Point n’est besoin d’espérer

Auteur:

R∴ C∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Positionnement

Le sujet qui m’a été confié ce soir trouve sa place au cœur de la cérémonie d’initiation du quatrième degré du R.E.A.A. et permet d’inscrire immédiatement le Vénérable Maître en quête de la Parole Perdue dans un engagement maçonnique majeur : le Devoir. En effet, il lui est annoncé gravement que son aspiration, sa charge et son implication ne peuvent être soutenues que par le devoir, sans espoir de récompense, uniquement riche de cette maxime : « Il n’est point besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer », il contractera solennellement devant l’autel une alliance garante de l’accomplissement des devoirs de ce degré.

Mon réflexe premier, a été de rechercher immédiatement l’illustre penseur, d’essence évidemment maçonnique, qui avait accouché d’une telle splendeur sémantique. L’homme qui avait su crée, avec autant de talent, une telle dynamique créatrice entre la cause et le postulat ne pouvait être qu’un génie du verbe. Après quelques recherches dans ma bibliothèque personnelle et quelques clics de souris sur Internet, le verdict tomba : Point de penseur ni de philosophe éclairé, encore moins de littéraire et de poète : Celui qui avait commis cette merveille, érigée en loi morale par la Franc-maçonnerie était un personnage quasi inconnu, prince de son état, Guillaume d’Orange. Soit, si l’individu donc n’était pas rentré dans la grande histoire, il m’avait semblé pour le moins que cette maxime ne pouvait avoir été prononcée que dans un contexte très particulier de l’histoire, qui lui ne saurait être qu’exceptionnel : nouvelle déception, je n’ai trouvé aucune référence au contexte de ce précepte.

Toujours est-il que ce postulat, emprunté judicieusement au prince Guillaume d’Orange, a pris une place centrale dans le quatrième degré du R.E.A.A. Trois fois Puissant Maître et vous tous mes Frères Secrets, il est intéressant, à ce stade de la cérémonie d’initiation, de mettre en perspective l’évolution de la méthode initiatique depuis le premier degré. Notre degré confirme bien le passage progressif du franc-maçon, de la passivité vers la responsabilité. Par « l’acacia m’est connu », le maître maçon se place en tant que connaisseur. Il déclare connaître l’acacia. Celui-ci est uni au symbole, et c’est cette union qui lui donne la force de prendre en main son propre destin, sa propre vie. Cette nouvelle responsabilité lui permet de contracter une alliance. Contrairement au premier degré qui voit le postulant passif « subir » ses devoirs, obligations et serments, le Vénérable Maître s’inscrit dans une nouvelle trajectoire, un cycle nouveau. L’initié va vers une nouvelle forme de solitude et de silence, il n’entend plus que l’essentiel. Notre fraternité pédagogique s’est muée en une présence silencieuse qui contente l’esprit pour une expérience que chacun de nous doit mener ; la Fatalité, la Nécessité et le Destin lui sont désormais dévoilés comme les piliers de la Grande Loi de la Maçonnerie dans le tumulte de la cité comme dans la solitude du désert.

Ce message nous est transmis par une maxime. Une précision sémantique qui a rapport au sens et la signification des mots est peut être utile pour mieux appréhender la portée extraordinaire de ce précepte de vie. Un petit retour en arrière nous replonge dans le cabinet de réflexion, cet étrange local fermé, dans lequel le profane délaissé va subir un rite initiatique. Des mains rudes l’ont mené dans ce lieu secret, cet homme encore inconscient sera bientôt soumis à cette lente transformation par les symboles, il est là, dans son tombeau, dans un ventre, dans les entrailles de la terre.

Curieusement, cet environnement initiatique symbolique présente au profane des sentences, vestiges de derniers conseils pour un voyage dont il ne reviendra jamais. Ces sentences ont l’air d’être posées là comme un dernier avertissement, une dernière borne, un dernier repère avant que le profane ne se laisse emporter par le tourbillon des secrets et mystères de la Franc-maçonnerie. Tout d’abord il n’est pas inutile de préciser le sens du terme « sentence ». En effet pourquoi des sentences ? Sentence, du latin sentencia ; « sentir, avoir une opinion », n’apporte pas seulement un éclairage sur la vie pratique comme les proverbes, les maximes et les adages, mais représente une forme plus abstraite qui touche aux vertus morales, une intelligence du terme qui doit faire réfléchir. Réfléchir, vraisemblablement la première étape du processus initiatique vers la lumière.

Sentences, maximes des outils initiatiques au même titre que les symboles, le levier trouve sa juste place pour être plus efficace, démultiplie notre force, l’esprit nous guide dans le voyage solitaire sur la coquille de la connaissance afin de la percer et nous permettre la descente dans l’Idée.

