Tu t’efforceras toujours de découvrir l’Idée
J∴ M∴ G∴
A la Gloire
du Grand Architecte de l’Univers,
Ordo ab chao, Deus Meumque Jus,
Le travail qu’il m’a été demandé de vous présenter aujourd’hui s’intitule : « Tu t’efforceras toujours de découvrir l’Idée sous le Symbole ».
Cette phrase, présente dans notre Rituel du 4ième Degré, est lue par le Trois Fois Puissant Maître à la fin du premier voyage, lors de la cérémonie de réception du Vénérable Maître récipiendaire, en préparation de son entrée en Loge de Perfection.
C’est une sentence
Étymologiquement, une « sentence » selon la définition fournie en 1580 par Montaigne est : « une parole renfermant une pensée morale ». Du latin sentensia, une sentence est définie par le Grand Larousse Universel comme une courte phrase, d’une portée générale, précepte de morale, maxime, adage, aphorisme.
« Tu t’efforceras toujours de découvrir l’Idée sous le Symbole » est l’une des sentences qui résument l’essentiel de l’enseignement maçonnique en Loge de Perfection. Ces sentences synthétisent ce qui est signifié ou exprimé en phrases courtes et lapidaires, qui ont pour objectif d’éclairer et donner au nouveau Maître Secret la direction du chemin à suivre, sachant que ce grade tend à faire ressortir le sens de l’œuvre du Maître et la quintessence de son enseignement, plus particulièrement par la Connaissance et la mise en pratique du Devoir, lequel doit pouvoir aller jusqu’au sacrifice, sans espoir de récompense, au sens profane de ce mot.
Il convient néanmoins de noter que Claude Guérillot, dans un ouvrage sur « Le Rite de perfection », constate que les sentences et les développements sur le Devoir sont des éléments introduis récemment dans le Rituel, et sont étrangers aux anciens manuscrits.
Dès notre 1er voyage, lors de notre réception au 4ème Degré, lorsque la voix du Trois Fois Puissant Maître profère : « Tu t’efforceras toujours de découvrir l’Idée sous le Symbole », nous avons la perception intuitive de la justesse de cette phrase, que tout se tient dans une cohérence évidente.
Deux termes y sont mis en relief : Idée et Symbole. Deux termes qui, bien que différents, sont liés par le fait qu’ils se génèrent mutuellement, articulés selon deux parties bien distinctes donnant le sentiment de mouvement, de recherche, d’effort, d’implication personnelle.
Apparemment, tout sépare ces deux polarités qui semblent appartenir à des mondes antagonistes : matériel/immatériel, concret/abstrait, esprit/matière. En effet :
– Le Symbole est perçu par les organes sensoriels ; il appartient au domaine du tangible.
– L’Idée, quant à elle, gravite dans la sphère de l’imaginaire, de l’intellect, de l’abstrait.
Et pourtant, une relation existe entre ces deux termes si l’on se réfère à la sentence du Rituel qui nous demande de « découvrir ». La notion de découvrir est différente de l’action de chercher. Il faut en effet enlever ce qui protège, laisser apparaître ce qui est caché (ce qui nous fait penser à la notion de trésor). C’est donc bien sous la contingence et la matérialité du Symbole qu’une Idée se cache, sans doute en hibernation ; il faut soulever la Pierre pour que l’Idée sous-jacente fleurisse. Mais cette intervention réclame un effort car le trésor semble bien enfoui. Et l’invitation est là – cherches et tu trouveras – sous la forme perceptible du Symbole.
Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le couple « Idée/Symbole » vit en parfaite intelligence, pour qui sait le percevoir.
Une symbiose dont je tenterai d’établir, dans la dernière partie de mon travail, ce que chacune des parties apporte à l’autre, et en quoi elles peuvent nourrir le « cherchant » que nous sommes.
Qu’entendons-nous par Symbole en Franc-maçonnerie ?
A peine introduit dans le Temple, lors de notre Initiation au 1er degré, il nous est dit : « Ici tout est symbole. Tout ce que vous pourrez y voir, tout ce que vous pourrez y entendre, tout ce qui s’y fait, a une haute signification, qu’il vous appartiendra de chercher à comprendre, à approfondir ».
Je ne vous apprendrai pas qu’en Franc-maçonnerie tout est symbole, depuis notre Initiation. Un symbole est la représentation figurée, imagée, concrète, d’une idée abstraite.
