Quels enseignements nous laisse Hiram après sa mort ?
Non communiqué
Si le nom d’Hiram n’est pas abordé dans les 2 premiers grades des Loges Bleues, la référence à son nom est omniprésente au grade du 3ème degré.
Dès le début de la cérémonie d’exaltation son nom est mentionné, et surtout sa disparition. Mythe fondateur au cœur du grade de Maître, et a priori chaînon manquant pour l’accession aux grades de perfectionnement, la mort d’Hiram est à la fois un récit historique simple et la pierre angulaire de l’accession à la compréhension de ce grade et des suivants.
Je vais m’efforcer dans les lignes qui suivent d’exprimer dans un premier temps la manière dont j’ai pu ressentir l’histoire d’Hiram et sa disparition. Puis je m’interrogerai sur les raisons qui ont conduit à son assassinat.
Enfin, je tenterai de tirer les enseignements que cette mort m’évoque à la fois à titre personnel mais avant tout pour la Franc-maçonnerie spéculative, tant au rite français qu’au rite écossais ancien et accepté.
Veçu de la mort d’Hiram
La mort est présente à différentes reprises au cours des premiers grades de la Franc-maçonnerie :
tout particulièrement lors de l’entrée dans le Cabinet de Réflexion, à travers les symboles représentés et la rédaction du testament philosophique.
La nécessité d’une mort symbolique à la vie profane apparait assez rapidement à l’impétrant. Mort et renaissance qu’illustre physiquement l’introduction dans le Temple sous forme d’expulsion violente effectuée par le Maître des Cérémonies et le Grand Expert.
La première mort imposée dans le Cabinet de Réflexion est suivie par la renaissance dans les habits d’un homme neuf, prêt à être débarrassé de ses métaux, de ses a priori et des ses préjugés. C’est la fin de ce cycle qui se déroule dans la cérémonie d’élévation à la Maîtrise, et cette nouvelle mort et renaissance.
Mort physique tout d’abord, vécue en enjambant le cénotaphe dans le rite français, ou en prenant place dedans au REAA, qui doit permettre de poursuivre sa quête de spiritualité en s’élevant au dessus des perceptions premières.
Au moment de ce que le Compagnon pense être l’acmé de son parcours maçonnique, grade ultime pour une grande majorité de maçons ne souhaitant pas accéder aux grades de perfectionnement, le futur Maître s’attend à être félicité, fort des bonnes réponses qu’il a pu donner lors de son examen de passage à la Maitrise, et des efforts qu’il a fournis tout au long de son parcours.
Au lieu de quoi, il se voit, dès son entrée dans le Temple, mis en accusation et soupçonné de participation au meurtre d’Hiram, par le 1er Surveillant, celui-là même qui est censé l’avoir accompagné tout au long de son parcours de Compagnon.
Le premier surveillant
« Très Respectable, je charge le Vénérable Maître des Cérémonies de vous informer à voix basse de mes inquiétudes ».
Un sentiment de double trahison est présent dans le Temple.
Trahison, ayant mené à la mort d’Hiram, exprimée par les Maîtres présents, trahison ressentie par le Compagnon qui est mis face à une accusation à laquelle il n’a nullement été préparée par son guide qu’est le 1er Surveillant et par ses frères Maîtres en Loge.
C’est par une marche à reculons que le Compagnon est donc introduit dans le Temple. Symboliquement le Compagnon se dirige vers le monde des Ténèbres. Il a, face à lui, l’étoile flamboyante qui l’éclaire et l’encourage, mais il sent que derrière lui règnent ténèbres et désolation. Cette marche lui donne le temps de réfléchir sur son parcours, avant de se retourner et d’affronter la mort. Ainsi il voit, éclairé par l’étoile flamboyante, le chemin qu’il a déjà parcouru.
A titre personnel, j’ai vécu cette cérémonie d’élévation comme inconfortable en raison du sentiment de culpabilité imposé.
