1540 dans laquelle seuls deux grades existaient : celui de Compagnon (l’apprenti n’étant pas encore entré dans la Loge, il « reconnaissait les outils et les préparait ») et celui de Rose-Croix (prémisse des « hauts » grades), le Maître étant celui qui dirigeait les travaux du jour (les initiations s’effectuaient à midi).
L’Angleterre connaissait les Loges « modernes » avant la décision d’Henri VIII.
Une ordonnance du Moustier d’York, datée de 1532, montre que « les Maçons de la Loge étaient soumis à une hiérarchie qui prenait aussi en charge les examens à l’embauche ». En outre, un extrait des Archives d’York, daté de 1370 (vous avez bien lu !), prévoit un « serment que doit prêter le candidat ».
Tant en Ecosse qu’en Angleterre, les Loges devinrent au cours de ce XVIe siècle le refuge de tous les persécutés de l’Eglise catholique, alchimistes, rose-croix, et autres hermétistes. Ils furent accueillis et ils influencèrent la symbolique maçonnique
qui, toutefois, conserva son support issu des constructeurs. Ainsi, se diffusa la notion d’accueil des Templiers, mais ceci demeure du domaine de la légende… mais aucune référence au GADLU.
Quand nos prédécesseurs voulaient parler de dieu, il l’appelait dieu !
Alors, pourquoi cette évolution ?
Première certitude apportée par le XVIIe siècle, des Loges ont existé avant1717. De quelque nom qu’on pût les nommer selon les régions d’Europe, elles existèrent partout, notamment à l’époque des constructions des cathédrales (Strasbourg notamment). Cependant, et c’est ici que nous sortons de la légende anglaise, elles n’ont aucun lien avec ce qui se passa à Londres en 1717.
Avant la création de la maçonnerie dite « moderne », les fraternités de constructeurs étaient dirigées par un Magister ou un Maître. Seuls les compagnons connaissaient les mots et les secrets du métier. Des procès-verbaux de Loges anglaises de 1620 à 1687 prouvent que les termes de Maître et Compagnon étaient identiques et employés indifféremment l’un pour l’autre.
D’ailleurs, à la fin du XVIe siècle, en Ecosse (cf. les études et recherches de Stevenson), des Loges furent ouvertes aux non-professionnels et ces Frères étaient reçus directement au grade de Compagnon.
Au XVIIe siècle, la pensée intellectuelle est ouverte sur l’alchimie et les Rose-Croix, influencée par tout le mouvement spirituel de la Renaissance. La pensée maçonnique s’ajoutait à ce désir de connaissance ésotérique et ainsi, la maçonnerie a accepté de plus en plus de cherchants dans ses rangs. De ce fait, les Acceptés Maçons deviennent des membres à part entière. Citons l’un des plus célèbres,
Elias Ashmole (1617-1692) qui relate, dans son journal intime, sa réception dans cette honorable société du Lancashire (« le 16 octobre 1646, à 4h30 de l’après-midi, j’ai été fait Maçon, à Warrington. »).
Finalement, ce siècle voit fleurir les filiations les plus saugrenues, fabriquées en partant des légendes revendiquées par les Rose-Croix. Ceux-ci se voulaient pour ancêtres les « Esséniens », cette secte juive dont « saint Jean-Baptiste », le « Ioannès Baptista », aurait fait partie. Puis, bien sûr, pour passer de l’Orient à l’Occident, « les croisés » sont évidemment les supports de la tradition. C’est tentant, mais un peu vague. « Les Templiers » revinrent en Europe et furent poursuivis pour des pratiques secrètes de magie ! C’est eux qui gardaient l’héritage Essénien de « Jean » avec celui des gnostiques d’Égypte qu’ils avaient côtoyé en terre sarrasine.
Après tout, cette thèse n’est aucunement prouvée, mais elle peut se défendre.
Il est certain que le christianisme naissant s’est trouvé en compétition avec la « secte », l’église de Jean, l’église ésotérique, celle qui détenait la transmission du Maître (Jésus, évidemment) et qui disparaîtra finalement, beaucoup plus tard (XVIe ou XVIIe siècle) ou plutôt qui réalisera, vraisemblablement, sa fusion dans d’autres mouvements initiatiques comme la maçonnerie symbolique et initiatique… Pourquoi pas après tout !
