Que vous a-t’on appris ?
E∴ G∴
En franchissant le seuil du temple pour la première fois, la profane que j’étais s’attendait à recevoir, si ce n’est un enseignement, du moins quelques instructions, quelques repères, constructions philosophiques et morales, qui faciliteraient sa compréhension du monde et sa progression vers la sagesse.
Mais la Franc-maçonnerie ne distribue pas un enseignement intellectuel ni moral, sa méthode n’est pas du « prêt à penser ».
La Franc-maçonnerie, en tant qu’ordre initiatique traditionnel est une école de l’Eveil qui est affaire de maturation, fruit d’une longue recherche.
En Franc-maçonnerie, il n’y a rien à apprendre, et tout à comprendre.
La plupart des enseignements profanes tentent d’expliquer et de transmettre un savoir plutôt que d’éveiller la capacité à écouter, analyser et comprendre le vécu.
Si apprendre c’est acquérir du savoir, un savoir en tant qu’acquis extérieur à notre être, c’est ce que la profane que j’étais a du laisser à la porte du temple lors de son Initiation.
Comprendre, c’est utiliser son entendement pour « reconnaître le vrai pour tel » dit René DESCARTES, en sachant avec ALAIN, « que toute vérité est fausse dès lors que l’on s’en contente ».
Si le savoir s’acquiert, la connaissance se découvre : elle est une élévation du niveau de conscience, c’est un dévoilement.
Parvenue au Degré de Maîtresse, la Franc-maçonne remplie de joie, de force et d’amour car, « Hiram radieux revit en elle », croit pouvoir œuvrer au perfectionnement de l’Homme et de la société en prenant sur ses épaules la condition humaine dans tout ce qu’elle a de magnifique et de tragique.
Consciente de ses manques, de ses imperfections, au fil du quotidien, elle tente constamment de s’améliorer en taillant sa pierre, en chassant ses mauvaises habitudes…Elle essaie de mettre tout en œuvre pour partager son sens du devoir et son respect des autres.
Mais le souvenir de la mort de Maître Hiram, assassiné par les trois mauvais compagnons, lui rappelle comment il est facile de glisser de la générosité à la brutalité, de l’amour don de soi à l’amour égotiste, de la force d’amour à la force de destruction.
Face à cette dualité permanente entre le monde et elle, à laquelle elle ne cesse de se confronter, la Maîtresse maçonne commence à comprendre, prendre conscience, combien il va lui falloir de volonté, de force et de sagesse pour dépasser cette contingence humaine qui la met si souvent en lutte intérieure entre son Être et son ego.
Il va lui falloir découvrir le Maître Secret qui sommeille en elle, afin qu’il éveille suffisamment sa conscience pour trouver le chemin de la Lumière.
Elle devra cheminer encore, persévérer beaucoup, pour conquérir les éléments qui manquent à la qualité de sa Maîtrise. C’est par le travail et la pratique du rituel qu’elle sera conduite progressivement du perfectionnement individuel à la dimension universelle.
La mort d’Hiram l’interpelle mais ne l’anéantit pas, au contraire, elle va puiser dans ce drame l’énergie pour percer le « secret du dépassement ».
Ce besoin de dépassement, cette nouvelle orientation, c’est par l’accès au 4ème Degré que la Vénérable Maîtresse va commencer à entrevoir la voie qu’elle va devoir suivre.
C’est par un acte d’humilité que la Maîtresse Maçonne débute dans le nouveau degré.
Dépouillée de ses décors de Vénérable Maîtresse, les lèvres closes avec le sceau du secret, il lui est dit : « ce que vous avez appris jusqu’à ce jour en Franc-maçonnerie n’est rien auprès de ce qu’il vous reste à apprendre ». « Vous allez être dans cette Loge de Perfection comme apprentis dans la Loge du 1er degré. »
Croyant voir et comprendre, mais ne voyant ni ne comprenant pas bien, la Vénérable Maîtresse est invitée par le rituel, à poursuivre et approfondir encore sa quête ; celle déjà entreprise aux trois premiers degrés, mais en oeuvrant plus profondément à la connaissance de Soi, à la recherche de son Être intérieur.
