L’acacia
V∴ S∴
Très Respect Maître, et vous tous mes Sœurs et Frères, Vénérables Maîtres,
Les origines de la Légende d’Hiram, et le symbole fort que représente l’Acacia, ont fait couler beaucoup d’encre…
On peut se demander si Maître Hiram, a eu une vie entre la Bible et les Loges du 17ème s., avant de devenir, au 18è s., un héros chez les Spéculatifs que nous sommes ?
Pour illustrer mon propos, et développer par là-même, le thème de ce midi : « l’Acacia », j’aimerais, vous faire partager le fruit de mes recherches sur Hiram, qui je pense, vous surprendront, mais qu’à mon avis, nous ne pouvons ignorer.
Entre l’Ancien Testament et Samuel Prichard (son pamphlet Masonry Dissected de 1730), où il apparut en premier lieu, puis le Cooke (second quart XVème s.), on ne retrouve aucune trace, car les légendes de métier du Moyen Age, n’étaient qu’orales. Cependant, ces dernières s’exprimaient par des œuvres, dans un cadre particulier, celui des illustrations d’une même scène, de la légende dite de la « vraie croix », relatée par plusieurs auteurs médiévaux, à savoir :
« Adam qui était malade, a demandé à son 3ème fils, Seth, de retourner en Eden, quérir «l’huile de miséricorde» de l’Arbre de vie, qui seule peut le guérir. Mais à la porte du Paradis, St Michel Archange refuse l’huile, mais lui donne trois graines de«l’arbre prodigieux», pour racheter le péché originel. Arrivé trop tard au chevet de son père, Seth dépose tout de même les semences dans la bouche de son père, lesquelles germent, et une tige (voire 3 selon certains), croit sur la tombe du patriarche ».
Aucun des innombrables textes médiévaux de cette légende, ne mentionne Hiram, mais au XXème s. un folkloriste (Hanauer), a recueilli en Palestine, une tradition orale similaire : « l’Arbre de loth ». Des références sont faites à la Légende d’Hiram. Puis, cette légende est importée en Italie, qui employait beaucoup d’artisans venus du Proche-Orient, et c’est ainsi qu’Hiram a immigré en Europe.
En Italie, on a retrouvé des fresques datant de 1330-1340, où l’on voit l’arbre triple pousser dans la bouche du cadavre d’Adam. Y sont présents Salomon, le Roi de Tyr et Hiram, (sa première image connue). Par la suite, bon nombre d’illustrations représentant ces trois personnages et l’arbre, ont été découvertes, dont notamment dans le « livre d’heures de Catherine de Clèves », chef d’œuvre de miniature flamande, sur laquelle les trois personnages, dont Hiram qui y est formellement authentifié, ainsi que sur toutes les toiles d’ailleurs, dans un espace qui, au XVe s. est une loge de chantier, ou une forge.
Evidemment, la légende de la « vraie croix » est totalement différente du mythe moderne d’Hiram. Cependant, un document figurant dans le « livre d’heures de Catherine de Clèves », qui représente l’arbre de vie sur la tombe d’Adam, est stupéfiant. En effet, l’artiste y a accumulé des symboles qui se retrouvent tous aujourd’hui dans notre mythe d’Hiram, à commencer par l’arbre lui-même (qui n’est pas une branche, mais un arbre), avec un crâne posé à son pied, sur la pierre tombale située au sommet d’une colline (comme la tombe d’Hiram), ainsi que d’autres symboles.
Le Mythe Maçonnique a nécessairement emprunté ces détails, soit directement à ce document, soit à une tradition dont cette miniature reste l’unique témoin à ce jour.