Cette hypothèse se défend tout autant que la filiation templière.
Bien, mais toujours pas de GADLU !
Au 17e siècle et au début du 18e siècle, les francs-maçons étaient tous soit catholiques, soit protestants. Les plus anciens manuscrits maçonniques connus n’utilisent cependant jamais l’expression « Grand Architecte de l’Univers ».
C’est le cas par exemple du manuscrit Dumfries (c. 1710), bien qu’il fasse référence à de nombreuses reprises à « notre Seigneur Jésus-Christ » et mentionne que l’apprenti franc-maçon « doit être fidèle à Dieu et à la sainte Église catholique
».
C’est semble-t-il, en 1723, dans les « Constitutions of the free-masons », qu’on trouve pour la première fois ces termes dans le contexte maçonnique.
Leur auteur, le pasteur James Anderson les ayant probablement trouvés dans l’oeuvre de Jean Calvin. On retrouve également dans la divulgation « Three distinct Knocks », publiée à Dublin et à Londres en avril 1760, une expression proche des termes « Grand Architecte de l’Univers » : il s’agit d’une prière à « notre Seigneur Jésus-Christ » qui commence par ces termes : « Ô Seigneur Dieu, Grand et Universel Maçon du Monde, et premier constructeur de l’Homme comme s’il était un temple… »
Contrairement à une opinion répandue, l’expression « Grand Architecte de l’Univers » n’est, en maçonnerie, qu’une expression rapportée ; elle paraît d’un usage sinon courant, du moins fréquent au 16e siècle puisqu’on la trouve dans le premier tome de « L’Architecture » (1567) de Philibert de L’Orme et que Kepler l’utilise encore dans son « Astronomia noua » (1609).
Dans tous les cas, elle désigne Dieu, le Dieu tout-puissant ordonnateur du Ciel et de la Terre. Ce sont les Constitutions d’Anderson (1723) qui consacrent son usage maçonnique puisqu’elles sont placées sous les auspices du Grand Architecte de l’Univers.
L’expression n’y figure cependant qu’une fois : « Adam, notre premier ancêtre, créé à l’image de Dieu, le Grand Architecte de l’Univers, dut avoir les sciences libérales, particulièrement la géométrie, inscrites dans son cœur, car depuis la chute même, nous en trouvons les principes inscrits dans le cœur de ses descendants.»
Cependant, dans les procès-verbaux de la Grande Loge de Londres où l’on eût pu s’attendre à la rencontrer, l’invocation brille par son absence !
Il faut attendre la « Masonry Dissected » de Prichard (1730) pour que le Grand Architecte de l’Univers soit nommé en toutes lettres : « Quand vous êtes entré dans [la chambre du] Milieu, qu’avez-vous vu ?
– La représentation de la lettre G.
– Que dénote ce G ?
– Quelqu’un de plus grand que vous.
– Qui est ce plus grand que moi, qui suis un maçon franc et accepté, le maître d’une loge ?
– Le Grand Architecte et Artisan de l’Univers ou Celui qui fut transporté au sommet le plus haut du Temple sacré. »
Le GADLU figure donc dans la partie historique des Constitutions d’Anderson.
Si ce 18e siècle est l’un des plus foisonnants en matière rituelle, il laissa des traces quasi-indélébiles dans la mémoire des francs-maçons et des historiens par un non moins foisonnement de mensonges.
