Les trois mauvais compagnons
D∴ G∴
Ce soir, mes F, ma planche traitera des trois mauvais compagnons du mythe d’Hiram. Mon propos ce décomposera en plusieurs parties : Un petit rappel des faits commis par ces trois fautifs, une partie rituel, une vision plus symbolique, une partie plus personnelle et une conclusion, avec questionnement.
Donc, je commencerai par un petit rappel des faits relatés dans notre beau rituel de la Grande Loge De France :
– Heure du crime : Fin de journée à la nuit tombante.
– Lieu du crime : Le chantier de construction du temple de Salomon à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers.
– Victime : Le M H, M d’Œuvre de cet ouvrage et savant dans l’art de l’architecture et du travail des métaux.
– Assassins : Trois mauvais compagnons.
– Déroulement du crime : Ces trois insensés, bien qu’insuffisamment instruis pour atteindre le grade supérieur, veulent arracher au M Hiram le mot de passe des M et pénétrer ainsi dans la Chambre du Milieu. Ils prennent place aux trois portes du Temple.
– Le premier fait sa demande à Hiram à la porte du Midi. Refus du M H. Coup porté à la tête avec un fil à plomb mais détourné sur l’épaule droite. Hiram met le genou droit à terre : La force est paralysée.
– Le second fait la même demande à la porte d’Occident. Même refus. Coup avec un niveau détourné sur l’épaule gauche. Hiram met le genou gauche à terre : Les sentiments sont atteints.
– Enfin, le dernier dialogue se fait à la porte d’Orient. Nouveau refus. Le coup fatal est porté au front d’Hiram avec un maillet : L’intelligence et le Maître meurent. Hiram refusa donc de violer son serment et les secrets qui lui avaient été confiés, tout ce que chaque F M doit honorer : Respect, raison, devoir, engagement.
Mais qui sont ces trois mauvais compagnons ? Notre rituel ne donne pas leurs noms. Mais peu importe, seul les faits comptent et surtout ce que l’on peut en tirer de bénéfique. Ces trois insensés représentent les vices de chaque homme, et plus particulièrement la lâcheté, la trahison, l’usurpation, la violence. Pourquoi insensés ? Et bien, comme l’écrit Irène Mainguy : « Sur le chemin initiatique, il n’y a aucun sens à vouloir décider soi même si l’on est prêt à accomplir un nouveau pas. Ce passage doit se mériter à force de travail et de persévérance, après avoir acquis les vertus et la sagesse ». Fin de citation. Car accéder à la Maîtrise, c’est devenir maître de soi, passer du moi au soit (avec un T).
Dans notre rituel de la Grande Loge De France, ces trois rôles sont joués par le Second Surveillant, l’ignorance, par le Premier surveillant, le fanatisme, et par le T V M, l’ambition déréglée. Trois vices largement répandus dans notre société. Mais on pourrait y rajouter l’orgueil, l’envie, l’avarice par exemple. Le choix des trois principaux Officiers de la Loge n’est pas neutre.
Effectivement, ce sont eux qui ont la direction de la Loge, le pouvoir entre guillemets, et peuvent donc le détourner des objectifs réels de la F M pour des aspirations plus personnelles. Mais ils ont également la lourde charge de transmettre leurs acquis aux Apprentis et Compagnons, de les aider à trouver leurs chemins Maçonniques et de les accompagner dans ce début de parcours. Petit passage de l’instruction au troisième degré, que l’on lit assez peu en Loge :
« Le Second Surveillant, porteur du fil à plomb, qui devrait être particulièrement instruit dans le Symbolisme et la Tradition de la Franc maçonnerie, se trouve parfois dans un état de complète ignorance » :
Extrêmement dommageable pour les Apprentis que ce Surveillant transmetteur doit instruire. « Le Premier Surveillant, porteur du niveau, qui devrait exercer un contrôle éclairé sur les Travaux de ses Frères, peut leur faire subir, par contre, une contrainte étouffante à cause de son fanatisme » :
Dommageable pour le bon fonctionnement des tenues. « Le Très Vénérable Maître qui devrait diriger les travaux avec un dévouement total, peut être, parfois, préoccupé par des visées personnelles, dérivée de son ambition. Son maillet, symbole de son autorité fraternelle, devient alors l’instrument par lequel Hiram est abattu ». Tout est dit. Mais si la symbolique ne s’arrêtait qu’aux carences de ces trois officiers, l’affaire serait vite réglée :
On attend sagement une année de tenues, on vote et on change les troubleurs de sérénité. Non, il faut aller plus loin pour comprendre ce mythe et progresser. Le geste de ces trois mauvais compagnons, immatures dans l’Ordre et trop impatients pour attendre leur juste passage à la Maîtrise désigne à n’en pas douter un chemin à éviter en Franc Maçonnerie, mais également dans la vie profane. La Maîtrise ne se demande pas, on nous la transmet lorsque l’on en est digne, après des années de travail fructueux sur soi même. Lors de cette cérémonie d’exaltation, au Rite Ecossais Ancien et Accepté, et c’est cela toute la force et la richesse de notre rituel, nous sommes alternativement l’Etoile Flamboyante, Hiram dans son cercueil, la renaissance du Maître, mais également ces trois mauvais compagnons, la victime et le bourreau en quelque sorte.
