Le souffle d’Hermès Trismégiste

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C∴ P∴

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Dans son roman historique à visée pédagogique, Les Voyages de Cyrus, paru en 1727, le chevalier Andrew Michael Ramsay (1686-1743) fait rencontrer en Égypte son héros avec Hermès Trismégiste, personnage encore largement considéré à l’époque comme le détenteur du Trésor des remèdes de l’âme, c’est-à-dire de la véritable pierre philosophale. A ce titre, Hermès est également reconnu comme le père des « vrais » alchimistes, ceux qui utilisent leur connaissance de la nature pour s’élever vers le créateur. Dans le récit imaginé par notre illustre Frère, le Trismégiste enseigne au jeune prince perse qu’une imagination bien réglée ne peut produire que des idées « justes et pures ». La raison arrive à dominer les passions et l’amour de l’ordre guide toujours celui du plaisir. De la sorte, il est possible, poursuit-il, de triompher des trois sentiments communs à tous les caractères : l’opinion, l’ambition et la volupté (Les Voyages…, III, 139-142). Si chacun de nous peut reconnaître là le parfum de notre démarche initiatique, il serait toutefois vain de chercher dans nos rituels pratiqués du 1e au 4ème degré une quelconque allusion explicite au Trois Fois Grand. Comment alors expliquer ce sentiment confus d’une présence invisible de cette figure énigmatique tout au long de notre chemin maçonnique ? Ne serait-ce là que pure illusion ? Pour tenter d’approfondir ce mystère, posons-nous successivement deux questions simples. En premier, qui est Hermès Trismégiste et comment sa légende s’est-elle formée ? Ensuite, quelles analogies peut-on déceler entre le REAA et la tradition hermétique ?

I- Chercher à connaître le Trismégiste, c’est, dans un premier temps, essayer de comprendre comment le légendaire dieu au caducée du panthéon mythologique gréco-romain, le dieu olympien Hermès / Mercure, s’est progressivement retrouvé dans la position reconnue d’un prêtre égyptien des temps mosaïques ? Hermès est le fils de Zeus et de Maïa, déesse de la Terre. Son nom dérive de celui donné aux piliers de pierre équarrie (herma, de hermaion), à l’origine en forme d’un phallus à tête humaine, puis peu à peu totalement anthropomorphiques, qui servent dans l’Athènes antique depuis les temps les plus reculés de bornes placées aux croisements des chemins, sur les places de marchés, aux portes des cités et aux frontières. Hermès est en effet le guide et le protecteur des voyageurs. Comme à ce titre, il conduit les défunts dans l’au-delà, c’est aussi un passeur. Si Homère (HymneàHermès, 17, 39-61) en fait un joueur de lyre patron des musiciens, Hermès se trouve rapidement promu au rang d’éloquent messager des dieux et d’interprète de leurs volontés, cet herméneute dont Platon, et à sa suite le rédacteur des ActesdesApôtres (Ac, XIV, 12), nous assure que, d’après Socrate, il aurait inventé le dire (Cratyle, 407e- 408b). Les Stoïciens athéniens (IVe siècle av. JC) iront plus loin en identifiant notre personnage avec le Logos, le Verbe créateur de l’univers. Mais c’est une ressemblance très superficielle qui fait finalement assimiler par les Grecs (à la suite d’Hérodote) leur dieu Hermès au dieu égyptien Thot (Notons au passage que la tradition juive identifie Thot à Moïse).

D’après Hérodote, Thot serait originaire d’Hermopolis, située à son époque en Haute Égypte (Histoires, II, 67). Généralement symbolisé par un babouin à tête humaine, il est le Scribe de Ré (ou Ra), le dieu du disque solaire, que l’on voit d’ailleurs souvent accompagner son dieu dans sa barque. Toutefois, à plusieurs époques, Thot devient un dieu lunaire, chef mesureur du temps et des saisons, celui qui détermine à ce titre les années de règne des pharaons. Cette fonction va le différencier des autres dieux : il est le détenteur de tout le savoir, à la fois civil et religieux, le « Seigneur des mots divins », l’inventeur de l’écriture, doté de pouvoirs magiques et grand en toutes circonstances. Un glissement s’opère alors dans l’imaginaire méditerranéen : Hermès/Thot quitte la mythologie pour faire une triomphale, bien que fictive, entrée dans l’histoire.

