Pourquoi et comment la Franc Maçonnerie est née en Angleterre ?
Non communiqué
La Franc-maçonnerie dite « spéculative » ( un anglicisme signifiant « philosophique » ou composé par l’esprit) est cette école de pensée, constituée à Londres en 1717 par J.T. Desaguliers et réglementée en 1723 par les 1ères « Constitutions » d’Anderson, et qui se voulait « le centre d’union d’hommes de bien et loyaux » ayant pour but de servir l’humanité, en recherchant la vérité dans un cadre de tolérance générale et de liberté de conscience en vue de promouvoir la fraternité universelle. En retraçant l’histoire de la pensée anglaise traitant des problèmes de société, nous verrons comment l’Angleterre fut destinée à voir naître sur son sol ce groupe de pensée et d’action humaniste ayant pour but de libérer l’homme de ses préjugés et de servir le bien être général.
La pensée philosophique figée du moyen âge Européen
Au Moyen Age, l’esprit européen était dompté par la pensée unique des Pères de l’Eglise. Tout l’art médiéval et toute méditation de l’esprit ne pouvaient servir qu’à exprimer la même Foi, consacrée à la seule glorification de Dieu en Christ. Toute la pensée philosophique était alors limitée à se conforter dans les préceptes des Saintes Ecritures, considérées comme la révélation divine de la seule Vérité qui puisse exister. L’action de la raison était donc toujours déployée au service de la seule Foi dictée par le Pape.
Néanmoins, au XIII° siècle, par suite des nombreuses traductions en latin (demeuré la langue commune européenne de publication jusqu’au XVII° siècle) d’ouvrages traitant de la pensée d’Aristote, lus et appréciés par les doctes religieux de l’époque, il s’était posé le souci d’harmoniser cette pensée enrichissante mais profane, avec celle des Pères de l’Eglise. C’est alors que Saint Thomas d’Aquin (1226-1274) réussit à intégrer la rationalité aristotélicienne dans sa « Somme théologique » qui sert encore de nos jours à définir la théologie de l’Eglise romaine. Il y adopte notamment la distinction aristotélicienne entre l’essence et l’existence pour soutenir qu’en Dieu l’essence est incluse dans l’existence, alors que c’est l’intervention de Dieu dans l’essence de l’homme qui justifie l’existence de celui-ci. Cela permit à la scolastique thomiste de dépasser la pensée de Saint Augustin (354-430) qui avait soumis la raison au seul service de la Foi. De la sorte, la philosophie profane d’Aristote fut elle récupérée pour devenir la servante de la théologie chrétienne.
Néanmoins, le doute intellectuel demeurait toujours condamnable par l’orthodoxie catholique romaine, à travers les interrogatoires de l’Inquisition ou bien par la mise à l’Index des ouvrages à philosophie douteuse à partir du XVI° siècle. Il y avait donc toujours une menace d’arrêt de mort de la progression de la philosophie sous l’œil de Rome. Aussi, l’Angleterre, en devenue anglicane en 1534, bénéficiera t elle d’une certaine indépendance idéologique pour ses penseurs, à la différence de la France, où même en 1637 Descartes avait dû fuir en Hollande, pays protestant et tolérant, à la suite de la mise à l’Index de son ouvrage « Discours de la méthode » en raison de son « doute systématique ».
L’exception anglaise et le statut particulier de l’université d’Oxford
Une exception culturelle anodine a marqué la genèse de la pensée anglaise dès le lendemain de sa conquête par Guillaume le Conquérant: c’est l’arrivée des premiers Juifs qui accompagnaient le Duc de Normandie. Parmi eux, en 1073, se trouvait un grand astronome, Pedro Alfonso, qui va pratiquer ses recherches sans être soumis à la censure ecclésiastique qui dominait toutes les sciences de l’époque. Et Pedro Alfonso introduira alors, dans ce nouveau royaume d’Angleterre, une nouvelle tradition de recherche scientifique, débarrassée du carcan de la conception ptoléméenne datant du II° siècle qui plaçait la Terre au centre du monde, constitué d’un ciel fermé sous forme d’une demi coque abritant les astres fixes des étoiles, et où seuls le Soleil et la Lune tourneraient autour de la Terre. Pedro Alfonso inaugura une nouvelle façon de penser l’astronomie avec des instruments de mesure et des calculs mathématiques. Cela permit, au XII° siècle suivant, notamment à Robert Grosseteste, d’appliquer les mathématiques à toutes les sciences de la nature tout en y pratiquant l’observation et l’expérimentation pour tester les hypothèses avancées.
