Le Devoir

Auteur:

J∴ P∴ D∴ F∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

A L A G D G A D L U
Ordo ab Chao – Deus Meumque Jus
Au nom et sous la juridiction du Suprême Conseil
des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33 et dernier degré
du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France
Trois Fois Puissant Maître et vous tous mes Frères Maîtres Secrets

Je suis rentré en Maçonnerie pour avoir une démarche spirituelle. Je ne trouvais pas mon content dans les affirmations dogmatiques et les catéchismes, voire diktats qui ont baigné mon enfance. Je m’en suis éloigné petit à petit. Ma vie spirituelle se résumait à un néant que je comblais par le tourbillon de la vie professionnelle ou familiale. Et quand j’y pense, avec une transmission de valeurs à mes enfants également sous une forme dogmatique de commandements : fait pas ci, fait pas ça, agit ainsi.

Lors de mon initiation, la justification de mon accueil a été martelée. « Parce qu’il est libre et de bonne mœurs ». Libre ? Peut être parce que personne ne m’a forcé à être présent ce soir là. Mais, à la réflexion, ai-je bien choisi ma vie ? N’y a-t-il pas confusion entre liberté qui est la faculté de faire des choix et de les assumer et libre-arbitre qui est en fait la possibilité que je me conserve de renier unilatéralement et à tous moment les engagements que j’ai pu prendre ?

J’ai le souvenir de Rabelais et de son abbaye de Thélème où la seule règle de vie est « fait ce que voudras ». La sagesse des habitants les amène à restreindre leur liberté là où celle des autres commence. J’aimerais que cette sagesse soit la conséquence de mes choix, pas un présupposé. Comment y arriver ?

De bonnes mœurs ? Oui, parce que je respecte et applique les règles de la République et de la bienséance…

Et puis, patatras, je pense quitter un monde d’obligations, respirer et m’ouvrir à un monde nouveau, trouver l’éclairage dont on m’a parlé et la première chose que l’on m’assène c’est un carcan. Rappelez-vous ! Dès le cabinet de réflexion, j’ai été cueilli. Quels sont les devoirs… Puis on m’a fait prêter des serments, prendre des engagements dont je mesurais mal la portée, avec des châtiments terribles. On m’inculque des principes moraux, une litanie de devoirs se référant entre autre aux statuts d’un Ordre, un discours sur la bienfaisance, une demande de soumettre ma volonté à mes devoir, on m’apprend qu’il y a des grades, à me mettre au garde à vous, à marcher au pas… Retour à la case départ du fais pas ci, fais ça.

Et ces devoirs, cet ordre ne sont ils pas antinomiques avec cette liberté qu’on m’a pourtant prêtée ?

Cette opposition entre devoir et liberté a fait de tous temps l’objet de développements philosophiques et déjà simplement citer les auteurs qui s’y sont penchés serait trop long. Alors tenter d’apporter une réponse philosophique est tâche incommensurable. On va se contenter de laisser parler notre ressenti et ouvrir quelques pistes. Il convient pour ce fait de planter le décor pour parler des mêmes choses avec les mêmes mots.

Pour être bref et forcément simplificateur de manière un peu outrancière, la liberté est considérée, en particulier par la tradition Stoïcienne, comme le fait d’orienter son désir dans le sens de ce qui va advenir. La liberté « consiste à vouloir que les choses arrivent, non comme il te plaît, mais comme elles arrivent ». La vraie liberté consiste donc dans l’acceptation donnée par notre raison du cours des choses et en particulier d’assumer ses devoirs plutôt que les subir. Le devoir est donc la conséquence de cette liberté qui se veut sage.

La vraie liberté est ainsi différenciée de ce que l’on pourrait appeler indépendance ou libre-arbitre qui est la possibilité de toujours être en position de pouvoir choisir sans contrainte. Elle présuppose de la Sagesse ou du moins du discernement.

Si je ressens que cette acceptation peut être une voie de sérénité, il n’en demeure pas moins qu’elle a un relent de résignation, de lot de consolation, voire de renoncement. C’est le martèlement du « soit raisonnable » inculqué depuis ma tendre enfance. Comme déjà dit, j’aimerais que cette sagesse soit l’objet d’un cheminement, plutôt que de la voir placée en préalable à ma liberté.

Et si on inversait donc l’ordre des facteurs ? Plutôt que de dire que la vraie liberté me conduit à mes devoirs comme on vient de le voir, si je disais que c’est à travers l’application de mes devoirs que je trouve ma liberté ?
C’est la thèse de Kant. C’est dans l’exercice du devoir, que l’homme ressent sa liberté. Car être libre, ce n’est pas céder à chacune de ses envies, c’est être capable de s’élever au-dessus de ce qui nous détermine, c’est être capable de se dire « si je résiste à une envie c’est pour mon bien, je vais donc faire usage de ma volonté et de ma raison pour renoncer à cette envie ». Le devoir est donc ce qui nous permet de ressentir notre véritable liberté et est donc un préalable à la liberté et non plus une conséquence.