Alors qui sont-ils réellement ces mauvais sujets ? Le principal ennemi étant souvent intérieur, et bien, ce sont nos vices, nos démons intimes, nos actions déréglées. Comme Hiram fut victime des trois mauvais compagnons, nous sommes victimes de nos propres vices. Mais en sommes-nous conscient, les avons-nous bien cherchés lors de notre Apprentissage et notre Compagnonnage ? Les a t on reconnus, identifiés et corrigés depuis notre passage dans le cabinet de réflexions ? Les bonnes opinions que l’on a de nous même nous aveuglent souvent sur nos défauts. J’espère pour ma part avoir fait un sérieux et grand ménage dans ma tête et mon être. Malgré tout, il reste du boulot, mais j’en suis conscient, c’est déjà pas mal. Tout le monde à ses vices. Ils naissent de nos instincts, de nos envies, de nos émotions, nos besoins. Néanmoins, ces dispositions sont indispensables pour vivre, car ce sont des moyens de conservation, de satisfaction et de perfectionnement. Mais tout cela devient vices du fait de nos abus et de nos excès qui s’opposent alors à la tempérance, au raisonnable et à la maîtrise de soi. On peut lire à la page 213 de l’encyclopédie du dix neuvième siècle : « il n’est pas jusqu’aux sentiments les plus purs que l’abus et les excès ne métamorphosent en vices », fin de citation. Et c’est bien là le sujet de ce soir. Tout le monde connait les sept péchés capitaux que sont l’avarice, la colère, l’envie, la gourmandise, la luxure, l’orgueil et la paresse. On peut malheureusement trouver bien d’autres mauvais compagnons de route : Le mensonge, la médisance, la haine, l’indifférence, l’hypocrisie et l’égoïsme, par exemple. Chacun de nous, j’en suis sûr, reconnaitra qu’il fut posséder, ou qu’il est toujours possédé, par au moins un de ces démons intérieurs. Que celui qui les a tous lève la main…
Mais tout le monde connait également les quatre vertus cardinales : La sagesse, la justice, la force et la tempérance. Alors, nous avons tous nos vices et nos vertus, ils sont indissociables tout en s’opposant. Mais cette dualité peut être sagement corrigée par le libre choix de chacun. Notre travail de Franc Maçon doit être l’abandon de nos vices et la recherche des vertus nous permettant d’atteindre une authenticité de vie et donc une élévation spirituelle. Nos travaux en Loges, parmi nos Frères, et la force et la richesse de nos rituels au Rite Ecossais Ancien et Accepté, peuvent et doivent nous aider dans cette démarche de recherche d’une certaine perfection. Alors le M pourra peut être revivre en nous à condition de convertir et de rectifier nos mauvais compagnons intérieurs : l’ignorance en connaissances, le fanatisme en tolérance, ambition en détachement, l’orgueil en humilité, l’égoïsme en générosité. Mais cette tâche est parfois compliquée et se réclamer de la vertu ne rend pas forcément vertueux. Il nous faut être toujours et encore vigilant et dégager beaucoup de travail pour l’acquérir, cet esprit vertueux. Mais, ne sommes nous pas en L pour ça ? S’améliorer pas à pas, progresser, se bonifier et essayait de rendre un peu meilleur le monde qui nous entoure, en commençant pas son environnement proche. Puis telle l’onde concentrique née d’un jet de pierre dans l’eau, se développer tranquillement, élargir notre champ d’action afin de transmettre et rayonner. Ceci étant, nous avons tous nos personnalités, nos caractères, fait en partie de cette dualité vices / vertus. Comme je l’ai lu dans un ouvrage lors de la préparation de cette planche : « Le principal ennemi est intérieur. Il est imprudent de l’ignorer mais illusoire de penser vouloir totalement le vaincre. Mais il est impératif de le reconnaître et nécessaire de l’affronter pour apprivoiser et transmuter positivement nos démons intérieurs », fin de citation. Quoiqu’on fasse, quelque soit le travail Maçonnique fourni, on ne pourra pas éradiquer tous nos défauts, et c’est peut être aussi bien ainsi. Aristote ne disait-il pas que la recherche de la vertu était la recherche du juste milieu.
Comme je l’évoqué un peu plus haut, notre tâche reste compliquée, surtout dans notre société d’hyper consommation, où l’avoir prime sur le partage, le moi sur le nous, le désir de la reconnaissance et du paraitre étant bien souvent plus importante que l’être. Dans cette vie profane un peu folle, où nous sommes devenus nous mêmes des biens de consommation, les vices se nomment maintenant passions, ça fait moins mal à l’ego et heurte moins la conscience morale. Et qu’elle soit bonne ou mauvaise, une passion incite souvent à l’indulgence. On en viendrait presque à faire passer certains vices pour des vertus. L’agressivité de certains managers : Ça, se sont des mecs qui en veulent. L’égoïsme de certains boursicoteurs : Quel visionnaire et quelle belle réussite. L’ambition et la ruse des politiques : Celui là, il est bon, il finira président. La malhonnêteté de certains sportifs et journalistes : Le but de la main de Thierry Henri en novembre 2009 : Mais cet homme là est un héro. La bêtise sans nom de chroniqueurs télé ou de pauvres innocents de télé réalité : Ces gens là ont du talent. Mais non d’un chien, quelle pitié !