Cet empirisme naissant de la pensée anglaise se trouvera renforcé, au XIII° siècle, par les travaux pratiques du moine franciscain anglais, Roger Bacon (1214-1294), l’un des esprits les plus éclairés du Moyen âge, considéré comme l’ancêtre de la science expérimentale, auteur de plusieurs ouvrages sur l’optique (qui servait l’astronomie, base des sciences modernes) et sur ses découvertes chimiques parmi lesquelles la formule de la poudre. Aussi, sa phrase mémorable en dit elle long sur son apport méthodologique: « La preuve par le raisonnement ne suffit pas, il faut en plus l’expérimentation ».
Et, en ce même XIII° siècle où l’on consacrait la philosophie thomiste à Rome, le Franciscain Duns Scot (1265-1308) professait en Angleterre comment distinguer le domaine de la foi, non soumis au raisonnement dialectique, du domaine profane qui doit bénéficier de réponses sans mystères.
Au XIV° siècle, un autre Franciscain anglais, William of Occam (1285-1347), s’opposait encore plus à ce que le Pape aille s’immiscer dans les affaires temporelles : il proposa de séparer le domaine de la foi des autres domaines humains, où il suffirait d’user du bon sens pour décider du bon choix.
Enfin, faut il rappeler que l’esprit revendicatif de libertés individuelles s’était affirmé très tôt en Angleterre, dès la « Grande Charte » de 1215, par laquelle Jean Sans Terre reconnut à la noblesse le droit de s’opposer à toute nouvelle levée d’impôts sans consultation préalable.
Toute cette avancée méthodologique de la pensée anglaise va prédisposer l’Université d’Oxford, dès sa création au XIII° siècle, et avant même la réforme de l’Eglise anglicane en 1534 qui affranchira définitivement la politique anglaise des pressions de l’Inquisition romaine, à accueillir bien avant les autres universités du continent, tous les ouvrages de l’Antiquité et de la civilisation arabe, censurés par l’Eglise. L’Université d’Oxford était ainsi devenue le plus grand centre européen de recherches, annonçant l’éclosion
L’apport de L’académie de Florence à la pensée de la renaissance
Alors qu’au niveau européen l’enseignement et la diffusion des idées nouvelles étaient sévèrement contrôlés par l’Inquisition, il s’est trouvé que, à la faveur du Concile de réconciliation des 2 Eglises d’Orient et d’Occident réunies à Florence en 1439 aux frais du grand mécène Cosme de Médicis, ce dernier obtint du Pape l’autorisation de la libre circulation des ouvrages de l’Antiquité grecque et de philosophie hermétique jusque là interdits. Et il créa à Florence, avec l’aide de l’érudit grec Pléthon, une « Academia » sur le modèle de Platon, qui sera dirigée, dans la seconde moitié du XV° siècle, par Marsile Ficin (1433-1499), traducteur des auteurs de l’Antiquité grecque enseignant l’union de l’âme humaine avec Dieu par la contemplation et l’extase.
L’apogée de cette « Academia » fut atteint avec un philosophe de génie, Pic de la Mirandole (1463-1494), mort empoisonné probablement pour avoir puisé dans l’astrologie et la Kabbale sa science de la « Magie Naturelle », qui allait bouleverser la pensée unique et l’ordre établi et cautionné par l’Eglise en cherchant à réaliser le bonheur de l’homme sur Terre. En effet, sa Théorie de la « Magie Blanche » avait pour résultat d’offrir à l’homme, désormais libre de ses choix, la capacité de manipuler les secrets de la Nature, dont les lois occultes pouvaient être redécouvertes grâce à des recherches ésotériques antiques et païennes ainsi que des travaux kabbalistiques, le tout étant proscrit par Rome.
Il faut bien avoir présent à l’esprit que ces « sciences » antiques et occultes représentaient une nouveauté extraordinaire pour les intellectuels vivant au Quattrocento, les qualifiaient de connaissances « magiques » de la nature parce que la science moderne n’était pas encore née. Cela offrait à l’homme de redécouvrir les lois de la Nature qui lui avaient cachées depuis sa déchéance par le péché. Il pouvait désormais étudier les textes « anciens » datant de la plus haute Antiquité, comme sources de cette connaissance primordiale, datant d’avant le Déluge. Or, pour y prétendre, il fallait une illumination de l’esprit qui ne pouvait être obtenue qu’après sa purification grâce à une discipline d’extase et de contemplation, à laquelle seule une élite, les « Mages », pouvait accéder. En effet, si Dieu, maître de l’univers, avait fait en sorte d’en cacher les secrets, c’était bien pour ne plus les divulguer aux impurs, et, à cet effet, il usa de symboles et d’hiéroglyphes qui ne sont accessibles à la compréhension humaine qu’à la suite d’un cheminement initiatique d’accès au divin par la méditation et le mysticisme. On avait ainsi la clé de la connaissance ultime dans « l’unité primordiale » de l’homme avec Dieu. C’est ce qu’on appela le mouvement « hermétique », issu des ouvrages attribués à Hermès Trismégiste (càd 3 fois puissant), qui aurait communiqué son enseignement divin à une élite de l’Antiquité égyptienne pour perpétuer le savoir issu de Dieu. La connaissance de ces mystères divins fut alors assimilée à la « Magie Blanche ou Naturelle ».