Dès le IIIème siècle av. J C, une partie de la littérature grecque portant aussi bien sur l’alchimie, l’astrologie que la théosophie, commence à être attribuée à Hermès. Cet ensemble, les Hermetica, comprend, selon les auteurs, entre environ 36000 (Manéthon) et 46 traités, chiffre finalement retenu à la suite de Clément d’Alexandrie. Écrits le plus souvent en grec, ces textes connaissent des versions en arménien et en copte. Ils seront traduits jusque dans la Perse sassanide (IIIe siècle) qui les transmettra au monde arabo-musulman lors de leur conquête de l’Iran. Plusieurs traités des Hermetica composés en grec entre le IIIème et le IIème siècle av. J C dans la région d’Alexandrie – haut lieu de rencontre entre les cultures grecque, juive et égyptienne – sont attribués à un certain Hermès Trismégiste. Il s’agit du CorpusHermeticum (17 traités), de l’Asclepius (parvenu en latin) et des Fragments dits deStobée. D’après la généalogie la plus classique de l’époque, le Trismégiste serait le fils d’Agathodemon et le petit fils de Hermès/Thot. Il aurait récupéré la science gravée sur des stèles et cachées par son grand-père. Quant au superlatif de Trismégiste, il est admis couramment aujourd’hui qu’il résulte de la traduction de l’expression égyptienne « le plus grand » par le terme grec megistos, qui finira par donner trismegas, « trois fois grand », afin d’éviter la peu audible triple répétition de « grand ». Ce qualificatif ternaire va parfaitement se fondre dans le caractère tricéphale de Mercure qui appartient à la fois aux mondes céleste, terrestre et souterrain. Par la suite, on voudra y voir bien des significations au gré des époques, telles, par exemple, les fonctions sacerdotales, régalienne et spirituelle.

En s’affirmant, le statut de magicien du Trois Fois Grand entraine une conséquence de taille : la littérature finit par présenter notre personnage comme un habile utilisateur de statues, de pierres ou autres métaux aux pouvoirs talismaniques. Mieux : le nom d’Hermès apparaît très souvent lié à des scénarios dans lesquels un héros trouve opportunément des tablettes porteuses de révélations, voire un vieux livre caché dans un tombeau resté longtemps inaccessible. L’exemple le plus célèbre est la découverte dans un « tombeau d’Hermès » d’une table d’enseignements – connue sous le nom de Tabled’Emeraude (TabulaSmaragdina). Sa version la plus ancienne (datée du VIème s et attribuée à Apollonius de Tyane) est insérée à la fin d’un texte arabe (probablement traduit du grec) intitulé le LivredesElémentsduFondement de l’alchimiste Jâbir ibn Hayyân (nom latinisé en Geber). Remarquons avec intérêt que, deux siècles plus tard, la traduction latine de la Table indiquera qu’Hermès aurait enseveli ses secrets pour écarter les ignorants…

Cela étant, c’est au début de la Renaissance que l’avenir du Trois Fois Grand se joue quand Hermès pénètre en force dans l’imaginaire culturel occidental. Nous nous situons au moment charnière où, après la longue période médiévale, le besoin se fait sentir de retrouver un lien avec les origines antiques. Émerge ainsi la croyance en l’existence d’une chaîne de référence pour la pensée occidentale qui aurait préservé toute la sagesse porteuse de vérités absolues contenue dans les différentes traditions reçues à travers le temps grâce à quelques figures emblématiques tel Hermès. La liste la plus classique comprend : Enoch, Abraham, Noé, Zoroastre, Moïse, HermèsTrismégiste, Orphée, Pythagore, Platon et les Sibylles. Cette chaîne est nommée soit « philosophie pérenne » (philosophiaperennis) par ceux qui considèrent qu’elle est continue, soit « très ancienne philosophie » (priscaphilosophia), si l’on pense qu’elle aurait été perdue et qu’il faudrait la faire revivre. C’est surtout à la suite de René Guénon que l’on prendra l’habitude de désigner cette chaîne par le mot de Tradition. A la même période, commence à s’élaborer l’ensemble doctrinal que l’on appellera au début du XIXème siècle « ésotérisme » – bien que l’adjectif « ézotérique » (obscur, caché) soit déjà usité dans notre langue depuis le milieu du XVIIIème siècle (voire un siècle plus tôt en Angleterre). L’ésotérisme est certes un voyage au plus profond de soi à la recherche de l’Esprit au delà de la Matière. Mais ce parcours ne peut s’effectuer qu’à partir d’une imagination créatrice capable de découvrir des correspondances, des analogies symboliques, entre les parties visibles et invisibles de l’univers. L’ésotérisme revêt à son origine deux formes à la faveur de deux évènements fondateurs.

