Les devoirs et le Devoir du Maître Secret

Auteur:

H∴ D∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Thèse : Y aurait-il donc pour le Maitre Secret, et pour le Franc-macon qu’il est et qu’il restera, des petits devoirs minuscule et un Grand Devoir Majuscule ?

Quand j’étais tout petit, j’écoutais pousser les arbres, me lovant contre le tronc du grand chêne, je cherchais l’alchimie qui émanait du géant de mon jardin. Et puis on me rappelait à l’ordre : « va faire tes devoirs, tu rêveras plus tard ! » Faire ses devoirs…Pourquoi ? « pour réussir » me disaient-on ! « pour réusssir quoi ? » là, la réponse devenait plus évasive…la réussite passe habituellement par les diplômes, l’emploi, l’argent, l’éducation des enfants, la respectabilité sociétale. Mais les devoirs du soir faits, le métier possédé, les enfants élevés, la voiture rutilante astiquée, que me reste-t-il à faire ?

En fait, ces petits devoirs ne sont que ceux d’un homme « honnête », libre et de bonnes mœurs, et il n’est point besoin d’avoir vécu l’Initiation pour les pratiquer. Les devoirs ordinaires sont ceux contractés envers l’humanité, mon pays, ma famille, mon prochain. A ces « petits » devoirs, sont associés des « droits » (droit du travail, droit social, droit de la famille, droit à la santé, droit démocratique…), et l’on a l’impression d’un équilibre entre le « donné » et le « reçu ».

Mais qu’en est-il du Grand Devoir ? Voilà le corps du sujet ! Quel est le Grand Devoir dont je cherche le sens ? Quel est ce Grand Devoir qui semble n’incomber qu’aux initiés ? Et ce depuis le grade d’App.

Alors je suis allé voir les Grands Initiés…

(Palingénésie, Apocatastase…) (1)

Noé reçoit comme Devoir de reconstruire le monde après qu’il fût détruit par le Déluge de son Créateur. Il reçoit cet ordre sans le concevoir, et l’accomplit quant même, sauvant les racines de l’Humanité au travers des couples d’animaux sauvés dans son Arche (sans attacher de « valeur » aux dits-animaux). Il a encore le contact avec le Divin (je cite la Génèse : « mais j’établirait mon alliance avec toi »), puisqu’il s’enivre de son Verbe et qu’il est découvert, « ivre de connaissance » par l’un de ses trois fils.

Moise est « convoqué » par le Créateur afin de recevoir les Tables de la Loi, pour les transmettre au peuple d’Israël. (2)

« Et Moïse prit le livre de l’Alliance, dont il fit entendre la lecture au peuple et ils dirent : « Tout ce qu’a prononcé l’Éternel, nous l’exécuterons docilement ». [Littéralement « nous ferons et nous entendrons]. (3) « Nous ferons » tout ce qui est écrit et « nous écouterons » en permanence pour ne pas oublier ».

On peut aussi comprendre : « nous ferons » les commandements plantés dans notre cœur, et nous écouterons les commandements reçus par tradition. Il y a là prééminence du faire sur le dire, prééminence de l’action sur la compréhension.

Dans ces deux épisodes, il y a une notion d’« Alliance » entre le Divin et l’Initié. Mais dans cette notion d’Alliance entre celui qui impose le Devoir et celui qui l’accomplit, il n’y a pas apparemment place pour un quelconque retour sur investissement. Je dis « apparemment » car cette soumission au Devoir qui est le moyen de s’approcher du Divin, est peut-être là, la seule récompense ?

Maitre Secret, Lévite, je suis ! Gardien du Saint des Saints, devant la Balustrade, en charge de l’Arche d’Alliance (4), en charge de la Tradition primordiale. Gardien d’un Trésor que je ne peux pas connaître! Pour nous, Francs-Maçons, comme les Tables de la Loi de Moise, comme la Règle de Saint-Benoit pour les Bénédictins, pour nous, F M, cette Tradition Primordiale, c’est le Rite.