Parmi les multiples définitions du symbole, on pourrait retenir celle de Jung pour qui : « ils sont un terme, un nom ou une image qui, même lorsqu’ils nous sont familiers dans la vie quotidienne, possèdent néanmoins des implications qui s’ajoutent à leur signification conventionnelle et évidente. Le symbole implique quelque chose de vague, d’inconnu ou de caché pour nous. Ils sont un perpétuel défi à nos pensées et à nos sentiments ».
Le symbole, instrument de pensée, est vivant et joue sur les structures mentales : à la fois représentatif (il est générateur d’images, de mots) et moteur en ce qu’il met le psychisme en mouvement (associations d’idées, questionnements, etc.).
Le mot symbole vient de la Grèce antique, dérivé du grec « SYMBOLON » ou « SUMBOLH », signifiant mettre ensemble, joindre ou ajustement de deux éléments en un seul. Il s’agissait le plus souvent de deux morceaux de poterie, préalablement cassée, et qui devaient s’assembler. Rapprocher les deux parties, c’est se reconnaître, à condition qu’elles s’emboîtent parfaitement.
Les symboles sont les composants d’un langage non pas culturel, mais naturel, jaillissant de l’intérieur. Surgi de l’inconscient, ce langage secret permet à l’âme de s’exprimer et d’atteindre le conscient, langage des profondeurs qui tire son unité de l’inconscient collectif.
Le symbolisme est ésotérique. Le symbole s’offre à l’attention du Maçon sans que ce dernier n’ait à le construire, le créer, l’inventer. Il n’a simplement qu’à le découvrir. Le symbolisme appartient à l’univers et se présente à l’attention de l’homme qui peut tenter d’en comprendre le message, de trouver l’idée.
L’étude du symbolisme n’est jamais achevée, et c’est ce caractère particulier qui en fait notre motivation car on peut toujours lui trouver un aspect nouveau, une autre image, et se poser de nouvelles questions.
La recherche de la signification du symbole est sans fin et les questions que nous nous posons nous aident à progresser, et je ne pense pas que ce soit toujours le cas pour les réponses, car celles-ci sont personnelles et temporelles. Cette recherche est une quête qui en fait la richesse du symbolisme, source de mouvement, de changement, d’évolution, à condition de ne pas considérer toute réponse comme bonne, unique et définitive. Rien n’est donné, rien n’est obligé, tout est à découvrir.
Le symbolisme maçonnique est donc, par son essence, non dogmatique ; il s’offre à nous sans se dissimuler.
Le langage symbolique n’a rien à voir avec le langage des mots. Nous ne cherchons pas, par exemple, à connaître par cœur la définition de la Vérité, mais voulons, à l’aide des symboles, pouvoir découvrir la profondeur du sens de la Vérité.
Les symboles mis à ma disposition en Loge de Perfection ne sont plus seulement des outils qui vont servir à mon évolution morale ou spirituelle, mais aussi des outils qui vont me permettre de parcourir mon labyrinthe intérieur, avec le secret espoir de pouvoir arriver en son centre et d’en sortir par le haut, par élévation.
La Clef d’Ivoire, par exemple, placée sur la Bible, n’est-elle pas le symbole de cette mise en mouvement que je dois faire pour trouver ma Vérité ? Cette clef est un espoir, même si elle n’ouvre aucune porte et s’il n’existe aucune serrure matérielle pouvant l’accueillir ; elle est un symbole qui doit me permettre de progresser, de me transcender, de dépasser ma Vérité.
La transparence du symbole nous montre que, dans ce cas, la clef n’a aucune utilisation possible dans le monde matériel et qu’elle n’est là que pour ma progression, en m’indiquant le chemin à suivre.
C’est bien pourquoi le Rituel du Rite Écossais Ancien et Accepté nous met en garde, et très justement nous conduit à chercher l’Idée sous le Symbole, sans nous laisser dévier par des mots qui peuvent conduire à des illusions.
Que signifie la notion d’Idée ?
L’idée est une représentation de quelque chose en esprit, si l’on se réfère à l’origine grecque du mot idea qui vient du verbe idein : « voir », au sens de « forme, image, idée ».
L’idée est une conception de l’esprit, une manière de concevoir une action, de se représenter la réalité ou d’évoquer une notion abstraite. Elle renvoie à l’essence et aux formes des êtres, à leur nature essentielle, par opposition à l’existence, le fait d’être.
L’Idée et son concept ont donné lieu à de nombreuses controverses philosophiques au cours des âges :
Pour Platon, par exemple, les idées ne sont absolument pas de vagues représentations subjectives sur quelque chose. L’idée préexiste à la matière, et l’âme de l’homme à sa naissance renfermait déjà les idées venues de l’extérieur.