En effet, si ce siècle donna naissance à toutes les recherches ésotériques, il fut également celui des mensonges : la maçonnerie a été créée à Londres, les Constitutions dites d’Anderson représentent son texte fondateur …
La première édition des Constitutions d’Anderson a été éditée le 28 février 1723 et la seconde, datée de 1738, n’a été mise en vente, en réalité, que le 30 janvier 1739. D’après Marius Lepage (1902-1972), Anderson « ne fut guère qu’un porte-plume, un secrétaire au service d’un frère qui, pour des motifs que nous ignorons, ne tenait pas à assumer directement la paternité des nouvelles Constitutions… Peut-être voulait-il ne pas prendre trop de risque (sic). Et cet homme était d’origine française : Jean-Théophile Désaguliers. »
Dans chacune des deux éditions, Anderson retrace d’abord un historique de la franc-maçonnerie en faisant remonter celle-ci à Adam (pourquoi pas après tout) ! Ces récits historiques sont hautement imaginaires et souvent, très souvent ridicules voire idiots (Charles Martel est Roi de France pour ne vous citer qu’un exemple). Pour un historien moderne, un tel texte sent vraiment le tripotage, la manipulation historique volontaire.
D’ailleurs, la publication des premières Constitutions de 1723 n’a pas été sans provoquer de violentes réactions d’opposition parmi « ceux des maçons ayant encore conservé le vieil esprit opératif et religieux ».
Pourtant, la fameuse expression « athée stupide et libertin irréligieux » entraîna très rapidement une application fort dommageable : l’impossibilité d’initier les athées et les libres penseurs. Ce qui prouve une application de courte vue sans grande capacité d’analyse et de compréhension car pourquoi les rédacteurs auraient pris la peine d’utiliser les adjectifs « stupides » et « irréligieux » ?
Le déisme est passé par là !
Et ainsi, la Constitution de 1723 vient d’éprouver son plus important avatar !
D’autant que, dans la phase de création de la Grande Loge de Londres et de Westminster, dans leurs textes fondateurs, nulle part, nous ne trouvons d’allusion à la Bible, à Dieu, ni au Grand Architecte de l’Univers. Aucune bible n’est présente, ni aucun autre livre sacré ni d’ailleurs de prestation de serment. Il n’est pas question de prière ni avant, ni après le dîner.
Il n’est fait alors aucune référence à une croyance obligatoire, puisque les maçons ne sont astreints qu’à « cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord », laissant à chacun ses propres opinions, c’est à dire celle d’être des hommes de bien et loyaux ou hommes d’honneur et de probité. Ce qui pour l’époque est un signe de tolérance remarquable.
En effet, les Anciens Devoirs s’adressaient à une confrérie catholique, constructrice d’édifices sacrés, composée de loges opératives dispersées, tandis que les constitutions concernent des loges spéculatives groupées, organisées, déistes, au sein desquelles se côtoient des catholiques, des protestants, des juifs, … En tout état de cause, avec la symbolique du Grand Architecte de l’Univers apparaît une des premières manifestations de la liberté de conscience : des hommes de religion différentes peuvent officiellement se réunir et participer à une œuvre initiatique commune.
Ces constitutions ne se réfèrent plus aux « Old Charges » (Anciennes Obligations) chrétiennes qui invoquaient Dieu, la Sainte Trinité, la Sainte Église ou la Vierge Marie. Les Constitutions d’Anderson de 1723 n’imposent qu’une religion, celle sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être hommes de bien et loyaux, ou hommes d’honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou confessions qui aident à les distinguer.
On a prétendu que ces Constitutions prônaient le déisme, une religion naturelle et universelle au sens étymologique du mot, reliant les hommes entre eux par-delà les religions. Ce déisme pouvait, évidemment, dévier vers le naturalisme, le relativisme et l’incroyance.
On les modifia en 1738 !
Sous diverses pressions, le Grand Maître Dervenwater dans ses règlements du 27 octobre 1736 a cru devoir modifier cette conception libérale en imposant de façon formelle la croyance en un Dieu personnel, créateur de l’Univers, père de tous les hommes. Il précise : « un maçon ne sera jamais un athée, ni un libertin sans religion ». Cette position, en régression par rapport à celle d’Anderson, restera, hélas, celle de la Maçonnerie anglaise. Donc, le Maçon anglais doit avoir UN DIEU PERSONNEL, il doit être théiste et croire à des dogmes. Cette position est évidemment en net retrait sur celle, plus tolérante, d’Anderson.