Mon Devoir est de me plier au REAA, qui est notre Tradition. Notre Devoir est de perpétrer cette Tradition en la pratiquant et en la transmettant, mais, comme Noé, comme Moise, sans forcément en avoir conscience de la portée, simplement parce que mes yeux ne sont pas encore totalement décillés. Mais même s’il est vain de vouloir connaître (au sens de comprendre) l’ineffable, trop grand pour pouvoir être exprimé par des mots, la Quête de cette Connaissance permet de conserver l’Esprit de la Tradition et de ne pas la rabaisser à un simple folklore. Le Devoir est purement transcendantal, et la pratique du Devoir, au travers de l’abnégation chevaleresque, permet d’accéder aux états supérieurs de la conscience. Si on applique le Rite, si on respecte les Commandements, ce n’est pas parce qu’on y trouve son compte. On ne désire pas que pour soi, mais surtout pour les autres.

Alors, Devoir de Tradition : Le mot Tradition signifie une action de livrer et de transmettre ; si notre vie est action, notre mission doit être transmission : c’est un devoir permanent des M M qui, dans le respect des principes généraux de notre Ordre doivent préparer les générations suivantes à prendre la relève. C’est bien sûr dans la feuille de route du Maître Secret car il est clair que l’élément fondamental de la transmission est l’incorporation à la chaîne initiatique dans laquelle chacun a son rôle à tenir pour assurer la poursuite de l’œuvre. Dans le cadre de notre Rite, il est de notre Devoir en effet de transmettre les outils consacrés qui facilitent la prise de conscience de principes immanents qui sont d’ordre universel et qui devraient donner à l’homme sa seule raison de vivre. Par la transmission, l’homme transcende la mort : « vivre c’est transmettre », transmettre est l’essence même de la vie. Mais cette « essence » ne relève bien que de l’idée, de l’Idéal.

Et je reviens à l’arbre de mon enfance… Ce n’était pas un pin, non. Pas un de ces grands arbres apparemment, qui poussent vite sur un enracinement médiocre, et qu’une bourrasque suffit à abattre. Mais bien un chêne, qui puise sa force et sa longévité dans la profondeur de son enracinement. Le Maitre Maçon se doit de pousser lentement. Devoir de lenteur dans la réalisation de l’Oeuvre ! Croitre lentement, commencer par descendre au profond du Rite, s’en nourrir, pour lentement surgir de terre, en une futaie solide et durable, et que l’on reconnaît immédiatement au milieu d’une forêt quelconque. Le Maçon est alors ce chêne dans la forêt de pins du monde profane.

Antithèse :

Mais nous ne sommes pas de Grands Initiés, rien que des hommes, même « libres et de bonnes mœurs » que nous tentons d’être, sans même savoir ce que cela veut dire ! Même étant passés par le rituel d’initiation. Nous sommes perfectibles, et devons rester au service de la Transmission. Mais transmission en l’état ! Il y a nécessité de l’incompréhension du message transmis car vouloir comprendre le message comporte le risque de le modifier et donc le dénaturer. Il suffit de se référer aux fils de Noé, ou aux mauvais compagnons d’Hiram ! Le Devoir réside donc dans le silence et le secret, ce secret qui est la part du divin qui est en nous.  Si le silence est le devoir de l’Apprenti, la parole est celle du Maitre. Mais le M S est à nouveau sous le sceau du silence… Cycle perpétuel !

« Fais ce que doit, advienne que pourra. Agis sans soucis de retour ». (5) Il faut remplir son Devoir, agir en conséquence sans en espérer de récompense. Fais ton office, aussi humble soit-il ; n’en retire aucune gloriole, si ce n’est celle du travail bien fait, ne monnaye pas ton travail, car ta récompense se trouve dans la chose bien faite.

La vie profane, et notamment la vie professionnelle, est faite de récompenses futiles, de médailles et d’honneurs passagers. Le Titre devient souvent prépondérant sur la Fonction, la récompense sur l’action.

Le Devoir du Maître Secret est de s’affranchir de cette course aux honneurs et aux récompenses, pour retourner à l’humble satisfaction de la Chose lentement accomplie. De devenir le Chêne de mon enfance. Ce Chêne qui ne se sépare de sa feuille épuisée que lorsque une nouvelle feuille est prête à prendre la place. Ce chêne qui n’est jamais les branches nues.

Synthèse :

Nous sommes conduits par le Devoir, par notre engagement, par le Rite, par la Tradition. Sur le chemin, il faut un conducteur. Foin de la déambulation au hasard, nous avons choisi une voie, une voix, celle du Devoir. Le cheminement chevaleresque, par son désir de réaliser le Bien dans le désintéressement, le Beau dans le détachement, la Noblesse de pensée dans la noblesse du cœur peut être un exemple pour le M S que je suis.