Une lecture du dictionnaire nous apprend que ces mots ont pour synonymes précepte, principe, règle, enseignement, autant de termes qui vont nous aider à décortiquer, à autopsier le sens profond de la maxime qui nous est proposée à ce moment de l’Alliance. Cherchons donc, dans cette proposition générale qui sert de règle, de principe comment elle agit sur les divers états de notre être. Cherchons, aucun chemin n’est exclusif, nous savons que tout est dans le Un et le Un est dans tout. Le voyage nous appelle comme un besoin essentiel, le mouvement est crée par une loi fondamentale. C’est bien de cela dont il s’agit, dès lors que l’on aborde le thème de sa relation avec son créateur. Non pas d’une loi sociale ou politique comme on l’entend aujourd’hui dans la plupart des sociétés modernes, mais d’une loi humaine, personnelle, intime, inscrite en filigrane au plus profond de chacun de nous. Elle prend la forme d’un précepte, renfermé au plus intime de notre intuition. Notre faculté de le suivre tout au long de notre vie, en observer et respecter les principes comme une loi fondamentale, proposition première et non déduite dans une démonstration, nous interpelle sur la loi de causalité à l’origine de cette force de transformation. Levons ce paradoxe, et entamons une analyse de cette loi.

Connaissance par le cœur, l’intuition…

L’acceptation, la prise de conscience du caractère résolument affirmatif de la maxime rend toute explication, toute analyse fortement réductrice. La voie initiatique s’annonce donc plus subtile, plus difficile aussi, car nous aurons à comprendre de multiples choses qui ne s’adressent plus à l’intellect mais à l’entendement où le discursif intellectuel devient lettre morte. Comme dans un labyrinthe, prisonnier d’un écheveau de voies diverses, et dont aucune ne conduit apparemment à une issue, nous sentons en nous la nécessité et l’obligation de découvrir une secrète issue. La connaissance par le cœur et l’intuition constitue une méthode qui fait la part belle à la fusion de notre être avec cette règle permettant une assimilation non communicable du fondement, de l’axiome, de la loi en une perception globale acceptée en synergie avec notre être, car on ne peut pas remplacer le doute par la certitude. Sur le chemin spirituel, ce qui nourrit le plus le doute, c’est la quête de certitude.

Le filtre des vertus théologales, la foi et l’espérance…

« Il n’est point besoin d’espérer…, ni de réussir ». Cette maxime étrange nous propose deux moteurs essentiels de la vie « entreprendre et persévérer » qui fonctionneraient en apparence sans carburant, entreprendre sans mobile serait une conduite spontanée et persévérer un acte naturel quelques soient les résultats, contexte dans lequel toute forme d’espérance serait bannie ! Voilà bien une situation paradoxale qui présenterait une troublante dyslexie dans la lecture des deux vertus théologales, l’espérance pour entreprendre et la foi pour persévérer. Une étrange chirurgie au bistouri de l’intellect a réalisée une amputation des deux vertus toujours associées et complémentaires. La maxime semble nourrir elle-même l’action et renvoie au musée de l’histoire ce monde de la Vérité Révélée : La foi, ce don de Dieu, source de lumière, de force et de consolation semble s’affaiblir, s’estomper. L’Espérance, cette confiance et cette ferveur en Dieu qui soutenait la persévérance et la force dans l’épreuve ne sanctifie plus.

La loi de causalité…

Le questionnement sur le fondement de cette maxime à ce moment de notre réflexion nous fait ressentir un malaise. Echappons un instant aux incertitudes métaphysiques et analysons ce précepte par la loi de causalité d’essence Bouddhiste. Tout d’abord, qu’est la loi de causalité : L’univers, les êtres ne se transforme pas par hasard, de façon anarchique, mais selon une loi commune. C’est la loi de causalité. Cette loi n’a pas été créée par quelqu’un en particulier, mais il s’agit d’une loi naturelle, silencieuse, immuable et omnipuissante :

La loi de causalité, c’est la loi de Cause à Effet.
La cause est le germe, le grain. L’effet est le fruit issu de cette graine.
La cause est la force impulsive, l’effet est le résultat issu de cette force.
La cause et l’effet sont deux états consécutifs, étroitement dépendants et complémentaires.

Autrement dit, s’il n’y a pas de cause, il n’y a pas d’effet. Et s’il n’y a pas d’effet, c’est qu’il n’y a pas eu de cause.

D’autre part, la loi de causalité nous apprend que les êtres et les choses de l’univers sont la résultante de plusieurs causes. Une seule cause ne peut pas, à elle seule, produire l’effet : La graine ne donnera pas de fruit sans la terre, la chaleur, la lumière et l’eau.