Qu’est-ce qui, dans mon parcours, a pu justifier d’être mis en accusation, au moment où l’on m’exprime la reconnaissance d’être digne d’accéder à la Maîtrise ? Même si le cheminement maçonnique enseigne l’humilité, le doute et la remise en question de tous les acquis, il est surprenant et déstabilisant de se voir accusé de la sorte. Pourquoi est-ce à moi de prouver mon innocence « […] vous êtes soupçonnés d’avoir participé à une faute très grave […] Compagnon, donnez-nous la preuve que vous n’avez pas participé à ce crime ? »
N’est-il
pas d’usage que ce soit à l’accusation de prouver la
culpabilité et non l’inverse ? Subsistera donc, à
l’issue de la cérémonie, un sentiment de doute
quant aux raisons qui ont amené à cette mise en
accusation. De plus, puis-je estimer avoir été
totalement lavé des soupçons qui ont
pesé sur moi ?
Ce crime, ne l’ai-je pas commis en pensée ? N’ai-je jamais
douté de la sagesse et du jugement des Maîtres de
la Loge pour m’accorder enfin l’accession à ce
3ème grade « II
y a assez longtemps que je suis Compagnon, je veux être
Maître comme toi ?
»
Si je garde à l’esprit la dimension avant tout symbolique de cet épisode, un malaise peut subsister.
En tant que Compagnon, j’ai néanmoins pu ressentir l’une des valeurs de ce grade, à savoir la solidarité avec mon jumeau de passage de grade. On peut d’ailleurs objecter que les 3 mauvais Compagnons furent à ce titre exemplaires de leur grade, puisque faisant preuve de solidarité dans leur forfait.
Occupant la fonction de Maître des Cérémonie, mais surtout de Grand Expert, j’ai pu revivre et faire vivre ce rituel, et provoquer cette fois ce sentiment auprès des Compagnons appelés à la Maîtrise. En tant que Maître, je me devais de déclencher cette réaction et amener les Compagnons à affronter la difficulté : le statut de Maître n’est en rien acquis, et n’est donc pas accordé sans une mise en difficulté de l’impétrant.
Est-ce
un sentiment corporatiste, de préservation de
l’accès à ce grade après
vérification de la valeur et du courage des Compagnons ?
Je dirais que j’ai alors souhaité dans l’exercice de ces
plateaux, permettre le meilleur déroulé possible
du rituel, afin que ces futurs Maîtres vivent au mieux cette
expérience.
Les raisons de la mort d’Hiram
Dans un second temps, je souhaite revenir sur les raisons – dans ce mythe – qui motivent la mort d’Hiram.
Doit-on tout d’abord parler de crime ou d’accident ?
La mort d’Hiram est-elle préméditée ou seulement le résultat d’un concours de circonstances lié au refus répété d’Hiram de révéler les mots, signes et attouchements de Maître ?
Est-ce ce refus qui a mené à une situation inextricable d’où seule sa mort pouvait être l’issue ?
En effet, il n’est pas illégitime que des subalternes cherchent à accélérer un processus de progression. Le Maître, ici Hiram, n’est pas infaillible, et un mécontentement de la part des mauvais Compagnons peut éventuellement s’expliquer. En effet, soit Hiram est un maître exemplaire et ses jugements sont sans faille, mais alors comment expliquer qu’il n’ait pu anticiper cette situation de révolte, identifier et gérer ce mécontentement parmi ses ouvriers.
Les 3 mauvais Compagnons ont déjà eu un parcours opératif qui leur a permis de passer du statut d’Apprenti à celui de Compagnon.
Rien dans le récit ne laissait prévoir une telle situation.
Lorsqu’un individu dépend de la formation et de l’encadrement d’un détenteur du savoir, ce dernier ne peut s’exonérer de sa responsabilité de n’avoir identifié puis résolu les errements de cet individu. Rappelons ici les devoirs du Maître : Ecouter l’autre, rassembler ce qui est épars avec discernement, et transmettre.
Hiram dans sa confrontation avec les Compagnons n’offre aucune amorce de dialogue, ni ne cherche à comprendre les raisons de la colère des Compagnons. Il s’arroge seul le droit de juger du moment où ces Compagnons pourront accéder au grade de Maître.
Il ne prend non plus la mesure de sa posture inflexible face aux requêtes des Compagnons : sa mort met en danger la finalisation du Temple, mission première pour laquelle il a été nommé. Ne peut-on imaginer Hiram roué, ne poussant pas son honneur jusqu’au sacrifice ? Où est son devoir ? Laquelle de ses 2 missions d’architecte et d’homme d’honneur et de valeur prime ?