Il faut ici retenir que cette interprétation ésotérique corroborait la légende biblique de la colonne de marbre retrouvée par Hermès après le Déluge, sur laquelle étaient gravés les 7 Arts libéraux, somme de tout le savoir de l’humanité, et que les maçons du Moyen âge étudiaient à travers leurs « Anciens Devoirs » ou « Old charges ». C’est ce qui leur donnait une très haute idée d’eux-mêmes, s’estimant les héritiers de la « Connaissance » des Temps Anciens, les amenant à sévèrement réglementer l’entrée dans leur métier en le protégeant par « le Mot de Maçon » tenu secret.
Et, à l’effet d’atteindre à cette « unité primordiale » entre l’univers divin et l’homme la tolérance était de règle dans le travail d’équipe qui se pratiquait à l' »Academia » des ducs De Médicis à Florence. Aussi, avait-elle pour devise la célèbre phrase de Pléthon, prononcée à la réunion conciliaire des 2 Eglises, à Florence, en 1439 : « Chaque religion n’est qu’un morceau du miroir brisé d’Aphrodite ». Ce modèle florentin sera le fondement de la Renaissance à travers tous les « salons philosophiques » de l’Europe qui adoptèrent la principale des « 900 thèses » de Pic de la Mirandole : « La liberté est un don de Dieu à l’homme pour qu’il choisisse ses croyances sans condamnation ».
La renaissance anglaise au XVI siècle : la référence morale de Sir Thomas Moore, le Socrate anglais
L’ère nouvelle de la Renaissance se caractérisa par la formation de l’Etat moderne et centralisé, exigeant des ressources financières en constante augmentation. Cela confrontait les monarques à la noblesse et à la nouvelle bourgeoisie d’affaires, dont les révoltes finirent par faire douter du droit divin du pouvoir royal hérité du Moyen âge. Aussi, Machiavel (1469-1527) expose-t-il dans « Le Prince », comment la ruse, la duplicité et la cruauté froide et calculée étaient devenues le meilleur moyen de conquérir et de se maintenir au pouvoir, sans plus croire à l’intervention de Dieu dans l’action politique.
C’est dans ce contexte sociopolitique de la Renaissance que Thomas More (1478-1535), à la fois philosophe, théologien, juge et surtout homme d’Etat au service du roi Henri VIII, va publier en 1516 son livre « Utopie » (signifiant littéralement « nulle part »). Il y prône un système de gouvernement idéal, de type démocratique et socialiste, sans aucune tyrannie et sensé représenter un modèle de société parfaite où il n’y a ni calamité ni injustice. Il explique cet état de grâce par l’absence de propriété privée et par la tolérance religieuse. Dans cette société idéale chacun a l’accès gratuit à l’enseignement professionnel de son choix, en vue d’exercer un métier pour vivre des fruits de son travail. Il n’y existe pas de ségrégation sexuelle. La religion pratiquée y est un théisme neutre, sans confession particulière, où seule la loi morale demeure en vigueur, et où les prêtres et pasteurs des différentes confessions sont choisis par leurs fidèles. Des cours d’instruction civique y sont donnés pour éveiller la conscience politique des citoyens, éclairés et responsables de leur vie en société pour le bien commun.
A la différence de son contemporain Machiavel, Thomas More s’oppose à la raison d’Etat comme moyen de gouvernement, préférant qu’elle demeure soumise au bien-être général de la population. Par l’exemple de sa vie publique et par ses œuvres littéraires, Sir Thomas More avait donc préconisé une refonte totale de la société anglaise en vue de réaliser le bonheur de tous les citoyens, alors que l’Angleterre de son temps était gouvernée par un tyran, Henri VIII, à l’image des autres Etats européens de cette époque. Et Thomas Moore avait proposé, deux siècles avant la naissance de la Franc-maçonnerie, que la société puisse vivre un jour dans une parfaite harmonie sous un système de gouvernement humaniste. Son immolation en 1536 par Henri VIII servira d' »exemple socratique » aux futures générations de penseurs et responsables politiques anglais, dans leur souci constant de veiller à l’amélioration du bien-être général de la société.