De nos jours, notamment avec le courant existentialiste, la conception générale de l’idée est libérée du Divin. L’âme y a perdu sa place, et l’Idée devient une représentation de l’esprit qui s’appuie et se construit à travers des images diffuses et oniriques. L’idée n’existe que si elle est exprimée, sinon elle s’éteint à jamais. À l’inverse de Platon, Jean-Paul Sartre dira que l’existence précède l’essence.
Mais c’est plutôt la doctrine philosophique Panthéiste, chère à Spinoza, selon laquelle « tout est Dieu », qui se révèle intéressante pour nous Maçons (Panthéiste vient du grec ancien « pan » signifiant « tout » – ce tout étant associé à la nature – et « théos » signifiant « Dieu ») : en effet, selon lui, à chaque chose, correspond une idée. Par exemple, une pierre, qui est un corps physique, présent dans l’espace, est aussi une idée, c’est-à-dire l’idée de pierre comme la pierre brute qu’est l’apprenti. Il lie donc l’Idée au Symbole, le visible à l’invisible…et le « tout » à Dieu.
Notre Rituel nous propose deux phrases contenant les termes suivants « des Mots pour des Idées » et « l’Idée sous le Symbole ». Je pense que la première phrase relève de l’esprit humain, l’homme peut avoir plusieurs idées. La deuxième relève du spirituel, de la métaphysique. L’idée est unique, originelle, traditionnelle, issue du Verbe créateur.
Le couple « Idée et Symbole »
Le symbole est porteur de réponses, toujours partielles, mais sa richesse est de nous mettre en constante situation de recherche dans une quête infinie vers la Lumière, la Vérité et la Connaissance.
Il a cette particularité que chacun reste libre, non seulement de son interprétation, mais de la profondeur de sa recherche, de l’importance de son parcours. Rien n’est donné, rien n’est imposé, tout est à découvrir, le choix est total, la liberté absolue.
Stimulant sans cesse l’esprit de recherche, il sollicite l’intuition, la réflexion, s’adressant simultanément à notre intelligence, à nos émotions, à notre esprit. En cela il est un outil essentiel et précieux pour notre quête de la Vérité.
L’Idée est source de la Connaissance et le Symbole qui l’accompagne assure la transmission, laissant à chacun le soin d’y apporter son supplément d’âme.
Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’Idée, présence rayonnante, se manifeste dans le Symbole, présence reliante, dans sa forme sensorielle compréhensible de tous, ou du moins de ceux en capacité de l’appréhender.
C’est ainsi que l’Idée, sous-jacente au Symbole, est fonction de l’interprétation de chacun. Mais si l’interprétation des symboles est laissée à notre entière liberté, elle nécessite de ne pas s’éparpiller dans toutes les directions pour éviter de se perdre dans les excès de l’imagination.
Selon Jean-Pierre Bayard (dans Le Symbolisme Maçonnique Traditionnel), « l’étude des symboles n’est pas une abstraction de l’esprit, mais une recherche consciente et rigoureuse ».
Pour Stanislas de Guaita (occultiste et cofondateur de L’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix) « il faut s’aventurer à la conquête du vrai, à travers les ténèbres d’un monde inconnu ; pénétrer l’essence des choses ; essayer d’assimiler ce qui est éternel, comprendre ce qui nous dépasse ; tenter de réintégrer l’unité primordiale ».
Le Symbole permet un élargissement des Idées, en même temps qu’il nécessite de la discipline. Sagesse et discernement pour suivre la voie de la Tradition, Force et Persévérance pour en découvrir les aspects aux différents niveaux, et approcher de la Beauté par la justesse et l’harmonie des liens unissant toutes ses facettes, pour que l’Idée jaillissant du Symbole devienne Connaissance et part de la Vérité.
L’exploration des Symboles et leur compréhension relèvent essentiellement de l’intelligence du cœur, antinomique de l’intelligence rationnelle et scientifique.
L’étude d’un Symbole n’est jamais achevée. Il y a toujours possibilité d’une nouvelle question, de mettre en lumière un aspect nouveau.
La méditation sur un Symbole, la recherche et la découverte des idées qu’il recèle et fait naître à notre conscience, conduisent à la connaissance de soi et à reconnaître sa place dans le monde et dans l’univers, tout à la fois être particulier et individué, et infime partie du Tout.
Pour Platon, la connaissance est possible car notre âme jadis, avant de s’incarner dans notre corps, a contemplé les idées. Platon développe en effet le mythe de la métempsycose qu’il emprunte à Pythagore. L’âme, lors de l’incarnation, a oublié les idées, et la Connaissance consiste donc à se souvenir. C’est la réminiscence.