En honorant le secret dont il est détenteur avec les autres Maîtres, il met en péril la mission que Salomon lui a confiée.
Le Vénérable Maître indique aux futurs Maîtres lors de la Cérémonie « [qu’Hiram] se survit dans son oeuvre ». Que penser d’une oeuvre, le Temple, non achevée ?
Peut-on jusqu’à parler d’une posture dogmatique d’Hiram, qui reste sur sa position inflexible, au détriment des autres missions dont il est investi ?
Or la Franc-maçonnerie ne nous apprend-t-telle pas à dépasser les dogmes ?
Les enseignements laisses par Hiram après sa mort ?
Dans un 3ème et dernier temps, je vais m’attacher aux enseignements liés à la mort d’Hiram. Je conçois bien que la dimension symbolique prévaut, et que le meurtre d’Hiram doit être analysé autrement que sous un angle « historique ».
Ainsi, Hiram a su rester fidèle à ses engagements, comme le Maître Maçon doit respecter l’engagement qu’il a pris lors de son initiation « Je promets de travailler avec zèle, constance et régularité à l’œuvre de la Franc-Maçonnerie ».
Les mauvais Compagnons nous démontrent par leur comportement qu’il convient de dominer ses vices et ses passions. Ainsi, même chez des individus ayant atteint le statut de Compagnon, et qui sont suivis par Hiram ou des Maîtres ayant la confiance d’Hiram, des comportements pervers peuvent s’immiscer.
Les 3 mauvais Compagnons tentent d’obtenir par la force ce qu’ils n’ont pu obtenir par le travail, la compétence, le mérite et les efforts répétés. Peut-on interpréter ce meurtre comme étant accidentel ou prémédité ?
La question est centrale car elle permet de juger de la gravité de ce meurtre.
L’Orateur ne dit-il pas dans ses Conclusion à l’issue de la cérémonie « Les Compagnons n’eurent pas plutôt commis leur crime qu’ils en sentirent toute l’énormité ».
Ces 3 Compagnons symbolisent l’ignorance, le fanatisme, l’ambition et l’orgueil. Ils pervertissent la mission qui leur est confiée en détournant les outils que leur grade leur a mis entre les mains. Tout d’abord les outils utilisés pour commettre ce meurtre en 3 actes sont avant tout des outils de construction de l’Apprenti et du Compagnon. Entre les mains d’hommes de peu de foi, ils passent d’outils de construction à outil de destruction et de mort.
Les 3 Compagnons symbolisent également 3 ennemis nous dit le Rituel : l’ennemi de la nature, l’ennemi de la science, l’ennemi de la Vérité. Leur comportement révèle un refus de la persévérance et de l’effort, un manque de patience et de discernement. Comme les mauvais Compagnons révèlent leur part d’ombre, les outils utilisés pour leur forfait démontrent l’aspect dual des outils mis à notre disposition.
La règle du 1er Compagnon symbole de la construction correcte, du respect des règles et de la persévérance devient un objet de rébellion et de démesure.
L’équerre symbole de l’action de l’homme sur la matière et sur lui-même, symbole de la stabilité dans l’effort et la rigueur, devient un instrument contondant et de destruction.
Le maillet, symbole de pouvoir, de l’intelligence et de la sagesse des 3 Lumières de la Loge devient un outil d’anéantissement de la vie et de l’esprit.
En tuant Hiram, les 3 mauvais Compagnons ont privé tous les Compagnons de la possibilité d’accéder à la parole sacrée, laquelle devient la parole perdue. La vocation des nouveaux Maîtres est donc de partir à la recherche de cette parole perdue, quête d’un Graal intellectuel, la parole substituée n’étant qu’un signe de reconnaissance pour nous permettre d’initier cette quête.
En disparaissant, Hiram a laissé la place nécessaire aux futurs Maîtres pour s’épanouir à ce grade. Et ce sont également 3 Maîtres – le vénérable Maître et les 2 Surveillants qui – au REAA- unissent leurs efforts pour faire renaitre Hiram dans le jeune Maître.