La nouvelle conception de l’homme de la renaissance et la particularité de la bonne gouvernance anglaise
La découverte héliocentrique de Copernic en 1543, renforcée en 1583 par celle de Giordano Bruno affirmant que l’univers est infini et pourrait contenir cent mille planètes comme la Terre, va révolutionner la conception du monde jusque là considéré comme une coque close, abritant les étoiles dans sa voûte, par delà laquelle flotterait le Paradis céleste. Il fallait désormais repenser le monde pour redécouvrir les lois cachées qui régissent sa nature, avec l’espérance qu’un nouveau bonheur pourrait en surgir pour améliorer la condition humaine qui avait trop souffert dans les siècles passés des malheurs provenant des guerres, disettes et autres épidémies du type « Peste Noire »…
Désormais, à la suite des nouvelles idées progressistes diffusées par « l’Academia » de Florence et l’ »Utopie » de Thomas Moore, le gentleman anglais se devait donc de chercher à pénétrer les lois de la Nature et ne plus se contenter des sermons dominicaux. Il s’aperçoit que, par son travail, il pourra changer l’ordre des choses en fonction de ses compétences, le travail n’étant plus considéré comme punition du péché originel, mais comme libérateur de sa condition passée d’homme soumis et ignorant.
Cette idéologie humaniste de la Renaissance anglaise initiée par Thomas Moore sera encore renforcée, moins d’un siècle plus tard, par les travaux d’un autre grand homme d’Etat, Francis Bacon. De la sorte, l’histoire des institutions politiques anglaises est-elle jalonnée par la prééminence de ces deux grands hommes d’Etat à la pensée révolutionnaire, ayant pour principal souci d’améliorer la gouvernance de leur pays au service du bien-être général de la société, au lieu de servir les seuls intérêts du Roi, comme cela se passait en France et ailleurs sur le continent européen. Cette grande différence de système de pensée et d’action politique peut s’expliquer des deux façons suivantes:
-d’abord, à la suite de sa rupture avec le Pape, en 1534, Henri VIII sécularisa les biens du clergé régulier, dont les 800 monastères et leurs dépendances représentaient le quart des richesses du royaume, et il les céda à bas prix à l’aristocratie et à la bourgeoisie terrienne qui lui furent très reconnaissantes en devenant ses alliées politiques, alors qu’en France et ailleurs les rois étaient aux prises avec les complots de leur Noblesse, toujours frondeuse et conspiratrice;
-ensuite, l’isolement insulaire de l’Angleterre la protégeait jusqu’au milieu du XVI° siècle contre toute invasion venant du continent, l’Ecosse voisine (l’Irlande lui étant rattachée depuis Henri II), étant devenue son alliée par des mariages princiers, ce qui aboutira en 1603 à ce que Jacques VI d’Ecosse hérite de la couronne d’Angleterre à la mort de sa cousine Elisabeth 1ère d’Angleterre. Les monarques anglais pouvaient donc se consacrer tranquillement à la bonne gouvernance de leur royaume, encore faiblement peuplé (3 millions d’habitants au XVI° siècle contre 1 million en Ecosse)
Francis Bacon, une pensée expérimentale au service du bonheur de tous
Avec la Renaissance, le mot « Science » s’identifiait à la connaissance d’un système de pensée offrant une explication du monde ou des phénomènes de la nature. A la différence des sciences modernes, les « sciences » de la Renaissance avaient un caractère commun, leur ésotérisme. Leur intérêt était d’autant plus attractif qu’elles étaient libres d’interprétation en raison de leur nature occulte, de leur expression symbolique et de leur tournure mystique et mystérieuse. Leur apprentissage se pratiquait dans le secret des « salons » d’intellectuels, à l’abri des regards intrus.
Cette ambiance intellectuelle aboutissant nécessairement à des dérapages mystificateurs qui révoltaient certains esprits critiques et rationnels, il s’est trouvé parmi ces derniers un grand esprit logique et expérimental, Francis Bacon, qui va se battre contre cette nouvelle forme d’obscurantisme à caractère ésotérique qui succédait à l’obscurantisme médiéval antérieur. Francis Bacon (1561-1626) va inaugurer une nouvelle forme de pensée critique, fondée sur la logique expérimentale, exprimée dans son ouvrage « Novum Organum », sous-titré « Nouvelle méthode pour interpréter la nature », publié en 1620, quand il était encore Lord Chancelier du roi Jacques 1er d’Angleterre/Jacques VI d’Ecosse, ce lui valut une très large diffusion nationale, notamment à Oxford. Il s’agit, en fait, d’un traité philosophique où il propose de faire « une purge de l’intellect », en faisant table rase des 4 catégories d’« idoles » qui encombrent l’esprit humain, et provenant de l’hérédité, de la culture du milieu, de l’ego personnel et de nos habitudes acquises dans la rue et le langage courant. Selon Francis Bacon, faire table rase de tous ces préjugés permettrait alors de réaliser l’homme nouveau, qui deviendrait libre, responsable et efficace au service de la société. A partir de là, il estime que l’on n’a plus besoin de faire appel aux « Anciens » (càd les penseurs de l’Antiquité) pour orienter notre action, mais qu’il faut plutôt innover avec de nouvelles idées pour repenser le monde à venir et créer des techniques nouvelles pour accroître l’efficacité productive en réalisant un plus grand bonheur en société. Tout cela annonce, un siècle à l’avance, le but de la Franc maçonnerie qui naîtra en 1717.