– En premier lieu, au moment de la diaspora séfarade, la découverte de la Kabbale juive (kabbala, est tiré de kibl, continuer). Certains sages juifs constatent que l’on ne peut penser l’essence complexe de l’Un indifférencié, le sans limite, source de vie et créateur de l’univers qu’ils nomment ainsoph, tiré de ain, rien ou néant. Pour contourner la difficulté, ils cherchent à appréhender le divin en décrivant ses attributs et leurs manifestations (ou émanations) accessibles, elles, à l’esprit humain. C’est le monde des dix mots sacrés de la Création, les dix sephiroth (litt. nombres) symbolisées par l’ArbredeVie. Et les kabbalistes mettent au point une méthode d’exégèse mystique de la Torah, à la fois poétique et symbolique, dont le principe est repris à l’époque par plusieurs kabbalistes chrétiens, qui le combinent aux idées stoïciennes et néoplatoniciennes.

– C’est au milieu de cette mouvance qu’un autre évènement vient précipiter le destin d’Hermès : des manuscrits du CorpusHermeticum sont rapportés à Florence par un moine revenant de Macédoine où ils sont traduits en latin. La conséquence est que notre personnage est désormais disponible pour prêter son nom à une vision du monde spécifique, dénommée plus tard hermétisme, thème d’une immense littérature à venir autour de l’idée d’une relation indissociable entre un Principe créateur, l’Homme et le Cosmos, ce qui implique l’unité de l’univers. Partant, le Trois Fois Grand devient maintenant dans notre imaginaire un authentique prophète (au premier sens biblique de nabi, le messager, l’envoyé), que sa maîtrise totale de la connaissance des mondes matériel et spirituel autorise à exercer sa mission dans le monde, à savoir guider les hommes vers le divin en réponse à leur quête de sens.

II- C’est dans le contexte de cet écheveau où il est souvent difficile de démêler les fils, que plusieurs manuscrits fondateurs de la Franc-maçonnerie (Cooke, GrandLodge no 1) mentionnent la figure d’Hermès dans leurs récits légendaires. Aux alentours de 1710, le tardif Dumfries no 4 fait encore entrer Hermès sous le nom de Grand Hermorian dans la généalogie biblique des prophètes comme petit fils de Noé. Hermès y devient le « père de la sagesse » (ou la philosophie), celui qui aurait sauvegardé les sciences gravées sur les 2 colonnes construites pour survivre au Déluge. D’ailleurs, dans une version de 1726 des Constitutionsd’Anderson, on parle de « l’excellent savant Hermès », qui, assimilé à Euclide, aurait enseigné la géométrie aux hommes pour le travail de la pierre. On peut penser que si une telle évocation existe dans nos légendes, c’est bien parce que les écrits attribués au Trismégiste contiennent des éléments familiers dans lesquels nous reconnaissons (ou nous puisons ?) notre propre démarche symbolique. Les textes en question se présentent sous la forme de « révélations » faites au Trismégiste au cours de ses méditations. Toutefois, il ne s’agit pas ici du sens que l’on donne à ce mot dans les religions dites révélées. Au contraire, il faut comprendre la révélation comme une prise de conscience intuitive de l’existence d’un Principe transcendant que l’on ne peut appréhender qu’au prix d’un travail d’ascèse initiatique.

– Dés le début du premier traité du CorpusHermeticum, le Poimandrès (Pimander en latin, « Pasteur de l’Homme » ou « Interprète de la Divinité », selon les traductions), le Principe transcendant d’unicité du monde est posé afin de répondre au désir de compréhension de notre héros : « Je suis Poimandrès, le Noûs de la Souveraineté absolue (c’est-à-dire l’Esprit, l’Intelligence platonicienne). Je sais ce que tu veux, et je suis avec toi partout » (CH, I, 2). Et Hermès de répondre : « Je veux être instruit sur les êtres, comprendre leur nature, connaître Dieu » (CH, I, 3), avant de contempler soudainement « une vision sans limites, tout devenu (sic) lumière, sereine et joyeuse » (CH, I, 4).