Si l’on cherche la Vérité, c’est qu’on ne la connaît pas. Comment peut-on chercher ce que l’on ne connaît pas ? La réponse de Platon sur ce point est claire : tout ce que connaît notre âme ne peut provenir que d’une existence antérieure où, séparée du corps, elle a pu contempler les idées. Autrement dit, pour Platon, notre âme est immortelle et a eu commerce avec les idées, mais jointe accidentellement au corps, elle a oublié ce qu’elle savait depuis toujours.
Connaître, ce serait donc arriver à reconnaître, à réveiller le plus possible les souvenirs enfouis en notre âme, à faire cet effort de réminiscence, afin de se réapproprier ce savoir du Vrai qu’elle a toujours eu en elle, mais qu’elle ignore posséder ?
La lecture et la compréhension d’un symbole sont à la fois personnelles et subjectives (en fonction de notre degré d’évolution et de notre sensibilité), en même temps qu’universelles, puisque émergeant de notre inconscient, relié à l’inconscient collectif.
Ces énergies primordiales ne peuvent accéder à la conscience à l’état brut : elles sont appréhendées sous une forme symbolique. Le Symbole, clé du royaume de la Connaissance et langage secret, éveille à l’Idée.
Avec cet outil universel qu’est le Symbole, notre devoir est de chercher, chercher encore, du centre du cercle vers la circonférence pour revenir au centre.
Découvrir l’Idée sous le Symbole, c’est faire appel au langage analogique, c’est-à-dire utiliser, comme base de réflexion, le langage des symboles générateurs d’idées. Le Symbole étant universel, il reste ouvert, il ne fige ni ne ferme rien. Il est un moyen d’éveil de la conscience et son moteur est l’association d’idées, ou langage analogique, qui permet souvent d’accéder plus rapidement à des plans de compréhension plus profonds.
Conclusion
J’en arrive maintenant à la fin de mon propos
J’ai vécu la mort d’Hiram, j’ai appréhendé les trois mauvais compagnons et je me suis relevé plus radieux que jamais. J’ai quitté le monde terrestre, je suis en présence de la Grande Lumière, devant le Saint des Saints, un voile devant les yeux. Je ne vois pas bien et je ne comprends pas bien.
Aujourd’hui, sur le Livre de la Loi Sacrée se trouve une clef. Je ne dois pas focaliser sur l’objet tel qu’il est. Une clef, dans le monde profane, ouvre une serrure, qui elle-même permet d’ouvrir une porte. Ouvrir une porte, c’est passer vers un autre niveau de conscience. Maître Secret, je me détache du matériel, je me mets en relance avec cette clef, ce symbole. Cette clef représente la volonté consciente de transmettre la Lumière. Celui qui n’en a pas conscience erre dans le Temple, un voile devant les yeux. Le voile tombé, le Maître Secret utilise cette clef comme outil pour accéder à la Connaissance.
Cette clef ne me suffit pas à passer la balustrade si je n’ai pas le courage d’oser aller vers l’inconnu, ni celui d’affronter ce qui peut faire peur. C’est ce que me dit la sentence : « Tu t’efforceras toujours de découvrir l’Idée sous le Symbole ». S’efforcer, c’est avoir le courage d’agir jusqu’au sacrifice. C’est le Devoir du Maître Secret.
La recherche de Vérité et de Justice correspond à ma quête. Maître Secret, je dois sortir de mon mutisme. Je dois œuvrer pour un monde meilleur, universel, tourné vers le vrai, le bien et le juste. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer, aussi je travaille pour découvrir l’Idée sous le Symbole.
Je vais terminer mon propos en vous livrant un texte emprunté à son auteur Marcel Spaeth (dans l’ouvrage « Sous le voile du Maître Secret ») : « Tu n’accepteras pour vrai que ce que tu devines. Tu découvriras l’Idée sous le Symbole, mais tu sauras qu’un symbole initiatique ne s’épuise jamais et que ce qu’il te dévoile ne sera toujours qu’un prélude à ce qui lui reste à te dire. Non, un symbole initiatique n’épuise jamais toutes ses significations ; t’aurait-il fait découvrir mille Idées, il te resterait encore à savoir, à sentir, à deviner mille fois mille Idées, jamais contradictoires, toujours complémentaires, et ainsi tu continueras tes voyages, les degrés succédant aux degrés, vers le Zénith de la Sérénité ineffable ».
J’ai dit,
T F P M