En outre, F. Bacon a inventé le concept de « progrès des sciences », de gain de productivité et le souci d’efficacité ou d’efficience comme facteurs du progrès social. A cet effet, il propose que la recherche devienne une œuvre collective pour accroître son efficacité de façon à entraîner un développement généralisé et accéléré du progrès au service du bien commun de l’humanité. Cela est lisible dans son roman « Nova Atlantis » où l’Etat crée des « instituts de recherche » pour favoriser les échanges entre savants du monde entier, de façon à supplanter les « Mages de la Nature », magnifiés par la Renaissance.
Quant au niveau politique, sa « Nova Atlantis » ou « Nouvelle Atlantide » prône la tolérance religieuse comme favorisant le progrès général grâce au savoir-faire que ses diverses communautés religieuses pourraient apporter à la nation. Il avait notamment plaidé pour le retour de la communauté juive en Angleterre (dont elle avait été expulsée en 1290), ce que le Parlement finira par autoriser en 1656.
Enfin, cette « Nova Atlantis », publiée en 1626 après la mort de F. Bacon, annonçait la création au sein de l’Université d’Oxford, en 1645, du fameux « Invisible College » qui sera transmuté en « Royal Society » à Londres en 1662 par le roi Charles II qui en fit son conseil scientifique. Et il n’est pas étonnant que ce soit justement des membres de la « Royal Society » qui créeront la Franc maçonnerie « spéculative » en 1717, sous l’égide de l’équipe scientifique de Newton, dont J.T. Desaguliers était le secrétaire principal.
Le rôle de « l’invisible collège » de l’université d’Oxford puis de la royal society dans la naissance de la Franc Maçonnerie
L’université d’Oxford est actuellement composée de 21 “College” datant de 1264 à 1874. Ils ont un statut exceptionnel de totale indépendance. Leur respect a permis de conserver intactes leurs archives qui sont les plus riches du monde. Toutes ces institutions étant multidisciplinaires, il s’est trouvé qu’au XVI° siècle des affinités de pensée avaient regroupé des savants de différents « College » pour échanger leurs réflexions sur des thèmes communs. Ils avaient fini par constituer des associations se réunissant périodiquement et débouchant sur des règles internes de fonctionnement sous forme de cotisations et de cooptations, en se donnant une appellation spécifique d’identification. C’est ainsi qu’en dehors des 21 « College » officiels de l’Université d’Oxford ces groupes d’études s’étaient donnés pour surnoms, « Gresham College » pour les chercheurs orientés sur l’analyse monétaire, ou « Society of Antiquarians » en 1574 pour des chercheurs de la civilisation des anciens druides, ou encore « Utopies » se réclamant de la pensée humaniste de Sir Thomas Moore et qui sera muée en « Invisible College » en 1645 en souvenir de Sir Francis Bacon, pour traiter des problèmes de société. Cette dernière association regroupait des chercheurs ayant pour but de trouver les moyens de résoudre les contradictions de la société anglaise, déchirée par le fanatisme religieux d’une part, et par les tensions entre un pouvoir royal absolutiste et un Parlement réclamant ses droits politiques en vue de protéger les personnes contre l’arbitraire royal et les contribuables contre la levée abusive d’impôts sans consultation des représentants du peuple.
Il faut ici mentionner que l’ancienne association des chercheurs universitaires d’Oxford membres de « Utopies » avait dû, au début du XVII° siècle, se subdiviser en 2 branches distinctes en vue d’accueillir le groupe des chercheurs de « society of Antiquarians ». En effet, celle-ci fut interdite par Jacques VI d’Ecosse devenu aussi Roi d’Angleterre en 1603 sous le nom Jacques 1er d’Angleterre qui pourchassa les « druidistes » prônant le retour à la civilisation celtique comme source de vérité ancienne au lieu de se référer à l’Antiquité grecque, comme cela se pratiquait dans toute la Renaissance européenne inspirée par l’Académie platonicienne de Florence. Cette condamnation du druidisme s’explique par le refus de celle-ci de croire au pouvoir royal de droit divin, dont le Roi Jacques était l’incarnation vivante.