C’est ce chemin, de la bouche au cœur et du cœur à la bouche que symbolise le Signe du Secret. La Vénérable Maîtresse est invitée à descendre dans son « cœur », en son Être intérieur.
Tout comme la clé d’ivoire pendue en sautoir entre la gorge et la poitrine, est un rappel de la nécessité du silence, « puisqu’elle ouvre et ferme le chemin d’accès à la Parole ». Cette clé, que nous retrouvons posée sur la Bible lors du serment, dotée du double pouvoir d’ouverture et de fermeture, n’ouvre aucune porte matérielle, mais symbolise l’outil qui ouvre les portes du cœur, celles qui mènent à la Connaissance, au dévoilement de soi-même.
Une condition demeure pourtant : que le Maître Secret sache s’en servir, là est son devoir : utiliser la clé à bon escient pour atteindre, au fond de lui, son intime conviction.
C’est ce changement de regard sur nous-même, ce retournement du regard, qui nous permettra d’accéder au seuil de la Spiritualité.
La Vénérable Maîtresse comprend que la quête de perfection qui l’a conduite en ce lieu, va à nouveau interpeller la confiance qu’elle a mise dans la voie initiatique pour découvrir par elle-même, la vérité cachée qu’elle porte au fond d’elle.
C’est donc, au risque de s’égarer, mais avec courage, qu’avec l’aide de ses Sœurs Maîtres Secrets et le rituel, elle choisit de travailler à la recherche du sens de la vie, ce sens qui est au-delà de celui qui est perçu par les sens et le raisonnement intellectuel. Ainsi, elle va persévérer dans la recherche qui conduit à la Connaissance, à la découverte de son essence véritable. Ici, pas de révélation mais l’intuition des choses invisibles.
L’expérience de la découverte devra se faire dans le secret contraint, derrière ses lèvres closes et en pleine conscience. Pour que la graine germe, il faut savoir parfois attendre, nourrir et cultiver la terre pour qu’elle devienne fertile.
C’est dans la profondeur cachée et silencieuse de son cœur que la Vénérable Maîtresse va essayer de comprendre ce que le rituel lui rappelle : si la Franc-maçonnerie » nous a fait sortir du monde de l’ignorance, des préjugés et des superstitions, qu’elle nous a tirées de la servitude de l’erreur, » elle insiste sur la nécessité de « découvrir l’idée sous le symbole et de ne point se forger d’idoles humaines. »
C’est bien dans le silence voulu qui clôt ses lèvres, que le Maître Secret est invité à approfondir sa quête : consciente de ses limites, la Maîtresse est invitée à les dépasser en devenant exigeante avec elle-même et ce, quels que soient ses désirs, ses excuses. Elle va devoir renoncer à la facilité, le rituel est clair, exigeant, ferme, interpellant : « Malheur à celles qui veulent assumer une charge qu’elles ne peuvent porter », « Sachez mes Sœurs, que l’idéal de la Franc-maçonnerie est l’accomplissement du Devoir, porté jusqu’au Sacrifice. »
La notion deDevoir dépasse ici la simple notion d’obligation ou de responsabilité voulue ou acceptée. L’accomplissement inflexible, exigeant, impératif du Devoir, devient La grande Loi de la Franc-Maçonnerie.
Tout en poursuivant et en développant l’accomplissement rigoureux de tous les devoirs qu’elle a contracté au cours du chemin initiatique, aux degrés précédents:
Se connaître en tout humilité pour ne pas se prendre pour ce qu’elle n’est pas, puis connaître le monde et l’expérimenter; faire rayonner son humanisme conscient pour que l’être humain soit toujours respecté et que l’ignorance, le fanatisme et l’ambition soient combattus par la conciliation des oppositions nécessaires et fécondes,
En tant que Maître Secret, en passant de l’équerre au compas, la Maîtresse Maçonne devra remplir son Devoir de connaissance, de maîtrise et d’éveil de son Être profond.
N’est-ce pas là, un devoir de transcendance ?