Conséquence ou préalable ? Quelle voie choisir ? Qui a raison ? Je vous propose une démarche toute maçonnique pour répondre à cette dualité : prendre du recul avec un troisième point de vue. Les termes de « Devoir » de ces deux approches n’ont en effet pas nécessairement le même contenu.

André Comte-Sponville nous présente l’organisation sociétale du monde selon une pyramide composée de strates.

En 1, celle du bas, sur lequel tout l’édifice repose, comporte tous les éléments vitaux de l’individu : ce sont les éléments bien connus de  la pyramide de Maslow avec les besoins de l’individu, qu’ils soient physiologiques, de sécurité, de pérennité, d’appartenance, d’estime et de développement de soi.

En 2, celle de l’outil, des sciences et techniques dont l’organisation économique.

En 3, celle de l’organisation politico-juridique avec les lois, les règlements et la justice permettant de les appliquer.

En 4, celle de la morale. Cette strate correspond aux réponses à la question de « que dois-je faire » ? On est dans le cadre de règles établies qui ont un caractère absolu. On y classe les choses en Bien ou en Mal. On tend vers la vertu et culmine avec la sainteté.

En 5 est la strate de l’éthique, des notions du bon et du mauvais qui sont toujours relatives, pour ou par rapport à quelque chose ou quelqu’un. Elle répond au « comment vivre ? ». On n’est plus au niveau de la règle mais au niveau des principes qui ont pu être à l’origine de ces règles. Elle tend le plus souvent vers le bonheur et la Sagesse.

En 6 peut se deviner la pointe, celle de la source de l’éthique, pour Comte-Sponville existentielle, pour nous transcendante.

L’intérêt de cette stratification est que chaque strate possède sa cohérence propre. Cependant, pour que l’ensemble soit harmonieux, chacune doit être bordée par celle qui lui est directement supérieure. Si une strate inférieure s’impose à celle qui est supérieure, on est dans la barbarie. Si une strate étouffe une de celles  qui lui est inférieure, on est dans l’angélisme et la naïveté.

La conséquence principale de ce modèle est qu’un élément d’une strate ne peut être qualifié sans complète perte de sens en utilisant ce qui est propre à une autre strate. Cette stratification et la conséquence associée sont des outils d’analyse puissants.

Ainsi par exemple science et morale sont sur deux strates différentes. Dire que la science est morale ne veut rien dire. C’est ce que l’on fait des résultats  ou les procédés utilisés pour la faire progresser qui eux peuvent avoir des connotations morales. Autre exemple, la justice qui est l’application de lois inscrites dans un code, peut être issue de la morale mais n’est pas morale en soi. Donc, si un texte ou une jurisprudence n’ont pas prévu un cas, la justice ne peut se prononcer même si la position morale existe.

Nous retiendrons la différence entre morale et éthique qui occupent chacune une strate différente.

Cette séparation et cette hiérarchie sont loin d’être universelles et les deux termes sont parfois confondus. Ce n’empêche, qu’au-delà des mots, la nuance existe et doive être intégrée. Pour ma part, je l’aime bien et l’appliquer au devoir me permet, de façon toute personnelle mais ni nouvelle ni révolutionnaire, d’illustrer le propos que je livre à vos réflexion et sagacité.

En gardant ceci en mémoire, revenons donc à nos devoirs.

On peut voir émerger la dissociation entre devoir moral issu de règles et devoir éthique issu de principes. Devoir moral qui correspond bien au carcan que nous avons décrit. Devoir éthique qui correspond à ce préalable qui nous est proposé pour atteindre la liberté.

C’est en combinant les deux que s’ouvre la voie de la Sagesse. En d’autres termes c’est le devoir qui va nous permettre de passer du Bien au Bon et de l’obligation morale à la Sagesse.

De fait, au-delà de la réflexion rationnelle, de l’approche intellectuelle que m’apporte la philosophie, je sens bien aujourd’hui, au tréfonds de moi que suis esclave de mes passions, de mes préjugés, du formatage que j’ai reçu et intégré au nom de l’efficacité et que ceci est mon vrai carcan.

M’en débarrasser est la porte vers la liberté à laquelle j’aspire. Ma volonté m’a amené à accepter de me soumettre. Cela a été en fait mon premier acte d’homme libre !

C’est un chemin pénible, qui passe par le travail et demande beaucoup de sacrifices, mais c’est une école de vie. C’est un chemin où il faut progresser doucement, pas à pas, attentif à chacun de nos mouvements. On ne se déconditionne pas si facilement !

Tout ce que je viens de vous dire pourrais faire l’objet d’une planche au degré d’apprenti. En effet je n’ai rien évoqué au-delà. Tout y est déjà présent mais je ne sais pas lire…

Mais poursuivons dans les degrés. Le premier devoir a été celui de se connaître, de passer du savoir à la compréhension. Comprendre la réalité de ses désirs, plutôt que prendre ses désirs pour la réalité. Sortir de l’illusion !