Poimandrès explique à Hermès que : « Cette lumière, c’est moi Noûs, ton Dieu, celui qui existe avant la nature humide qui est apparu hors de l’obscurité […] ce qui en toi regarde et entend, c’est le Verbe du Seigneur (Logos) » (CH, I, 6) ; « Tu as vu dans le Noûs la forme archétype, le principe antérieur au commencement sans fin » (CH, I, 8). Asclepius,un disciple du Trismégiste descendant d’Asclepios (ou Esculape, le dieu guérisseur) est encore plus explicite : « Tout est dépendant d’un seul et cet Un est Tout » (Asclepius, 1). La référence à l’Un qui est Tout, nous ramène au GADLU, le Principe créateur proclamé par notre REAA. Quant à la métaphore de la lumière, elle nous renvoie, tout d’abord, au Prologue de l’ÉvangiledeJean, lorsque l’Évangéliste y exprime le conflit mythique fondamental de l’être humain entre la lumière-parole créatrice « d’en haut » et les ténèbres des créatures « d’en bas ». En outre, la présence de la lumière qui se « révèle » à la conscience humaine nous permet d’expliquer la présence d’Hermès dans notre interprétation de l’ArbredeVie séphirotique, pour symboliser la huitième sephirah, Hod (la gloire, la splendeur de la lumière). L’unicité du monde et l’harmonie entre le macrocosme et le microcosme sont également célébrés avec force dans la fameuse phrase de la Tabled’Émeraude : « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut […] pour faire les miracles d’une seule chose ». De son côté, l’Asclepius (2) énonce : « Mais tout ce qui descend d’en haut est générateur ; tout ce qui s’exhale vers le haut est nourrissant ». Et ce livre précise que les 4 éléments constitutifs de la matière sont le feu, l’eau, la terre, l’air, mais qu’il n’existe qu’« une seule matière, une seule âme, un seul Dieu » (Asclepius, 3).

– Mais comment atteindre la lumière sans laquelle, nous avertit le Ritueld’Initiationau1edegrésymbolique, nous n’avons aucune chance de connaître « les lois profondes du cosmos » ? Poimandrès livre enfin à Hermès « le mystère qui a été tenu caché jusqu’à ce jour » (CH, I, 16) en lui transmettant le processus de la « régénération » (renaissance). Il faut opérer une « ascension », une remontée de l’Âme vers l’Esprit et vers l’Un (le Noûs), dit-il, ce qui s’apparente à la manière dont le néo-platonicien Plotin nous y invitera au IIIe siècle (Ennéades) : plus une chose est Une, plus elle est parfaite. Pour ce faire, Poimandrès recommande, et c’est tout le travail initiatique, de dissoudre le corps matériel, puis, conseille-t-il : « […] abandonnes au démon ton moi habituel […] » (CH, I, 24). Alors, il devient possible de connaître la voie vers l’Un, celle qui permet de hisser l’Âme vers l’harmonie de son origine divine, vers la gnose, la vraie connaissance, celle du plan divin (Asclepius, 6), puisqu’au bout du compte « la fin bienheureuse » pour ceux qui la possèdent n’est rien d’autre que l’union de l’homme avec le divin, « devenir Dieu » (CH, I, 26). Mais pour bien réaliser cette ascension, il convient de « regarder en haut avec les yeux du cœur » (CH, VII, 1), « là où luit la lumière brillante, pure de toute obscurité » (CH, VII, 2), d’opérer une « conversion du regard » comme l’écrira Plotin. De la sorte, enfin débarrassé du véritable ennemi, l’ignorance (CH, XXIII), le Trois Fois Grand peut proclamer « j’ai fortifié mon esprit contre l’illusion du monde (CH, XIII, 1) en contemplant la beauté de la vérité et le bien qui réside en elle » (CH, VII, 3).

Au total, située par les hommes en quête de sens à leur vie aux confins du mythe et de l’histoire, la Tradition du Trois Fois Grand nous place au cœur de la « régénération » initiatique, cette réponse que nous apportons, nous autres F M, à la question métaphysique. En nous montrant le chemin des « Hautes sphères de la Connaissance », en traçant la voie de notre « grand œuvre intérieur », la Tradition du Trismégiste nous lègue bien davantage qu’une simple encyclopédie du savoir scientifique de l’humanité, serait-elle porteuse de la sagesse sacerdotale égyptienne tirée du fond des âges. Pour autant, peut-on aller aussi loin que ce rituel de la fin du XVIIIème s, dit des MagesdeMemphis, quand il présente Hermès sortant d’un tombeau à la place d’Hiram pour instruire les Frères par la bouche de l’Orateur, flanqué de deux lauriers et coiffé d’un Delta rayonnant ? Peut-être qu’au fond la présence à nos côtés de la figure d’Hermès nous invite tout simplement à entrer dans les « Palais » de la Mémoire humaine afin d’opérer ce laborieux « rétablissement universel » auquel a aspiré ardemment Andrew Ramsay dans son projet maçonnique. Cet effort spirituel intime propice à atteindre les racines cachées de la Vérité pour y retrouver notre unité dans l’image perdue de la Création.

Il m’est agréable d’imaginer que c’est à ce voyage au plus profond de nous-mêmes auquel nous invite, certes à sa manière, Charles Baudelaire dans ces 2 vers tirés des Fleursdumal :

« […] Je fermerai partout portières et volets. Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais […] ».

J’ai dit.

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