Les Rites
J∴ C∴ L∴
L’expression Rites est spécialement réservée pour désigner les Arcanes du Tabou, c’est-à-dire les procédés codifiés qui permettent de pénétrer de plain-pied dans le domaine redouté du sur ou du trans-réel : ceux de la mort, de la divinité, de l’Esprit ; déroulements conformes à des types ponctuels, traditionnels, transmis par ceux qui savent à ceux qui méritent de savoir ; techniques d’exécution d’un projet de découverte, de conciliation ou d’acquisition de forces occultes propres à réaliser l’objet du Moi supérieur ; prodiges de la Magie, exaucement du vœu religieux, pouvoir du Yoghi, Sagesse active du F M.
Regardons tout d’abord – et cela sans critique, car là n’est pas la question – ce que les adeptes de la Magie dénomment leur « Grande Opération » et qui a pour but, selon leur croyance, de mettre à leur service les Elémentals qui sont toujours d’après eux, les êtres sans responsabilité du Plan Astral, comme le sont les animaux de notre Plan Terrestre.
Le Magistre s’exerce à dédoubler sa personnalité, c’est-à-dire à pénétrer dans l’Astral en cherchant pendant de longues heures à voir paraître sur un miroir magique fait de charbon poli les formes que les Elémentals peuvent y condenser. Et c’est dans une sorte de délire somnambulique qu’il arrive à percevoir, au dire des auteurs, des oiseaux schématiques, une tête de tigre surmontant une colonne vertébrale, une tête de chien à bec-de-perroquet… et j’en passe. Ces visions de l’esprit déboîté de son support cérébral vous expliquent la raison pour laquelle, il y a peu de temps encore, on voilait les miroirs des chambres mortuaires afin que l’esprit du mort ne soit point effrayé par toutes ces formes errantes entre terre et ciel. Certains, les théosophes et les spirites, soutiennent qu’après la mort l’âme demeure envoûtée par son ex-corps au point de rester, plusieurs années parfois, dans une sorte de semi-matérialité ; sans doute est-ce là l’origine des chapelles ardentes et des hommages attentifs rendus à la dépouille mortelle.
Le Magistre doit encore apprendre les exorcismes de l’Air, de la Terre, de l’Eau et du Feu, choisir et consacrer ses outils dont la liste est fort précise et appropriée. À titre d’exemple, voici celle concernant la baguette magique : elle doit être de sureau, de la grosseur du pouce, choisie droite et de peau lisse, après minuit lors d’un quartier juste de la lune ; lancée en l’air trois fois et vers l’Orient, elle doit être reçue de la main sans jamais toucher terre tandis que se prononce une oraison, que je ne puis prononcer en ce lieu, tant il est vrai qu’elle ferait rougir la Pucelle d’Orléans elle-même.
Mais, voici maintenant le Magistre à pied d’œuvre, au centre de son quadruple cercle magique orné des noms des puissances occultes et enserrés de quatre pentagrammes ; déjà il s’est préparé à cet instant par les rigueurs de neuf jours de strict régime végétarien et de prière, et par une triple confession ; déjà il s’est muni de tous les outils consacrés et s’est vêtu de lin blanc de la tête aux pieds. Devant lui, sur une table servant d’autel sont disposés le couteau et la faucille à manche noir, la tasse pour le sang de la victime, le réchaud allumé, le grand Compas de la dualité, le livre des oraisons.
Il est prêt pour prononcer la conjuration des quatre, des sept puis la grande invocation de Salomon.
Cela fait, on verra apparaître – disent les auteurs – plusieurs fantômes remplissant l’air de clameur et une infinité de bêtes horribles. Mais le Magistre, épée ou baguette en main, l’autre posée sur le Pentacle les contiendra en disant : « Que vos prestiges cessent par la vertu du Dieu crucifié ». Et encore : « Voici le Pentacle de Salomon que j’ai apporté en votre présence – et ayant cité les noms des Anges et de Dieu – il ajoutera – : « … Soyez soumis à votre Maître au nom du Seigneur Bathat, tombant sur Abrac, Abeor se jetant sur Aberer ».
Enfin, voyant les Elémentals apaisés et réunis autour de son cercle protecteur, le Magistre découvrira le Pentacle voilé d’une pièce de lin blanc, représentant le Saint suaire, et dira : « Soyez obéissants, voici votre condamnation ». Quand ils se seront déclaré prêts à tout faire, il leur demandera ce qu’il désire, et ils le satisferont.
L’opération terminée, il les renverra ainsi : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit : allez en paix en vos retraites, et que la paix règne entre nous et vous ; soyez toujours prêts à venir dès que je vous appellerai ». (Tiré de la Magie de Papus).
Voyons maintenant les Rites qui sont accomplis dans la consécration d’une église, et qui ont pour but d’en faire la demeure de Dieu. Cette consécration est une fonction propre à l’évêque qui s’y est préparé par le jeûne.