Cette vision des choses est fort rassurante intellectuellement, et nous fait comprendre que si espérer n’est pas indispensable pour entreprendre et réussir pour persévérer, il existe une cause à cette dynamique et cette cause est vraisemblablement multiple, notre rituel lève le voile : Le devoir est associé à une fatalité, Puissance absolue qui semble déterminer d’avance le cours des évènements. Le devoir a l’exigence de la nécessité qui s’impose. Le devoir est impératif comme le destin, imprévisible et irrésistible.

Notion de finalité…

La causalité apporte un éclairage à notre maxime. Une réflexion complémentaire sur la notion de finalité et plus particulièrement sur la finalité de notre vie apporte quant à elle du sens. En effet, nous pouvons penser que l’activité de la vie humaine n’a pas de fin ultime. Ce qui est l’objet de raison peut se multiplier à l’infini et prétendre ainsi qu’il n’y a pas de fin ultime de la volonté humaine. Cette idée nous projette dans un cycle infini de recherche de soi vers soi dans un mouvement permanent qui fait qu’à chaque instant nous sommes notre propre voie et notre propre destination. Tout cela confirme bien le point de vue de notre maxime qui semble montrer que l’homme ordonne toutes choses à l’essence de sa fin ultime, à son propre accomplissement, à l’achèvement de son être. Saint Augustin disait : « Nous appelons fin de l’homme non ce qui se détruit pour ne plus être, mais ce qui s’achève pour être pleinement ».

Il faut donc que la fin dernière comble tellement le désir de l’homme qu’elle ne laisse rien désirer en dehors d’elle.

La Vérité et la Parole perdue…

L’Initiation au quatrième degré précise ce désir.

« Qui voyage avec vous, Frères Maître des Cérémonies ?
Un Vénérable Maître en quête de la Parole Perdue »
Hélas ! Elle n’a pas encore été retrouvée.
Et que demandez-vous pour ce Vénérable Maître ?
Le Degré de Maître Secret ! »

Notre démarche maçonnique nous propose donc une nouvelle étape. La quête de la Parole Perdue devient un Devoir. Ce devoir est là pour nous interdire de se contenter du mot substitué. Au delà de la signification, il faut chercher le sens, car l’essentiel est de favoriser l’invention d’un nouvel horizon. La recherche de la parole perdue s’identifie avec la remise en cause de tout ce qui lui est substitué. Cela est le premier pas sur le chemin de la quête.

Conclusion…

« Point n’est besoin d’espérer… », règle de vie entre le Devoir et la finalité s’inscrit bien dans le mouvement naturel Initiatique. …Le devoir sans rien attendre en retour…

La rupture (la mort) est un changement d’état ou, autrement dit, un changement de direction. Mourir et renaître, c’est voir les choses autrement. En effet si l’on change d’éclairage, les choses changent d’apparence. On meurt ainsi à un monde et l’on est nouveau né dans un monde différent…avec l’avantage du né deux fois : se souvenir du monde d’avant et savoir comparer. Un cycle succède à un autre pour un nouveau niveau de conscience.

La rupture de la transmission est un drame pour un premier niveau de lecture. A un autre niveau, elle signifie le changement de cap tout simplement, la Parole Perdue devenant sur le plan mythique le mot substitué pour un nouveau voyage Indispensable.

« Point n’est besoin d’espérer… », soutient alors cet impérieuse nécessité d’entreprendre sans cesse un nouveau voyage, pour l’accomplissement de notre chemin Initiatique solitaire. Une citation de Beaumarchais : « La difficulté de réussir ne fait qu’ajouter à la nécessité d’entreprendre » vient compléter notre maxime et nous confirme qu’ériger le Devoir en valeur suprême est assurément le socle de notre démarche Initiatique.

Je terminerai enfin par ce poème qui nous parle de celui qui a choisi de marcher non pas dans la simplicité de la foi mais qui vit des complications de l’intelligence :

Recommence,

si tu es las et que la route te paraît longue
si tu t’aperçois que tu t’es trompé de chemin
ne te laisse pas couler au fil des jours et du temps.
Recommence….
Car la plupart des hommes sont endormis dans l’antichambre de la vie et ils rêvent qu’ils sont en train de vivre. (Pensée soufie)

J’ai dit Trois fois Puissant Maître.

Accès réservé aux abonnés

Cet article fait partie de l’espace privé de L’Édifice.
Abonnez-vous pour accéder immédiatement à la plus grande bibliothèque maçonnique sur internet

  • Plus de 5 000 planches véritables
  • Issues de plus de 100 obédiences
  • Du 1er au 33ème degré
Déjà abonné ? Se connecter