Ainsi, l’appellation GADLU n’est plus un symbole, mais un objet de croyance, une autre dénomination de Dieu (une autre conception de Dieu, faudrait-il dire). La GLUA est, d’ailleurs, toujours restée fidèle à cette conception dogmatique.
Elle affirme entre autres que « la croyance au Grand Architecte de l’Univers et en sa volonté révélée seront les conditions essentielles à l’admission de ses membres ». Ici, avec l’expression « volonté révélée » aucune possibilité d’interprétation n’est possible.
En France, une des caractéristiques des maçons français a été leur engouement pour les grades écossais qui sont essentiellement des hauts grades et qui foisonnent au XVIIIe siècle. De plus, ces maçons ont une certaine prédilection pour la démarche symbolique, j’allais dire initiatique. Se multiplient alors rites et rituels dans lesquels le Grand Architecte de l’Univers, mélangé à de nombreuses élucubrations, conduisent le Grand Orient de France en 1786 à s’exprimer ainsi : « ramener la Franc-Maçonnerie à ses usages anciens et à rétablir les premières et importantes initiations dans leur antique et respectable pureté … ». 1786 … c’est l’apparition du Rite Français Moderne dans ses Ordres.
Dans la seconde moitié du 18e siècle et dans la première moitié du 19e siècle, la franc-maçonnerie s’ouvre à d’autres religions révélées et même, dans certains pays, à d’autres conceptions, en particulier déistes.
L’expression « Grand Architecte de l’Univers » fut alors de plus en plus fréquemment utilisée, souvent en remplacement du mot « Dieu », car étant plus générale, elle convenait aussi bien aux déistes qu’aux théistes des différentes religions.
Mais venons également sur un événement d’importance en France, le Convent du GODF en 1877. Tout en déclarant que la Franc-Maçonnerie regardait la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et qu’elle n’excluait personne pour ses croyances, les « Constituants » du Grand Orient de France proclamaient en 1849, comme principe fondamental de la Franc-Maçonnerie la croyance en l’existence de dieu et à l’immortalité de l’âme (sic).
En juillet 1875, Émile Littré et Jules Ferry furent initiés dans la loge « La Clémente Amitié ». Ce fut un événement maçonnique et mondain considérable, témoignant de l’engagement de la Franc-Maçonnerie française aux côtés de la Troisième République. C’est dans ce contexte que le pasteur et député républicain Frédéric Desmons présenta en septembre 1877 au Convent du Grand Orient un rapport dont la discussion déboucha sur un vote modifiant à une très large majorité l’article 1er de sa constitution de la manière suivante : « La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique
et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale universelle, des sciences et des arts et l’exercice de la bienfaisance.
Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine.
Elle n’exclut personne pour ses croyances. Elle a pour devise : Liberté, Égalité, Fraternité. »
Le Convent de cette « noble » institution avait eu fréquemment à discuter de l’article 1er de la Constitution. Il fut reconnu en 1876 que la Franc-Maçonnerie devait s’abstenir de toute affirmation dogmatique. Consultées sur le maintien du paragraphe stipulant que la franc-Maçonnerie a pour principe l’existence de dieu et l’immortalité de l’âme, les Loges donneront mission à leurs mandataires de voter la suppression de ce texte. Le Convent du GODF de 1877 modifia donc la Constitution dans le sens requis.
La décision d’abandonner l’obligation de la formule « A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers » que, traditionnellement, on plaçait en tête de tous les documents maçonniques et qui était le fond traditionnel de tous les serments maçonniques fut dramatique sur le plan de la symbolique.
Quelques Ateliers voulurent faire ressortir que le vote du Convent n’impliquait pas nécessairement cette mesure. Le dogme devait être écarté, mais une formule essentiellement symbolique n’aurait dû offusquer personne, puisque chacun restait libre de l’interpréter selon ses convictions personnelles. Ces interventions lors de nombreux Convents resteront sans résultat.
Ainsi, des Rites furent dénaturés, des Serments furent effectués sur des Constitutions qui n’étaient, en fait, qu’une imposture, les Maçons se séparèrent en deux clans : les réguliers et les reconnus… sans que personne n’applique le seul adage maçonnique valable : « rassembler ce qui est épars ».