Le matin de la cérémonie, en revêtant au presbytère ses habits pontificaux près des saintes reliques destinées à la future église, il récite les sept psaumes de la pénitence et les litanies des saints. Arrivé devant la porte fermée de l’église, il la bénit d’eau, s’en asperge, en asperge le clergé et le peuple, et conduit la procession trois fois autour du bâtiment dont il bénit les murs au nom de la très Sainte trinité tandis que la foule chante. De retour à la porte, l’évêque implore et appelle la bénédiction du Ciel frappant trois fois la porte de sa crosse en disant : « Princes, élevez vos portes, ouvrez-nous, portes éternelles ». À la dernière, il répète par trois fois : « Ouvrez, Ouvrez, Ouvrez ».
La porte s’étant ouverte, l’évêque s’avance sur le seuil et dit en y traçant le signe de la croix : « Paix à cette maison », le cœur répondant : « et à votre entrée ».
Parvenu au milieu de la nef, il s’agenouille et entonne le « Veni Creator spiritus » hymne continué par la foule avec les litanies et le Benedictus.
Maintenant le prélat trace sur une traînée de cendres faites en croix d’un bout à l’autre de l’église, les lettres des alphabets grec et latin dont la première et la dernière lettre doivent se trouver dans l’un des angles. (Union du grec et du barbare dans le sein de l’Eglise, la crosse qui trace symbolisant la doctrine des Apôtres).
Puis il bénit le sel, l’eau et le vin, les mêle et commence la consécration du maître-autel en entonnant l’antienne « Introibo ad altare Dei » que le chœur prolonge par le psaume « Judica me ». pendant ce temps, plongeant son pouce dans l’eau qu’il vient de bénir, il trace une croix au milieu et aux quatre angles de l’autel, et dit cinq fois : « Que cet autel soit béni à la plus grande gloire de Dieu, de la bienheureuse Vierge Marie, de tous les saints, au nom et à la mémoire de saint … (celui pour laquelle l’église est consacrée), au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». Il tourne ensuite sept fois autour de l’autel, l’aspergeant d’eau bénite et récitant le Miserere.
Au chant des psaumes, il bénit le haut, le milieu et le bas des murs en faisant trois fois le tour des murs intérieurs de l’église ; il imprime des signes de croix aux quatre angles et retourne à l’autel pour préparer, avec de l’eau bénite, le ciment qui doit en sceller la pierre dès que les reliques y seront déposées dans une sorte de petit tombeau.
Le prélat et les fidèles sortent donc du Temple pour aller quérir ces reliques en procession. En entrant à nouveau dans l’église, l’évêque dessine sur la porte trois signes de croix avec la Saint Chrême disant : « Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, Porte soit bénite, sanctifiée, consacrée, confirmée et dédiée au Seigneur Dieu. Porte soit l’entrée du Salut et la Paix ; Porte soit la porte pacifique par Celui qui s’est nommé la Porte, J.C.N.S. ».
De retour à l’autel, il place les reliques dans le tombeau et scelle la pierre dont il encense le milieu et les quatre angles. Puis il verse sur la pierre de l’autel le Saint Chrême qu’il étend de la main, comme il le fera ensuite pour les douze croix peintes sur les murailles de l’église.
Revenant une dernière fois à l’autel, il bénit l’encens répandu sur les cinq croix qu’il y avait dessinées et qui doit brûler avec cinq petit cierges placés dessus les croix. Quand ces cinq feux s’allument, l’Alléluia retentit, puis les fidèles entonnent le psaume de la victoire : « Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dissipés ! Que ceux qui le haïssent fuient devant sa face ».
(Tiré de l’Explication du Saint sacrifice de la Messe par le R. P. Martin, imprimeur de l’Archevêque d’Albi, 1899)
Regardons maintenant les Rites originaux en usage sur le continent noir, ceux de la circoncision qui sont initiatiques à leur manière.
Quand arrive l’âge de la circoncision, déjà les candidats à l’état d’homme, au moins trois ans auparavant, ont été initiés au courage, de ce que nous appellerions « une petite Lumière », par l’épreuve du lion des enfants, le terrible « Kondèn Diara ». Sous la conduite des aînés, on les avait, une veille de Ramadan, emmenés dans la brousse sous le grand arbre du lieu sacré et situé au confluent du Niger et du Komoni et où un feu brûlait. Ils avaient dû s’y agenouiller, fermer les yeux, se cacher la tête dans la terre tandis que tout autour lions et lionceaux rugissaient à quelques pas. (Parfaitement imités par les noirs à l’aide de planchettes ellipsoïdales attachées à une ficelle et qu’ils font rapidement tourner en l’air). Puis jusqu’à l’aube, auprès du feu, ils avaient dû apprendre les chants des incirconcis.