Le bien finit par triompher car Hiram renait dans chaque Maître nouvellement élevé. C’est donc une nouvelle communauté de Maîtres qui renait au lendemain de la mort d’Hiram. Communauté qui recrée ses mots sacrés, ses rituels dans l’action de relèvement du corps d’Hiram une fois celui-ci retrouvé. Est-ce donc une communauté plus forte d’hommes, grandis par l’adversité et les malheurs auxquels ils ont été confronté ?
Hiram reste fidèle à ses engagements : il accepte de mourir tel le grain de blé qui pourrit pour redonner la possibilité de germer à une multitude de nouveaux grains de blé. Hiram sacrifie sa vie pour libérer le Maçon de la peur de mourir : il prouve ainsi que l’essentiel réside dans l’œuvre accomplie et non dans l’existence physique. Le Maître accompli est devenu capable de ressusciter en lui l’étincelle d’Hiram qui préexiste au sein de chaque individu.
Pour conclure, le meurtre d’Hiram est-il inéluctable sur un plan symbolique ?
Oui et pour 2 raisons :
D’une part, la disparition d’Hiram a laissé la place à chacun d’entre nous pour incarner les valeurs que celui-ci défendait.
Le meurtre d’Hiram nous a également permis de mettre en avant les valeurs incarnées par les 3 Maîtres ayant découvert le corps : le travail incessant, la tolérance la plus large et la loyauté parfaite, l’efficacité de l’union de la persévérance et de la discipline librement consentie.
La Maîtrise représente, nous dit-on dans le Manuel du Maître, l’âge mûr, l’époque de la vie où les êtres humains recueillent les fruits de leur travaux et de leurs études.
Expérimenté, le Maître doit être prêt à l’instar d’Hiram à se sacrifier pour le succès et le maintien des idées qui ont été la règle de son existence. Tel le soleil à l’entrée de l’Automne, le Maître termine sa course et meurt.
Est-ce pour renaître de ses cendres dans le cadre des ateliers de perfectionnement ?
D’autre part, on peut également conclure que sur le plan symbolique, le meurtre du père, ici Hiram, est nécessaire. Tous les récits mythologiques s’accordent sur cette étape nécessaire au développement de l’individu accédant au statut d’adulte.
La transgression est nécessaire au développement au même titre que nous, francs-maçons, devons apprendre à penser par nous même, et rejeter les schémas de pensée que nos pairs et pères nous ont inculqués.
L’homme expérimente sa liberté en explorant les limites qu’on lui fixe. En débordant du cadre, l’individu se construit jusqu’à se dépasser en s’appropriant les fruits de ses explorations.
C’est ce qu’a fait incessamment le Compagnon dans son parcours maçonnique, en allant confronter l’enseignement qu’il a reçu dans sa Loge-mère avec celui de nouveaux horizons. Est-ce forts de cette connaissance que les mauvais Compagnons ont été se confronter à leur Maître Hiram ?
Quoi qu’il en soit, le nouveau Maître issu de la cérémonie d’élévation est doublement orphelin
D’une part, il est orphelin d’Hiram – appelé à ce titre Enfant de la Veuve [d’Hiram] – et d’autre part livré à lui-même puisque l’ombre tutélaire du 1er Surveillant ne veille plus sur lui : il doit désormais assumer ses actes et continuer à se former seul.
Le rituel d’élévation nous apprend qu’Hiram est en chacun de nous. Il semble clair que le mauvais Compagnon est également en chacun de nous.
Le Maître maçon est ambivalent : ce n’est pas un être innocent, et il doit en permanence combattre ses mauvais penchants.
Si nous devons apprendre à maitriser nos passions pour ne pas sombrer dans le meurtre et la destruction, il est sain et nécessaire que nous apprenions à remettre en question les acquis, et que nous ne nous retenions pas de défier l’autorité si nous pensons que cela peut faire avancer les sujets. D’orphelins devenons des héritiers avec toutes les responsabilités que cela suppose.
Hiram n’a pas eu le temps d’achever le Temple, c’est à chacun de nous d’y participer activement, de tirer profit de la place qu’Hiram nous a laissé en se retirant.