Les deux nouvelles branches de « Utopies » avaient donc désormais pour caractéristiques :
-a) d’une part, dans l’ambiance de la pensée ésotérique en vogue au début XVII°, le sous-groupe originel des chercheurs membres de « Utopies » était influencé par son chef Robert Fludd (1574-1637) qui prônait une conception du monde, à la fois gnostique et manichéenne, soutenant la thèse d’un « Dieu caché », càd non révélé, laissant agir les 2 grandes forces contraires, le Bien et le Mal, qui animent le monde, et entre lesquelles l’Homme doit avoir le libre choix pour agir et pouvoir alors, par sa vertu et par son travail sur lui-même et sur la Nature, rejoindre la « Cause Ultime » du « Tout en Un » de la philosophie hermétique. Il y a là une volonté de responsabilisation de l’homme à travers sa liberté qui va favoriser l’avènement de la science moderne d’une part, et cela va rapprocher ces penseurs de l’idéologie Rose+croix visant à transformer la société. Et, c’est pourquoi ce groupe se donnera en 1645 le surnom de « Invisible College » sous l’influence d’Elias Ashmole (1617-1692) et de Thomas Vaughan (1602-1666), tous deux rosicruciens, prônant les principes de tolérance religieuse et politique en cette époque de guerre civile, ainsi que la purification de l’être intérieur en vue de réaliser le grand œuvre alchimique d’une société parfaite. Notons pour preuve que Vaughan avait édité en 1652 la première version anglaise de la « Fama Fraternitatis » et de la « Confessio » (publiés en 1614&15 en latin, en Rhénanie), 2 ouvrages signés du nom d’emprunt de Valentin Andrea, demeuré physiquement inconnu en raison de la règle des Rose+Croix de l’époque exigeant, sous peine de mort, de ne jamais se dévoiler ni dévoiler les autres membres, ce qui les rendait donc « invisibles ». Et faudrait il ajouter ici que Sir Robert Moray, premier Président de la « Royal Society » en 1660, avait été considéré comme le patron spirituel de Thomas Vaughan, laissant penser que ce dernier a dû se faire initier « Accepted free mason » en plus de sa qualité de chef des Rose+croix anglais, ce cumul idéologique étant pratique courante à cette époque où les 2 mouvements, Rose+croix et « Franc maçon accepté », se rejoignaient et se soutenaient dans leur quête occulte, dans le secret de leurs attitudes et surtout dans leur but commun de transformer la société dans une orientation moderne, où l’harmonie sociale serait obtenue grâce à la direction de la société par des esprits nouveaux, éclairés par la science moderne et tout à la fois solidaires et accomplis à l’amour du prochain. Il était donc facile de comprendre l’attrait des gentlemen anglais pour l’une et l’autre de ces écoles de pensée à la fin du XVII° et début XVIII° siècle, tous souhaitant, à travers les conseils de la « Royal Society », l’avènement d’une nouvelle société où la liberté de conscience et de culte viendrait côtoyer l’amour du prochain et la tolérance, sous les auspices d’un gouvernement royal éclairé par des savants et des philosophes humanistes;
-b) d’autre part, l’autre sous-groupe de « Utopies » était surnommé « Antiquarians » puis « Antients », par allusion à ses origines de la « Society of Antiquarians », interdite par le Roi Jacques 1er d’Angleterre successeur d’Elisabeth 1ère. Leurs recherches sur les Druides avaient en effet révélé qu’il n’existait pas de pouvoir royal de droit divin dans cette civilisation antique qu’ils considéraient comme l’ancêtre des britanniques et vers laquelle ces chercheurs préféraient se tourner pour y puiser la vérité primordiale que la Renaissance florentine avait déclaré se trouver dans les anciennes civilisations disparues en Egypte et en Grèce. Et cette conclusion politique de leurs recherches les avait rendus suspects et dangereux aux yeux de Jacques 1er, d’autant plus que Roi était féru d’Antiquité égyptienne et gréco-romaine tout en étant imbu de son pouvoir royal de droit divin. Et c’est alors que, grâce à l’érudit Elias Ashmole, intéressé par ses recherches historiques sur les Druides, John Aubrey (1628-1697), premier archéologue des temps modernes et chef du groupe des « Ancients », a dû se faire initier avec les siens (dont John Wilkins et William Musgrave, deux grands humanistes de cette époque anglaise) comme « Accepted Free Massons », en suivant l’initiation d’Ashmole de 1646. Cette affinité de proximité entre « Antiquarians » et « Invisibles » sous l’égide d’Ashmole, personnalité éminente s’il en fut, fit que les « loges » anglaises » se multiplièrent en y accueillant les gentlemen éclairés par l’esprit de liberté caractérisant la renaissance. Il faut cependant noter que ces « loges » n’étaient pas des salles fixes mais des « Tenues de loge » qui se réunissaient en un lieu ponctuel pour les besoins d’une initiation de nouveaux « Free Masons » dits « Accepted », ou bien pour débattre d’un problème philosophique de société. Et cette « loge » se tenait soit dans une auberge, comme cela se pratiquait entre les chercheurs d’Oxford, soit chez l’un de ses membres.