Parler de morale est aisé. Des règles concrètes sont faciles à énoncer. Mais parler d’éthique ou au niveau encore supérieur de notre pyramide, de transcendance, sont quasiment impossibles voire ineffables. A ce stade, je commence à percevoir deux choses : qu’il est plus facile de les vivre que de les connaitre et que ce chemin du Devoir m’ouvre plus que probablement cette voie que je cherche vers les strates de l’éthique puis de la transcendance.

Mais ici une autre question plus fondamentale apparait :

J’ai en effet parlé de Sagesse, objet  essentiel de notre quête. Mais à quoi bon ? Quel est en fin de compte mon but ? Est-ce le même que celui dont j’ai parlé au début de cette planche, à savoir avoir un démarche spirituelle. N’ai-je pas confondu allègrement objet et moyen. Qu’est ce que cette sagesse que je viens d’évoquer ? Est-ce trouver le bonheur que l’on me vend par marketing consumériste ? Etre libre tout en n’ayant pas une définition précise de ce terme ? Est-ce une réponse à mes angoisses existentielles ou le moyen d’accepter une finalité à la vie et à l’univers qui m’entourent ? Et pourrais-je avoir une chance de trouver ce but si je ne sais pas le formuler ?

Le mythe et les phrases du 4eme degré prennent alors un relief saisissant :

« Malheur à ceux qui acceptent légèrement des devoirs et qui, ensuite, les négligent », préalable moral de notre démarche.

« Etes-vous préparés à accomplir le Devoir parce qu’il est le Devoir, sans songer à la récompense ? » donc indépendamment de tout acquis vers un but qui serait formulé comme la carotte qui fait avancer l’âne. « Reconnaissez-vous que le Devoir est la grande Loi de la Maçonnerie, inflexible comme la Fatalité, exigeant comme la Nécessité, impératif comme le Destin ? » qui lie explicitement tout acte Maçonnique et Devoir. Et enfin : « Vous venez, mes Frères, de contracter l’obligation de suivre irrévocablement la Voie du Devoir, mais vous n’ignorez pas qu’il est plus facile de faire son devoir que de le connaître. La Connaissance, c’est ce que nous appelons la Parole Perdue… Le Devoir y mène sûrement »

N’y retrouvez-vous pas la trame que nous avons vue.

Attardons nous en particulier sur ce Devoir plus facile à faire qu’à connaitre. On peut comprendre cette phrase au moins de deux manières. En premier, comme la difficulté à formuler ce qu’au fond de soi on a l’impression de savoir faire : à savoir, dissocier le Bien du Mal. Bref un problème de traduction sous forme de mots. Ou bien, pour l’autre manière, comme l’indication d’une ouverture vers un chemin plus aisé. Le « Faire » devient un préalable à la compréhension et à la connaissance. La Maçonnerie se pratique avant de se conceptualiser ! De fait, je sens bien aujourd’hui que dans le domaine spirituel, au contraire de la vie profane, le besoin intellectuel de formuler un objectif avant toute action est en fait un exercice vain, sclérosant, voire un leurre qui me fait tourner en rond.

Il en est de même de la recherche de la Sagesse. Celle-ci se situe au du niveau de la deuxième strate, celle de l’éthique. Sans y renoncer, je ne saurais m’en contenter. Il ne s’agit que d’une étape. Ce que je recherche se situe au niveau de la première strate, existentielle ou transcendante. Voilà la clé que j’attendais et l’objectif est tout simplement la recherche de la Parole Perdue sans autre besoin préalable de la définir. En entreprenant cette démarche avec confiance, cette Parole Perdue viendra à moi et le Devoir m’y mènera sûrement. Le rituel n’a jamais été aussi affirmatif.

Commençons par Faire et Faire le Bon en Bien faisant !

C’est tout simple. Quel ballon d’oxygène ! Moi qui lors de ma réception avait vécu cette litanie des devoirs comme autant de coups moralisateurs. Le chemin devient mystique et la notion de Secret s’éclaire d’un jour nouveau. En faisant, je suis paradoxalement en situation d’attente et d’écoute. La Grande Lumière ne commencerait-elle pas à paraitre ?

A vous d’intégrer cette piste. Pour nous y aider, le mythe va simplement, de manière ponctuelle, discrète même, mais bien concrète, poser quelques pierres ou jalons que nous allons pouvoir suivre et retrouver : respect du Secret, Fidélité, Obéissance, Recherche de la  Justice, de la Vérité.

Nous n’avons pas fini d’en parler. Reste seulement à répondre à cette question qui me taraude : fais-je assez ?

J’ai dit.

T F P M

Résumé : Le Maitre Secret se voit confirmer que la Maçonnerie est une société de Devoir. Il est surpris de ce rappel par rapport à sa soif de liberté. Aidé par le mythe, il va comprendre le caractère polymorphe d’un Devoir qui lui permettra au cours de sa quête de la Parole Perdue, d’évoluer, par la pratique, au delà de la Sagesse et la Liberté vers la transcendance qu’il sent confusément au fond de son être.

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