Bien entendu, le Grand Maître Groussier (1er mandat en 1925) tenta de remettre de la symbolique dans le Rituel Français du Grand Orient de France qui n’avait plus aucune relation avec le Rite Français Moderne de 1783, seul véritable rite émanant historiquement du Grand Orient de France.
Le Frère Corneloup tenta également, dans la revue « Symbolisme », de faire un « Plaidoyer pour le Grand Architecte de l’Univers ». En vain !
Dans le même temps, au Convent de Lausanne de 1875, des Suprêmes Conseils Européens du Rite Ecossais, largement minoritaires (6 Conseils Suprêmes sur 22) ont adopté divers textes. Dans un document intitulé « Définitions », ils ont précisé : « La Franc-Maçonnerie a pour doctrine la reconnaissance d’une Force supérieure dont elle proclame l’existence sous le nom de Grand Architecte de l’Univers ». Puis, dans une « déclaration de principes », il a été arrêté que : « La Franc-Maçonnerie proclame l’existence d’un Principe Créateur sous le nom de Grand Architecte de l’Univers ». La position de l’Ecossisme montre que la notion de Grand Architecte de l’Univers est à la fois plus ample et plus restreinte que celle du Dieu des différentes religions. Il est indispensable d’éloigner de ce symbole fondamentaire toute connotation religieuse, car finalement les religions ne relient pas, elles divisent les êtres.
C’est bien pourquoi le Grand Architecte ne pouvait être autre chose qu’un Symbole, au sens premier du terme : ce qui réunit pour, qu’ensemble, nous puissions nous projeter.
Les Papes et les Evêques catholiques ne s’y sont pas trompés qui, tout au long des siècles n’ont cessé d’excommunier la Franc-Maçonnerie justement parce qu’ils avaient bien compris que le Grand Architecte de l’Univers n’était pas dieu, mais un symbole tel, qu’en réunissant les membres des religions différentes, il établissait une rivalité nécessaire avec une religion qui entendait garder le monopole de l’universalité et imposer au monde entier son autoritarisme spirituel.
Affirmer en 1875, lors d’une réunion improbable (qui n’avait en rien la valeur d’un Convent), que l’existence d’un principe créateur est le Grand Architecte de l’Univers, c’était ouvrir les portes à certains Francs-Maçons, attachés à l’antidogmatisme
et à la liberté de conscience, à renoncer à un symbole dont on prétendait faire un dogme !
Que le Grand Architecte de l’Univers soit l’Absolu, qu’il soit dieu ou qu’il soit l’Univers, entraîne des questions en cascade, en tout cas chez ceux qui se posent des questions, ce qui n’est pas souvent le cas chez les adhérents. C’est malheureusement, en le « dogmatisant » que le Grand Architecte de l’Univers est mort !
Bien que les documents du Convent de Lausanne (qui avait nécessité, notons-le, plus de 20 années de négociation) aient été paraphés par les délégués de six Suprêmes Conseils, ces accords furent rompus dans les mois qui suivirent, en partie pour des motifs relatifs à des conflits territoriaux entre les signataires, mais en grande partie aussi parce que les Écossais, les Anglais et les Américains refusaient catégoriquement une telle évolution (cf. l’excellente étude historique d’Alain Bernheim).
Toutefois, malgré le rejet de ce Convent, reconnaissons que le plus célèbre des Très Puissants Souverains Grands Commandeurs, Albert Pike, avait espérance en la grande réconciliation des différents Suprêmes Conseils. Aujourd’hui, cette
espérance demeure-t-elle dans le cœur de certains Grands Commandeurs, chacun désirant asseoir son pouvoir et son rayonnement à la direction de quelques Soeurs et Frères, et étant peu enclin au partage et à la fraternité. Chacun préférant son pré carré que l’universalité des Rites Maçonniques.
Pendant ce temps, que faisait la Grande Loge unie d’Angleterre ?