Mais maintenant une autre épreuve, celle qui fait l’homme, les attend. Les candidats à la circoncision, pendant une semaine entière et chaque après-midi, doivent danser le « soli » sur la grande place de la ville. Ils sont vêtus d’un boubou, brun rouge pour que le sang n’y paraisse point, descendant jusqu’aux chevilles mais fendu sur les flancs de haut en bas ; sur la tête se porte un bonnet blanc avec un pompon tombant sur le dos. La ville entière, hommes, femmes, enfants, appelés par le tam-tam, vient danser avec les candidats. Pendant la danse endiablée, le boubou voltigeant doit laisser paraître le foulard aux vives couleurs, don de la meilleure amie qui le portait sur la tête, et avec laquelle le candidat s’était accouplé.
De temps en temps, un homme s’avance, fait taire le tam-tam et les tambours pour porter un hommage public à la famille d’un candidat et lui faire don d’un bœuf, d’un sac de riz ou de maïs. Le dernier jour, on rase la tête des candidats, on les rassemble dans une case à ll’écart et isolée par une haie de bambous tressés.
Au cours de la nuit tous les boubous se trouvent cousus sur les flans et les bonnets grandis en hauteur par une armature d’osier, et c’est ainsi que les candidats doivent sortir le lendemain, pour danser seuls cette fois et en file indienne, les mains de chacun sur les épaules de l’autre, la danse du « coba » sous la conduite d’un ancien.
Tandis que tambours et tam-tams accompagnent, les candidats défilent trois fois le matin et trois fois la nuit à la lueur des torches entre deux rangées d’hommes en chantant : « coba ! Aye coba ! lama ! ».
Au sixième retour à la case, c’est le départ pour la brousse. Là, sur une aire circulaire parfaitement désherbée, chacun est placé devant une pierre et doit se dévêtir, les hommes silencieux faisant face, à l’écart. Puis l’opérateur paraît, chacun ressent une vive brûlure tandis que le sang jaillit et que les tamtams résonnent pour annoncer à la ville qu’un homme nouveau lui est né.
Voici donc VVFF, trois Rites à la fois assez semblables et assez différents et qui nous permettent de juger des nôtres par comparaison.
Tous trois, comme les nôtres, partent de l’homme qui doit se purifier pour aborder le Tabou : jeûne, nourriture spéciale, méditation, confession…
Tous trois, comme les nôtres, ont leur lieu sacré, leurs vêtements, leurs outils, leurs mots, leurs attitudes, leurs gestes s’appuyant sur une symbolique, et parfaitement ordonnés dans le temps et dans l’espace.
Tous trois, comme les nôtres, conduisent à un résultat surréel, puisque le Magiste compte désormais sur une domesticité invisible, le Chrétien sur la présence de son Dieu, le Noir sur sa capacité virile, et le Maç sur la Maîtrise de son Art spirituel.
Mais… là où les Rites maç diffèrent des autres, c’est par l’essence même de leur projet, car ils sont exécution de celui qui se propose de conduire l’homme-animal jusqu’à l’homme-Esprit, par l’effort de sa propre liberté ; celui qui voit se réaliser, degré par degré, la construction d’un être se faisant soi-même, droit, juste et bon qu’il découvre dans la réalité du Monde.
Les Rites maç sont un Art par la découverte de ces rapports qui, quoique réels, ne sont pas apparents et prépondérants pour qui que ce soit, mais seulement pour ceux qui cherchent le réel éternel sous le réel formel. Quel est le Profane qui dira spontanément que l’Equerre est un schème de droiture et le Pentagramme étoilé un projet d’harmonie ?
Ils sont aussi une Science de l’être pour savoir en nourrir la graine enclose dans la chair du fruit existentiel, et en faire la part solidaire d’une construction qui dépasse l’Espace et le Temps, et qui est la fibre concordante d’un Principe d’harmonie universelle.
Les Rites maç sont donc une discipline de Culture et non un Culte, et c’est pourquoi ils peuvent réaliser ce prodige réel de convenir à tous les hommes d’honneur épris de Vertu et de Vérité et non prisonnier d’un dogmatisme exclusif ; à tout homme conscient et libre qui reconnaît que l’Autre a le droit sacré d’être conscient et libre.
VVFF, vous sentez tous comme moi que nos Rites, en respectant notre liberté, nous ont conduits à la Royauté de nous-mêmes ; qu’ils nous ont exhaussés dans la mesure où nous nous sommes exhaussés dans le Bien, notre grâce s’est trouvée dans notre volonté de pureté et d’amour, comme déployée dans le seul rôle qu’un GAdes MM pourrait confier à l’ouvrier d’une œuvre de Vérité.
Nos Rites sont ceux de la Lum et de la Vie ; ceux que les deux Saints Jean eussent choisis : l’indépendant qui n’aimait que la Vérité, et l’autre que son Maître aimait jusqu’à lui confier sa Lum.
Nos Rites, qui en partie viennent de temps immémoriaux, survivront donc à tous les Rites parce qu’ils sont ceux de l’homme qui veut que le Temps porte l’homme de l’espèce humaine vers le Bien, par la culture de ses manifestations dans la réalité du Monde, éclairé de nos trois Lum, la Sagesse, la Force et la Beauté.