Le rituel de la cérémonie d’Initiation rappelle à ce dépassement de Soi et sème le doute chez la Vénérable Maîtresse : « êtes-vous prête à accomplir le Devoir parce qu’il est le Devoir, sans songer à la récompense ? »
Pour trouver « la Vraie lumière et la Parole Perdue », le Maître Secret devra renouveler ses engagements en contractant une sincère alliance avec les Sœurs de sa Loge, en prenant l’obligation de garder fidèlement les secrets et en remplissant les devoirs du 4ème degré.
Le Maître Secret promet et jure, sur le volume de la Loi sacrée : « Allégeance au Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33ème Degré ».
Le Maître Secret que je suis, n’a pas ce jour là, pris conscience de la signification spirituelle de ce serment d’allégeance. Mais pour une initiée, ne pas comprendre la signification n’est pas satisfaisant quand on sait « que nous ne devons accepter aucune idée que nous ne comprenons et que nous jugeons vraie ». Si au contraire nous nous efforçons de découvrir l’idée sous le symbole, ce serment éclaire l’aspect hautement spirituel du degré.
Le terme d’allégeance prend son origine dans le droit féodal.
L’allégeance est une sorte d’accord ou chacun trouve son compte : obéissance et fidélité du chevalier envers le Seigneur d’un côté, allègement des charges et sécurité procurés par le Seigneur au Chevalier, de l’autre côté.
Nous pouvons, me semble t’il, transposer cet accord entre le Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33ème Degré et les Sœurs Maîtres Secrets. En effet, l’allègement procuré se situant au niveau des éléments d’ordre spirituels, constitués pour l’essentiel par les rituels dont ils sont les gardiens et qu’ils transmettent pour faciliter l’élévation spirituelle des Sœurs.
L’allégeance n’exprime pas ici le sens profane de « soumission à une autorité » car nous ne sommes contraintes par personne, c’est un acte librement consenti que nous formulons, puisqu’à tout moment, nous pouvons quitter l’Ordre.
Cette obéissance a ici, un caractère symbolique qui recouvre une réalité spirituelle. Notre progression initiatique constitue notre progression spirituelle et passe par les différents degrés du Rite. Ces différents degrés correspondent en fait à nous intégrer à divers plans de conscience qui devraient nous conduire à retrouver « la Parole » et donc retrouver « l’Unité ».
Au 4ème Degré, cette recherche, constitue notre Devoir.
L’expérience initiatique demeure une aventure vécue personnelle et donc peu communicable. Elle réclame force et volonté, une bonne compréhension des symboles donnés pour progresser dans la quête.
L’atelier de perfection est pour moi, Maîtresse maçonne, la voie incontournable à l’approfondissement de la Maîtrise, celle qui me permet de passer de l’équerre au compas.
Ecoutons le rituel : « Vous commencez, maintenant, à vous élever au-dessus de la surface de la terre et à pénétrer dans les hautes régions de la Connaissance spirituelle ».
Mais je n’avais pas mesuré combien ce choix allait me désorienter…Initiée au Rite Français, la Maîtresse maçonne que je suis, a bien pris conscience de quelques manques vis-à-vis du Rite Ecossais Ancien et Accepté…mais là n’est pas le plus déstabilisant, la difficulté étant de gérer à la fois, la continuité du travail d’approfondissement et l’interpellation au sens de la remise en cause des acquis précédents, d’où le doute devant l’inconnu.
C’est par la prise de conscience de toutes ses insuffisances que la Maîtresse maçonne pourra trouver l’énergie suffisante pour la conduire sur la voie du perfectionnement. Elle se doit d’œuvrer à son perfectionnement individuel pour atteindre l’Universel.
Elle ne peut plus se contenter d’améliorer ses qualités profanes « dans le respect des lois universelles sous le regard du Grand Architecte de L’Univers, elle a le devoir de réveiller son Être essentiel ».
Dans le silence intérieur de son être, inscrit dans la perte de la Parole, le Maître Secret placé devant le Saint des Saints, se laisse pénétrer une fois encore par la voix du rituel de Fermeture des Travaux qui lui rappelle ses devoirs :
« Que
vous a-t-on appris ? »
« A garder le Secret, à être obéissante et à rester fidèle »
« A garder le Secret, à être obéissante et à rester fidèle »
J’ai dit, « Trois Fois Puissant Maître »