Mais l’Acacia d’Hiram, viendrait du Mythe d’Osiris, tel que le connaissait l’Europe au 15ème s. à travers Plutarque, philosophe Grec (46-125 après JC) et Diodore de Sicile, historien (90 avant JC), dont on trouve une version très semblable à l’épisode de la légende de la « vraie croix ». En effet, Seth, le frère d’Osiris l’ayant tué, l’a enfermé dans un coffre en bois d’acacia qu’il a jeté dans les eaux du Nil. Le coffre est venu s’échouer au pied d’un arbre sacré qui en peu de temps, poussa autour de lui et le cacha à l’intérieur de son bois. Isis qui le retrouva, le cacha, mais Seth à son tour le retrouva et le découpa en plusieurs morceaux. Isis chercha les morceaux dispersés afin de « rassembler ce qui était épars », et « la chair quittant les os », souffla sur la tête d’Osiris pour le revivifier, et ainsi concevoir Horus, qui symbolise l’Homme nouveau.
Ce mythe permettrait d’affirmer que l’Acacia d’Hiram est bien inspiré par celui d’Osiris, à travers la tradition iconographique médiévale de la « vraie croix », qui représente le chaînon manquant entre les légendes d’Osiris et d’Hiram.
La tradition picturale a pris fin vers 1510, avec l’œuvre du peintre vénitien Giorgione, intitulée « Les Trois Philosophes, où l’on retrouve les trois personnages venant quérir l’Arbre de vie au tombeau d’Adam, dont Hiram, représenté avec une Equerre et un Compas, est devant le tombeau d’Adam et ses symboles, ceux qui seront trois siècles plus tard, ceux du tombeau d’Hiram lui-même (à noter que cette œuvre a été identifiée en 2001, comme le «Lunaire» qui n’est autre que le «manuel de divination» attribué à Salomon).
On ne sait pas pourquoi Hiram a disparu pendant plus de deux siècles, mais ce que l’on sait, c’est qu’il y a une correspondance établie, entre la légende de métier des opératifs, elle-même inspirée de légendes antiques, telle « la descente d’Enée aux enfers» écrite par Virgile », et celle des spéculatifs…
Alors, maintenant, pourquoi l’Acacia s’est-il imposé à la Franc Maçonnerie spéculative ?
C’est à l’époque de l’établissement des Obédiences et de la fixation des règles spéculatives, qu’apparaît l’Acacia, avec le Grade de maître, autour de 1730, car antérieurement, il n’existait que deux Grades, ceux d’Apprenti et de Compagnon.
En choisissant un symbole fort et universel, comme celui de l’Acacia, la Maçonnerie fait prendre conscience à ses membres, qu’ils se trouvent en possession d’un matériau sacré commun à tous les Mystères anciens (arbre sacré chez les Egyptiens telle les feuilles sur lesquels Thot et la déesse de l’écriture étaient réputés transcrire les noms du Pharaon pour lui souhaiter prospérité et longue vie, le coffre renfermant le corps d’Osiris ou l’Acacia sortant de certains sarcophages représentant Osiris, et très probablement, l’essence même de l’Arche d’Alliance, la couronne d’épines et croix du Christ, l’Arche de Noé…). Il a tout naturellement sa place auprès d’un cercueil ou d’un tombeau, puisqu’il a servi avant la Renaissance, dans le passage à la mort, et bénéficie d’une continuité historique, où s’unissent ainsi la vie et la mort.
Le faux Acacia de nos régions tempérées, est le robinier, d’après le nom de Robin, le pharmacien qui l’introduisit en France au 18ème s., déjà pour ses vertus médicinales.
Mais l’Acacia ou « mimosa du désert » dont il est question dans le Rituel, réputé imputrescible depuis la plus haute Antiquité, vit très vieux, et résiste à la dessiccation. Sa couleur verte, celle de l’espoir, sa verdure persistante manifeste une vie qui refuse de s’éteindre, d’où son caractère d’espoir en immortalité.
Les épines redoutables, montrent que le chemin vers la Sagesse et la Beauté, n’est pas exempt d’épreuves. Les fleurs couvertes de duvet or, lumières du désert, rassemblées en grappes, rappellent le disque radiant du soleil, et pourraient représenter la Loge.
De même, la disposition des feuilles d’Acacia sur une branche, ressemble à nos places en Loge, les SS et FF sur chaque Colonne, et le VM, face à eux.