Le Grand Devoir est donc la recherche de la Parole Perdue, du Verbe initial, de la Tradition primordiale, de la Lumière (que l’on pourrait résumer en recherche de la « Vérité »), pour la porter, la transmettre. Et si l’on transmet ce que l’on a reçu, on atteint une forme d’immortalité, seul « retour sur investissement », seule récompense. Et cette « Vérité », ce « Souffle » tant recherchés, comment les définir autrement que par « Amour » ? Cet Amour essentiel (par essence, donc), Agapée, ce don de soi sans soucis d’échange (la question « est-ce que tu m’aimes » n’a pas de sens. Moi, je t’aime, et cela suffit à mon bonheur.)

Le vrai réel secret pour le Maitre Secret, pour accomplir sereinement son Devoir, c’est d’aimer ce qu’il fait, d’aimer et d’accompagner. C’est Aimer, sans soucis d’être aimé.

Péroraison :

Cheminer vers l’Amour ultime, voilà notre Devoir, exigeant comme la nécessité, impératif comme la destinée, inéluctable comme la fatalité, inconditionnel (« je dois donc je peux » (6)). Nous n’atteindrons pas ce but ultime bien sûr car la Vérité absolue est inaccessible à l’esprit humain, mais notre Devoir est de faire perdurer cette Quête métaphysique et transcendantale, Et « Devenir ce que l’on est » (7).

Paix, Amour et Joie, voilà mon Devoir majuscule.

Trois fois puissant Maître et vous tous mes Frères Maîtres Secrets, j’ai dit.

« Quand les hommes vivront d’Amour
Il n’y aura plus de misère,
Alors commenceront les beaux jours
Mais nous, nous serons morts, mon Frère ».

Notes :
(1) Palingénésie est le terme employé par les philosophes stoïciens pour désigner la reconstitution ou apocatastase du monde après que le Feu l’a détruit, cela dans un Éternel Retour. Le mot employé, en grec (παλιγγενεσία), signifie « naissance à nouveau », « régénération ». Telle est la palingénésie cosmique.
Mais, la palingénésie est, plus simplement, le retour à la vie, dans la nature, des divers éléments de la nature. Les plantes se nourrissent de minéraux, les animaux se nourrissent de plantes, les homes se nourrissent des animaux ou de leurs produits ; en respirant tout vivant assimile des germes et des poussières… De la sorte, les éléments de la vie s’échangent, se redistribuent après la mort, partout, toujours. C’est la palingénésie universelle.
(2) Exode chapitre 24
(3) Abraham ibn Ezra (1089 – 1164)
(4) La description de l’arche se trouve dans la Bible : le récit de l’Exode, au chapitre 25 (parashaTerouma), versets 10 à 21 : L’arche d’alliance de la chapelle de l’Adoration (Église Saint-Roch, Paris Ier) Ils feront donc une arche en bois d’acacia, longue de deux coudées et demie, large d’une coudée et demie, haute d’une coudée et demie.
Tu la plaqueras d’or pur ; tu la plaqueras au-dedans et au-dehors et tu l’entoureras d’une moulure en or.
Tu couleras pour elle quatre anneaux d’or et tu les placeras à ses quatre pieds : deux anneaux d’un côté et deux anneaux de l’autre.
Tu feras des barres en bois d’acacia, tu les plaqueras d’or et tu introduiras dans les anneaux des côtés de l’arche les barres qui serviront à la porter.Les devoirs et le Devoir du Maître Secret
Les barres resteront dans les anneaux de l’arche, elles n’en seront pas retirées.
Tu placeras dans l’arche la charte que je te donnerai.
Puis tu feras un propitiatoire en or pur, long de deux coudées et demie, large d’une coudée et demie.
Et tu feras deux chérubins en or ; tu les forgeras aux deux extrémités du propitiatoire. Fais un chérubin à une extrémité, et l’autre chérubin à l’autre extrémité ; vous ferez les chérubins en saillie sur le propitiatoire, à ses deux extrémités.
Les chérubins déploieront leurs ailes vers le haut pour protéger le propitiatoire de leurs ailes ; ils seront face à face et ils regarderont vers le propitiatoire.
Tu placeras le propitiatoire au-dessus de l’arche et, dans l’arche, tu placeras la charte que je te donnerai ».
(5) La RocheFoucault, en prenant cette devise pour sienne, ne savait peut-être pas qu’il répondait à ma question.
(6) Kant.
(7) Nietche.

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