Et moi dans tout ça. Et bien, comme beaucoup, comme les copains, je fais ce que je peux. Je travaille, je taille ma pierre. Comme tout le monde, j’ai mes mauvais compagnons intérieurs. Trois, cinq, sept et plus… Je les guette, je les traque, j’essaie de les confiner au plus profond de moi. Mais malheureusement, ils réussissent à sortir de temps à autre, et parfois, quand je m’y attends le moins. Allez, quelques uns pour le plaisir. Je peux être assez emporté, râleur, beaucoup moins qu’avant, mais parfois, ça m’échappe. Je travaille ma tempérance. Je suis gourmand, j’aime bien manger et bien boire, plus que de raison parfois. Mais là également, j’ai réussi à faire de beaux progrès. Pas assez sérieux pour certains… Et bien oui, c’est comme ça, mais une de mes devises, c’est d’essayer d’être le plus souvent sérieux mais surtout sans jamais me prendre au sérieux. Je peux être soupe au lait, mais là, pareil, comme pour la tempérance, j’ai beaucoup progressé aux dires de mon entourage, personnel et professionnel. Je peux être peu sûr de moi dans certaines situations : Il y a quelques années, trois responsables de bureaux d’études partant à la retraite m’ont proposé de reprendre leurs affaires. Et bien à chaque fois, je me suis défilé, j’ai eu peur des implications sociales et des responsabilités du poste. Allez, on va arrêter là pour ce soir.
Mais même maintenant, en vous livrant un peu de moi, je vous ai présenté certains de mes mauvais compagnons, mais en essayant de les édulcorer un petit peu, pour paraître moins ignoble que je ne le suis. Si vous désirez un avis plus impartial, avant tout autre, ce sont mes F de L qui peuvent dire si oui ou non j’ai progressé sur mon chemin Maçonnique et si j’ai pu poursuivre en dehors l’œuvre commencé dans ce Temple. Ayant un métier qui me permet de côtoyer de multiples personnes, du manœuvre au maître d’ouvrage, en passant par les architectes et les compagnons, je m’y emploie chaque jour, avec application, lors de réunion de chantiers, d’études et autres circonstances. Idem avec les élèves ingénieurs d’Anglet à qui j’essaye de transmettre mes modestes acquis, dans la joie et la bonne humeur. Par contre, encore un peu de vécu, le choix du Second et du Premier Surveillant d’une Loge est primordial. Lors de mon apprentissage, nous avions à l’Etoile du Labourd un Second surveillant, non pas ignorant, bien au contraire, Claude était un homme très instruit et très sensible, mais il nous semblait simplement indifférent au travail des Apprentis. En trois ans d’Apprentissage, je n’ai jamais eu l’occasion d’assister à une réunion d’Apprentis. Pas de réunion, pas de soutien, pas d’explication, pas d’ébauche de chemin à explorer, un vide inquiétant. Pour un loustic comme moi, qui du CAP au diplôme d’ingénieur, n’a suivi que des études techniques et donc plus cartésiennes que philosophiques, le choc fut rude. Mais rassurez vous, mes Frères, en quelques années, notre Etoile du Labourd c’est fort bien rattrapée, grâce aux excellents Surveillants qui se sont succédés, et que nous avons encore d’ailleurs à nos plateaux. Nos Apprentis et nos Compagnons sont en de très bonnes mains. Recevez tout mon respect et ma reconnaissance Messieurs.
Pour finir, en guise de conclusion, une dernière citation et deux petites questions. Dernière citation donc. Je la trouvais sympathique et causante, mais je n’ai pas réussi à la placer dans le corps de ma planche : « L’ennemi intérieur nuit à une action avisée conforme à un comportement de droiture selon l’équerre, mais limite aussi l’ouverture du cœur et de l’esprit symbolisée par l’écartement variable du compas ».
Première question : Les trois mauvais compagnons du mythe d’Hiram, sont-ils les seuls coupables de l’histoire ? La responsabilité des M, du T V M, du M H lui même, n’est elle pas à prendre en considération. Car, qui a entendue, accepté et initié ces trois lascars ? Qui n’a pas décelé leur déviance, leur hypocrisie et leur fourberie ? Le conseil des M en Chambre du milieu. Nous sommes donc tous un peu coupable. Ce mythe nous rappelle donc l’importance du choix de tout nouveau membre de la L et de l’attention et du discernement à tenir lors du « recrutement », entre guillemets.
Seconde et dernière question : Que sont-ils devenus ces trois mauvais compagnons ? Notre rituel au troisième degré n’en dit rien. Mais c’est peut être une autre histoire, un autre passage, une autre aventure.
T V M en chaire, T V M à l’Orient, et vous tous V M
J’ai dit.