Il est la lumière du printemps, du renouveau, mais selon les espèces, il peut aussi fleurir en hiver, et désigne tour à tour, la vie, la mort, et le renouveau, soit le cycle de la vie.
L’Acacia a un rôle très important lors de l’Initiation au Grade de Maître, puisque qu’il accompagne Hiram dans son dernier voyage. C’est en outre, grâce à une branche d’Acacia sur la terre où repose sa dépouille, que les Maîtres le retrouvent, l’Acacia étant passé de la main d’un coupable à la main d’un innocent.
L’on peut se demander si les mauvais Compagnons qui ont planté la branche d’Acacia, l’ont fait pour signer leur crime, ou si, comme on peut très bien l’imaginer également, l’un des trois Compagnons pris de remords, a voulu signaler l’emplacement, afin de faciliter les recherches pour enterrer dignement Hiram ?
Si le commencement de la Cérémonie est objet de tristesse, c’est ensuite le signe de la fin de la désespérance née du sentiment de l’inutilité et de l’éphémérité, surgissant du tombeau, symbolisé par la branche d’Acacia, celui de la vie indestructible, éternelle.
La branche plantée en terre, tel un point de repère, peut signifier que c’est « cela qu’il faut voir », forçant la compréhension, afin que le Maître aussi, puisse être un repère visible, utile, pour les SS et FF en voie d’évolution. Tel l’Acacia, il devra porter la Lumière dans le désert, en s’aidant de la connaissance acquise.
Debout, elle signifie que le futur Maître va passer d’un état couché à un état debout, s’élevant dans les voies de la Sagesse et de la Connaissance. Il est enraciné dans le sol, prend sa source dans la mort, et, en position debout, axiale, il va créer un lien spirituel, divin. On ne pouvait trouver de choix plus opportun, que celui du symbole végétal, pour signifier la mort, la transformation, puis la régénération du Maître, l’aidant à passer des ténèbres à la victoire sur la mort. L’Acacia est de nature double, comme dit René Guénon : « arbre de mort » par sa partie souterraine, « Arbre de vie » par sa partie aérienne.
C’est une des phases de reconnaissance du 3ème degré, lorsque nous répondons à la question : « êtes-vous Maître? » par « l’acacia m’est connu », cela veut dire que le Maître connaît la mort qui lui permet de ne plus la craindre, la renaissance, la possession des notions initiatiques conduisant à la découverte du secret de la Maîtrise Maçonnique et de toutes les maîtrises : travail, recherche, savoir, et maîtrise de soi.
Mais c’est aussi, l’acquisition d’une connaissance qui survit à la connaissance (ne dit-on pas : « la Connaissancerepose à l’ombre de l’Acacia » ?), le symbole du lien qui unit le visible à l’invisible, notre vie à la suivante, et à l’Univers, parce qu’il perpétue la vie.
C’est par
cette Connaissance, encore, une fois acquise, que le Maître pourra
rechercher Hiram.
Elle est en veille, et découlera de la réflexion, de l’effort répété
sur soi-même. Sans l’Acacia « révélateur »,
comment savoir où fouiller et trouver le « Soi »,
cette zone d’ombre où repose la Connaissance, trouver un sens, se
transformer, éliminer l’ignorance, faire pousser son arbre intérieur,
au milieu du Cercle, pour renaître et y trouver ce qui a été
perdu ?
Le symbole du rameau d’Acacia invite aussi le Maître à poursuivre le voyage au-delà du tertre funèbre, afin de retrouver la parole perdue, rétablir ainsi, l’autorité provoquée par l’anarchie et la désunion, ainsi que l’Harmonie, la Fraternité, l’Amour, et être fidèle aux idéaux de l’Ordre, en étant incorruptible. Cette Connaissance ne lui est donnée que pour qu’il la transmette.
En guise de conclusion, je citerai Goblet d’Alvilla : « La chair à beau quitter les os, la sève n’est jamais tarie dans la branche d’Acacia ».
J’ai dit,