Ce que la Maçonnerie me demande c’est de promouvoir la Justice
Non communiqué
Il est déconcertant de voir confier à un homme, fût-il maçon, la tâche de faire venir la Justice ici bas. Comment, engluer dans notre Ego, mener à bien un tel ouvrage ? De prime abord, cette œuvre semble davantage relever de la divinité que de l’humanité. Mais en fait ne serait-ce pas une certaine couardise que de déléguer au Tout Autre, une tâche qui exige zèle, courage et droiture ? Car inévitablement cela sera rejeté par nos semblables. Ils verront d’un œil ombreux, celui qui osera entraver leur souveraineté. Mon travail consistera donc dans un premier temps à clarifier la notion de Justice. Ensuite, nous pourrons nous pencher sur, pourquoi et comment promouvoir celle-ci. Et pour clore, nous approfondirons la notion Justice, source de progrès et de transmutation, tant individuelle que collective.
Attentif à chaque détail du rituel, il est important de noter que ce qui est demandé au Maçon, c’est de promouvoir la Justice ; et que le mot Justice est y est écrit avec un « J » majuscule. La Justice dont il est question ici est donc la Justice principielle. Celle qui permet à chacun, et à chaque chose de trouver sa juste place, au sein de la création. Selon les platoniciens, la Justice est capitale, car elle seule engendre l’harmonie dans la société.
Cette fonction organisatrice de la Justice occupe d’ailleurs une place importante dans la bible. Il nous est dit que c’est elle qui fait régner la Loi divine au sein de notre monde créé. Ainsi, en assurant l’ordre elle nous éloigne des puissances involutives en prise avec notre ego. « …qui établit la justice va à la vie, qui poursuit le mal, va à la mort », nous dit le livre des Proverbes.
Comme nous pouvons le voir dans le Tarot, la Justice est traditionnellement associée à la 8ème lettre de l’alphabet hébraïque, la lettre Heith ה . Heith est issue d’un ancien idéogramme représentant une silhouette humaine près d’une barrière, ce qui nous amène à la notion de séparation et de protection. De plus, il est intéressant de voir que le terme hébreu Heith s’écrit Heith-Yod-Tav הית . Yod est issu d’un ancien idéogramme qui représentait la main de Dieu. Cette lettre représente donc le divin agissant au sein de la création. Quand aux lettres Heith et Tav, qui se situent de part et d’autre de Yod, elles forment le mot hat הת , qui peut signifier « terreur ». Le terme hébreu Heith illustre donc parfaitement la notion de justice que peut vivre l’homme juste et pur qui sait conformer sa vie à la Loi. En effet, celle-ci le protège de la terreur qu’inspire, à la fois les forces régressives si puissantes depuis la chute et peut-être aussi des conséquences de l’exercice de la Justice Divine ?
Mais sur quoi repose cette Justice, sur la Loi, quelle Loi ? Matthieu nous apporte un éclairage très intéressant à ce propos. « Tu aimeras le seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de ton esprit : voilà le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. À ces deux commandements se rattache toute la Loi… » La Justice ne reposerait pas sur les valeurs de la raison, mais en fait sur celles du cœur. Paraphrasant Saint Matthieu, le philosophe COMTE SPONVILLE ne disait-il pas aussi : « L’amour transcende toute forme de vertus… » La Justice est là pour protéger le juste et inciter celui qui s’est laissé séduire par le chant des sirènes à retrouver le chemin du Bien. Elle est là pour rétablir l’équilibre qui a été rompu lors de la Chute. Contribuer à rétablir l’Ordre dans le Chaos, voilà l’œuvre de la Justice. Ce n’est donc pas pour rien qu’elle est la première vertu cardinale. Comme les mauvais compagnons, l’homme a voulu s’approprier ce dont il était indigne. Poussé par un ego qui ne voyait que son intérêt propre, il a confondu comprendre et connaître. Dieu, qui nous a créés par amour, dans son infinie bonté nous offre la Justice comme moyen de rédemption.
Pourquoi en tant que Maître Secret, la Maçonnerie nous demande-t-elle de promouvoir la Justice ? Apprenti nous devions apprendre à nous connaître nous-mêmes, Compagnon à partager, Maître à transmettre, et Maître Secret à accomplir notre devoir. Dans la philosophie kantienne, le devoir est en lien étroit avec la morale. En effet, la morale serait un ensemble de devoirs auxquels l’homme se doit de répondre. Si l’homme agit pour lui, il s’inscrit dans une démarche arbitraire. Au contraire, s’il agit sans recherche de satisfaction personnelle, il accepte d’agir en respectant des règles qui s’imposent à lui à lui-même, et qui lui sont extérieures. Le devoir serait comme la réponse catégorique, à une Loi universelle, dont la Justice serait l’instrument. Promouvoir la Justice est clairement un de nos devoirs d’Homme, qui est surtout constitutif de mon Devoir, en tant que Maître Secret. Mais comment pouvons-nous en tant qu’humbles maçons participer à une telle œuvre ? Comment promouvoir un Principe qui apparaît aussi surnaturel ? Après tout, nous ne sommes que des hommes. Regardons avec quelle violence, est rejeté la notion de Justice, lorsque certains ego toujours en cours de dégrossissement se croient privés de leur propre liberté. La tâche apparaît non seulement ardue, mais aussi bien périlleuse. Or, pour pouvoir être libre, il faut qu’il ait la justice, même si celle-ci est brutale parfois. Sans justice, point de liberté, je développerai ce point plus tard. Le Suprême Conseil pour la France dans sa déclaration de principe, nous rappelle que la vocation de la Franc-maçonnerie traditionnelle et régulière est d’unir en son sein…tous les hommes dignes et de foi portant respect à leur semblable, afin de développer leur goût de la rectitude et de la responsabilité personnelle. Ceci nous renvoie aussi, par un fort grand hasard, à la Déclaration des droits de l’homme.