Comme tous les dogmes « immuables » et « éternels », ce concept connut de profondes métamorphoses. La Grande Loge unie d’Angleterre adopta au mois de mars 1878 la résolution suivante : « La Grande Loge unie d’Angleterre, toujours désireuse de recevoir dans l’esprit le plus fraternel les Frères appartenant à toute Grande Loge étrangère dont les travaux sont effectués selon les anciens Landmarks de l’Ordre, dont le premier et le plus important est la croyance au Grand Architecte de l’Univers, ne peut reconnaître comme « vrais et véritables » Frères ceux qui auront été initiés dans des Loges qui nient ou ignorent cette croyance. »
En 1929, elle publia ses huit Principes de base pour la reconnaissance par elle d’une grande loge étrangère. Le deuxième principe précise : « Que la croyance dans le Grand Architecte de L’Univers et en Sa volonté révélée soit une condition essentielle de l’admission des membres. »
En 1989, elle publia une nouvelle version de ces mêmes principes : « Pour être reconnue par la Grande Loge unie d’Angleterre, une Grande Loge doit respecter les normes suivantes : les FRANCS-MAÇONS placés sous sa juridiction doivent croire en un Être Suprême.
Ainsi, de virage obscurantiste en virage obscurantiste, cette obédience nie et renie la liberté de conscience et la liberté de pensée, elle tente désespérément un retour au religieux et à Dieu. Le maçon peut s’unir aux hommes de toutes les croyances pourvu qu’elles soient religieuses, mais pas aux incroyants, il doit être pieux.
Après le schisme des Anciens et des Modernes en Angleterre, on assiste au schisme entre la franc-maçonnerie anglo-saxonne et la maçonnerie continentale, ou autrement dit entre ce qui deviendra la franc-maçonnerie régulière et la franc-maçonnerie irrégulière.
En 1989, la Grande Loge Unie modifie de nouveau ses « basic principles » et dit que les Francs-maçons placés sous sa juridiction doivent croire en un ETRE SUPREME, (the belief in a Suprêmes Being) et, in fine, elle ajoute qu’il existe quelques soi-disant obédiences maçonniques qui ne respectent pas ces normes, par exemple qui n’exigent pas de leur membres la croyance en un Être Suprême et qui de ce fait sont « ipso facto » excommuniées.
Oui, excommunié, vous avez bien lu ! Ils se prennent vraiment pour le Vatican !
Devant cette division, cette opposition entre obédiences, on voit disparaître l’idée de fraternité, de centre d’union ou d’universalité de la franc-maçonnerie et cela grâce au Sublime et Grand Architecte de l’Univers qui ne sème pas uniquement la discorde totale dans ce monde, mais qui n’épargne pas non plus la franc-maçonnerie. Dieu divise les hommes comme il divise la franc-maçonnerie.
Rien de surprenant !
« La division, écrivait, en 1884, Mgr de Ségur dans son étude sur les Francs-maçons, est le caractère des œuvres de Satan parce que l’unité ne subsiste que dans la vérité et dans la charité ». Il oubliait sans doute combien la chrétienté est divisée en différentes sectes qui se sont entre-tuées pendant des siècles, ce qui n’a jamais été, fort heureusement, le cas entre les Obédiences maçonniques régulières et irrégulières.
On ne parle dès lors plus de maçonnerie, mais des maçonneries.
La maçonnerie dogmatique, en imposant la croyance en ce Dieu unique, anéantit l’humain au profit du divin.
Comment alors composer une maçonnerie non dogmatique avec des maçons qui le sont ?
Interdire dans les loges l’examen critique des idéologies religieuses va à l’encontre de la recherche illimitée de la vérité. Le maçon doit exercer son libre arbitre dans tous les domaines. Le maçon doit avoir le courage de se servir de son propre entendement.
Que dire, en première conclusion, de cette maigre nourriture spirituelle ?
D’abord, que la référence au Grand Architecte est un emprunt.
Ensuite, que son utilisation s’inscrit dans une tradition qui doit moins au judéo-christianisme qu’au néoplatonisme renaissant puisque Dieu n’est plus appréhendé comme le Dieu personnel de la Bible, mais comme un principe architectonique ordonnant un « chaos » préexistant selon les lois de la géométrie.