Le role de la « Royal society » dans l’évolution de la Franc Maçonnerie
Une distinction se fit jour très vite entre ces 2 sous-groupes de l’ « Invisible College », donnant deux points de vue opposés de l’idéologie des gentlemen anglais du début XVIII° siècle: le premier, attaché aux traditions druidiques et surnommé les « Antients » (rappelant la «Society of Antiquarians ») qui croyaient en un Dieu monothéiste et étaient plutôt conservateurs; le second, surnommé les « Moderns », plutôt déiste et soutenant la notion de progrès des sciences autour de Newton et Desaguliers au sein de la « Royal society ».
Cette dualité se répercutera plus tard sur l’évolution de la Franc-maçonnerie anglaise. En effet, 6 mois après la création, au solstice d’été de 1717, de la « Grande Loge de Westminster » par J.T. Desaguliers et des Frères « Moderns », un autre groupe de Frères « Ancients » créèrent, au solstice d’hiver de la même année, une autre « Grande Loge » dite druidique. Ces 2 obédiences londoniennes se feront concurrence jusqu’en 1738 où, après la mort de Desaguliers, interviendra un 1er rapprochement avec une 1ère révision des « Constitutions » de 1723 portant sur une foi en « Dieu révélé » remplaçant la « Loi Morale », pour ensuite fusionner en 1813, sous la domination des « Ancients », en « Grande Loge Unie d’Angleterre ».
C’est ce « dogmatisme » des « Ancients » qui mènera à la rupture entre les 2 Franc-maçonneries anglaise et française, cette dernière, à l’époque, demeurant attachée à l’esprit de laïcité et au déisme des « Moderns » inspirés de « la philosophie naturelle » newtonienne au sein de la « Royal Society », laquelle avait bien été définie dans les 1ères « Constitutions » par le prêtre huguenot anglican J.T. Desaguliers et le pasteur presbytérien écossais J. Anderson, écrivant que la seule religion unissant les membres de notre association étant celle d’être « des gens de bien et loyaux » au service du bien-être de la société.
Rappelons que cette « philosophie naturelle » visait à bâtir une société humaine à l’image de l’univers avec sa loi de gravitation symbolisant l’amour dans sa version d’acceptation de l’autre, sans discrimination religieuse ni politique, comme cela était décrit dans la Bible au temps la 1ère civilisation humaine d’avant le Déluge. Cela ramenait donc à la « Loi Morale », sans dogmes diviseurs des hommes.
Il faut noter que le profil de la « Royal Society » répondait exactement au vœu de Francis Bacon de voir regroupés savants et philosophes en vue de proposer la meilleure façon de gérer la société. Aussi, Charles II, dès son rétablissement sur le trône en 1660, les accueillera t il au sein de la « Royal Society » qu’il créa à cet effet, sur les conseils de Robert Moray, ingénieur et philosophe Franc maçon. Isaac Newton y fut élu en 1672 et la présida de 1703 à sa mort en 1727, favorisant l’avènement de la révolution technique comme le voulait F. Bacon, ce qui consacra l’avance technologique de l’Angleterre aux 2 siècles suivants.
Poursuivant la pensée humaniste de Francis Bacon exprimée dans « Nova Atlantis », le but de la « Royal Society » était il de mettre en commun leurs travaux pour servir le bien commun de l’humanité sous l’égide de la sagesse et de la tolérance, qu’ils groupaient sous le nom de « la raison générale de l’humanité ». Aussi, ces préceptes humanistes se retrouvent ils dans le 1er article des « Constitutions » d’Anderson. Et, cherchant à réaliser la bonne entente au sein de son groupe, la « Royal Society » estimait-elle que l’athéisme ne doit pas être « stupide », pour la simple raison qu’un tel ordonnancement de l’univers ne pouvait être que l’œuvre d’une puissance divine, dénommée « Grand Architecte ». Mais elle admettait, par contre, qu’une certaine forme d’athéisme, signifiant une opposition contre les dogmatismes religieux, puisse se développer chez ceux qui se révoltent contre tous les abus de pouvoir qui agiraient contre le bien-être de la société. C’est pourquoi, en vue de sauvegarder l’harmonie en son sein, le règlement intérieur de la « Royal Society » avait interdit toutes discussions à caractère politique ou religieux et exigeait que tout désaccord entre ses membres soit exprimé avec civilité. Elle voulait ainsi servir de modèle de référence pour toute organisation sociale d’où doit être exclue la tyrannie politique et le fanatisme religieux. Et c’est ce qu’on retrouvera comme règles fondamentales des travaux en loge. Par ailleurs, grâce aux travaux de l’équipe de Newton, l’univers, déjà reconnu infini par Giordano Bruno depuis 1584, se trouvait désormais gouverné par la loi de gravitation universelle stipulant que les mêmes lois d’attraction et d’harmonie régissent le ciel comme la terre, ce qui corroborait les contenus ésotériques de l’alchimie et de la Kabbale affirmant que « tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas », concept repris dans les hauts grades.