L’article 6, dans la version de 1-93, nous dit que : La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui : elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. Cet axiome, qui nous rappelle à tous nos trois ans, relève de l’évidence même. Il va de soi que si, dans un moment d’égarement, nous mentons à notre prochain, ou si nous l’humilions afin de nous faire plus grand que nous ne sommes, jamais, au grand jamais, nous ne voudrions qu’il fasse de même avec nous. Par contre, si nous aimons notre prochain, nous trouvons particulièrement injuste que la réciprocité ne soit pas là. Notre ego est bien évidemment la cause de cette incohérence. Ne fonctionnant que sur trois modes : avoir, valoir et pouvoir ; l’autre est perçu comme un obstacle à son droit fondamental : moi, moi, moi… Seule la Justice peut maintenir ce saurien famélique afin que lui aussi entre dans le processus de transmutation, tel est notre devoir.
Depuis l’aube de l’humanité, le plus fort règne. C’était criant dans nos sociétés primitives, et le reste toujours aujourd’hui, mais heureusement dans une moindre mesure. La justice tend à ce que nous nous dépassions dans nos rapports les uns avec les autres. Pour Spinoza…nulle société ne peut subsister sans…des lois qui modèrent et contraignent l’appétit du plaisir et les passions sans frein. L’expérience de la justice se fera dans un premier temps, et pour chacun d’entre nous, par l’injustice. En vivant l’épreuve de l’injustice, celle-ci vrille notre chair. Inévitablement, cela déclenche en nous de la douleur, bien souvent suivi par la souffrance. Ce processus, extrêmement inconfortable, éveille en réaction une autre partie de nous-mêmes. Cette partie à la propriété de lui être opposée et d’égale intensité. Ce processus de balance que j’utilise régulièrement dans l’exercice de ma profession permet, dans les moments critiques de pétrir l’âme et faire naître une conscience nouvelle. Freud décrit parfaitement ce processus de double transfert : l’injustice génère de la frustration, et, ou de la culpabilité, ce qui amorce un mouvement de la culpabilité vers le besoin de rééquilibrer, et ainsi naît la prise de conscience. Cette polarité, source évolutive par excellence, même si elle est souvent vécue d’une manière désagréable est le creuset de l’évolution individuelle et sociétale. Sans ce mouvement de balance, instrument emblématique de la justice, tout développement psychique individuel est impossible. Une qualité n’est autre que la résultante de l’interaction de deux défauts diamétralement opposés. La rigueur est le fruit du mariage de la rigidité et du laxisme. En effet, le laxiste face à la rigidité qu’il subit aura une vive réaction de rejet. Or, ce rejet n’est-il pas une réaction de rigidité ? Ainsi le mouvement de va-et-vient entre ces deux parties de lui-même, lui permettra, avec un liant essentiel qu’est la frustration, de développer petit à petit la rigueur. Dans l’absolu, si nous sommes l’humble travailleur sur la ligne laxisme/rigidité, nous devrions bénir le bon psychorigide qui nous offre l’opportunité de grandir. Car l’âme qui est incapable de sortir d’elle-même, qui est incapable de percevoir cet enjeu, vivra un enfer qui la mènera au final à une incapacité à aimer. En clair, ce qui apparaît comme un empêchement, et qui génère frustration et déplaisir, est en fait une condition d’exercice de nos actions. Donc, la Justice est certes immanente, mais elle est aussi pour chacun d’entre nous le déclencheur d’une réaction qui nous mènera à la Vérité.
Ayant été confronté très tôt, trop tôt, à l’injustice, j’ai rapidement fait connaissance avec l’expérience de la justice. Cela a fait de moi un enfant solitaire, très mature et sensible à tout ce qui touchait la psychologie. La vie n’ayant toujours pas été tendre, les épreuves que j’ai pu vivre ensuite m’ont endurci encore davantage. Mais même terrassé, tel le sphinx, j’ai toujours, tant bien que mal, réussi à renaître de mes cendres. En tant que survivant, la maçonnerie m’a appris à ne pas m’enfermer, à développer la bienveillance. Et je suis très fier aujourd’hui du chemin que j’ai parcouru, même si j’ai conscience qu’il sera encore bien long. À l’issu de ce travail, et à trois fois vingt-sept ans, la justice me confronte à un dilemme, que je côtoie depuis maintenant plus de trente ans, et qui m’a coûté parfois bien cher : où est le chemin que je dois emprunter, lorsque je vis ou suis témoin d’une injustice ? Car mon sens aiguisé de la justice, ne fait-il pas de moi, parfois un redresseur de tord ? Qui suis-je dans ces moments-là pour me poser en censeur ? Et a contrario, si je suis clément, ne suis-je pas un ventre mou qui n’assume pas ses choix et ses valeurs par crainte des conséquences ? Le choix est délicat, il exige, souplesse et fermeté, courage et pardon, tout un art. Un art que je délèguerai bien volontiers quand les enjeux sont importants. Mais ce que la Maçonnerie me demande, c’est de promouvoir la Justice pas de la faire. J’accepte cela, et avec mon cœur je le réaliserai.
J’ai dit
JM LM