Conclusion
C’est justement contre les erreurs d’ordre épistémologique, en cherchant à distinguer le rationnel de l’irrationnel, dans le but de chasser les préjugés individuels et collectifs au profit d’une analyse hypothético-déductive de l’objet étudié qui puisse rétablir une vérité expérimentale remplaçant « la vérité primordiale » prévalant dans les esprits de la Renaissance, et tout en veillant à sauvegarder l’intérêt supérieur du bien-être de la société par-dessus toute autre raison d’Etat, que Francis Bacon, suivant les traces de son ancien prédécesseur comme Homme d’Etat, Thomas Moore, avait réussi à transmettre sa méthodologie scientifique, moderne et humaniste aux générations de chercheurs et de gentlemen de l’Angleterre du XVII° siècle. C’est ce qui a fini par contribuer de façon décisive à la naissance en Angleterre, et notamment à Londres, de la Franc maçonnerie moderne, dite « spéculative », pour la distinguer nettement de la maçonnerie « opérative » et notamment écossaise du type Schaw.
Il est, certes, fort possible que la Franc maçonnerie ait pu, par un concours de circonstances historiques exposées dans l’article suivant, emprunter son passage d' »Accepted » à travers des loges opératives écossaises du type Schaw, où étaient enseignés l’Art de la mémoire ainsi que les sciences ésotériques de la Renaissance et l’Architecture de Vitruve, tous ces enseignements nouveaux venant actualiser le métier d’architecte maçon de la fin du XVI° siècle écossais, en vue de compléter sa connaissance médiévale des « Anciens Devoirs ».
En effet, le gentleman anglais ayant reçu le « mot de maçon » dans une loge opérative écossaise acquise aux sciences ésotériques, cela lui donnait le privilège d’être « reconnu comme tel » et d’être défendu par tous ses « Frères » partout, en Ecosse comme en Angleterre et en Irlande. Et, une fois rentrés en Angleterre après avoir reçu le baptême « Accepted » et le « Mot de maçon » en loge opérative écossaise de la part de vrais maçons opératifs, ces gentlemen anglais ont dû vouloir se retrouver entre eux, comme cela est de coutume dans les « clubs » anglais, mais cette fois en dehors de la présence des « opératifs » anglais qui, eux, n’étaient pas du tout initiés comme les écossais aux connaissances ésotériques enseignées dans les loges opératives de type Schaw. Ils ont dû alors se donner le titre de « Free Masons » dans le sens où ils étaient libérés du métier opératif de maçon, non assujettis règles du métier, tout en recréant symboliquement leur « loge », spéculative cette fois, et pour des occasions spécifiques et ponctuelles seulement. Et ces réunions s’appelaient tout simplement « Loge » comme le mentionne si bien Ashmole dans ses mémoires.
Ces « loges » spéculatives avaient pour but, soit d’initier de nouveaux membres dignes de servir leur idéal commun de servir le bonheur de la société dans un cadre de tolérance et de progrès, soit d’échanger leurs analyses sur le devenir de la société anglaise qui vivait des moments très difficiles depuis 1625, date d’accession au trône de Charles 1er. Et comme elles se tenaient en secret, à l’abri du regard des non initiés, cela faisait croire qu’il s’agissait d’un réseau de conspirateurs politiques ou athées.
Les loges spéculatives anglaises n’avaient donc plus rien à voir avec les loges opératives écossaises des « statuts Schaw » servant à la formation des maçons architectes du métier, dans le but de rattraper le retard architectural de l’Ecosse par rapport aux grands royaumes européens de la fin du XVI° siècle. C’est pourquoi l’on surnomma « spéculative », càd philosophique ou construit par l’esprit en langue anglaise, cette Franc maçonnerie typiquement anglaise, s’inspirant des principes humanistes de Thomas More et de Francis Bacon que l' »Invisible College » d’Oxford puis la « Royal Society » de Londres ont voulu mettre en application au XVII° siècle, avant d’aboutir, en 1717, à la naissance de la « Grande Loge de Londres » que James Anderson et Jean Théophile Desaguliers ont réglementé dans les « Constitutions » de 1723. Il y est fait état d’un « centre de l’union de tous les hommes de bien et loyaux » qui seraient, à la fois, au service du perfectionnement moral individuel et de l’amélioration du bonheur de la société.
NMK