La Mort Pas à Pas
G∴ C∴
« Philosopher, c’est apprendre à mourir » cette phrase de Montaigne peut paraître bien pessimiste mais revele en fait que la finitude est une composante irréductible de la vie : chacun de nous est mortel. Mais cette expérience de l’inéluctabilité de la mort ne doit pas désespérer l’homme, ainsi lors des tenues funèbres nous disons : « Gémissons ! Gémissons, Gémissons ! Gémissons, Gémissons ! Mais espérons ! ».
Cette expérience mortuaire fait partie intégrante de la symbolique maçonnique et nous sommes tous déjà morts à plusieurs reprises. Il s’agit bien à chaque fois, non pas d’une mort charnelle, spirituelle, intellectuelle, affective ou sociale mais bien d’une mort symbolique où le passage d’un état à un autre est l’objectif de cette symbolique.
Ainsi dans le monde profane, si la mort est précédée de la naissance, en maçonnerie l’ordre est inversé et nous devons d’abord mourir avant de naître. Tout commence donc dans le cabinet de réflexion où le profane est confronté à des images et objets ne laissant aucun doute sur les raisons de sa présence dans ce cabinet. Le crane ou la faux en sont les exemples les plus évidents. Mais si le profane n’a pas encore saisi toute la portée de ce lieu, le frère Expert l’en informe en lui signalant que ce cabinet sera « le lieu de votre mort philosophique ». Comme le foetus dans la matrice originelle, le profane se retrouve au sein de la terre pour commencer un long processus d’abandon des préjugés de sa vie profane pour s’ouvrir sur une purification de son être.
La symbolique de l’abandon des défauts passés, pour progresser vers une amélioration de son être moral, va suivre le Maçon tout au long de sa vie. Il s’agit d’un principe essentiel de notre parcours qui n’a d’autre but que la perfectibilité de l’homme. Cet abandon sera, la plupart du temps, symbolisé par la mort à une vie passée.
Le profane meurt donc dans le cabinet de réflexion et, avant de renaître, sera purifié par les quatre éléments (Terre, Air, Eau et Feu) pendant la cérémonie de réception qui le transformera en Apprenti-Maçon. Cette mort qui revêt un caractère aussi effroyable dans le monde profane, car chaque individu à la prétention d’assimiler à lui seul le principe de vie, est perçue différemment pour nous. Car nous Maçons, savons que si l’enveloppe charnelle n’est plus parmi nous, le principe de vie perdure au travers des frères et de l’atelier. Cette appartenance à un groupe, plus elle est forte, plus la crainte de la mort est atténuée, ainsi que le montre le fonctionnement des sociétés archaïques. Ce que nous avons fait de nous-mêmes, en devenant un membre de la société humaine, n’est pas perdu et le groupe, la tribu, la société fait survivre cet état.
Nous savons également que « Rien ne commence, rien ne cesse et tout se poursuit ».
L’expérience de la mort, que vit le profane pour devenir néophyte puis Apprenti, lui servira dans le premier degré afin de faire le premier bilan de sa vie et de commencer à en éliminer tout ce qui lui est superflu. Le silence du premier degré n’a d’autres buts que de permettre à l’Apprenti de se mettre dans les meilleures conditions pour « dégrossir la pierre brute afin de la dépouiller de ses aspérités et à la rapprocher d’une forme en rapport avec sa destination ».
Ainsi, la mort du profane qui deviendra initié Apprenti, lui permettra de commencer à comprendre que « pour devenir ce que l’on doit être, il faut cesser d’être ce que l’on est ».
Pour Jacques TRESCASES « Toute démarche initiatique tend à purifier l’adepte des passions et préjugés responsables de sa mort spirituelle, et, cette rectification préalablement faite, ressuscite l’Esprit que le profane avait assassiné ». Puisque la cérémonie de réception d’un profane a purifié l’Apprenti qu’il est devenu, lorsqu’il passera Compagnon, la cérémonie sera orientée sur le travail qu’il doit continuer à faire et la mort sera pratiquement absente de ce passage. La cérémonie est axée complètement sur le principe de vie qu’est l’Étoile Flamboyante que le Compagnon aura intégré lorsqu’il sera prêt à être élevé au grade de Maître. Je laisse donc ce deuxième degré pour m’intéresser directement au grade de Maître.
Voila donc le Compagnon au pied de l’élévation. Il est passé par la mort de l’Apprenti afin de se débarrasser de ses préjugés ; il a travaillé sur les Ordres d’architectures et les Arts Libéraux, y trouvant ce qui lui sera utile, et enfin il a voyagé pour aller voir ailleurs et revenir ensuite à sa ligne originelle, comme nous le montre sa marche. Il va être immédiatement confronté à la mort mais ce ne sera pas la sienne mais celle d’Hiram, notre Maître. Pour la première fois la mort n’est pas issue d’une démarche personnelle consciemment décidée mais la conséquence d’un événement extérieur. Il s’agit en plus d’un assassinat. La première épreuve subie pendant la cérémonie d’élévation par le Compagnon est de prouver qu’il n’est pas lié avec les auteurs du meurtre.
Le cycle de Mort/Renaissance que nous vivons aux trois premiers degrés évolue. Nous avons commencé par mourir et renaître nous-mêmes. Puis nous avons dû assimiler un principe de vie pour qu’il devienne intérieur, pour que nous devenions l’Étoile Flamboyante. Enfin, nous devons renaître dans la parole et la lumière du meilleur d’entre nous : l’architecte Hiram. Ainsi, au fur et à mesure de notre vie maçonnique, nous devons être capables de reconnaître et comprendre des éléments extérieurs à nous, pour les intégrer à notre être moral. Nous devons donc retrouver, au plus profond de nous-mêmes, tout ce qui nous rendait aveugle afin de s’en débarrasser ou de le dominer pour être capable d’enfin voir la Lumière. Certes, nous ôtons le bandeau au récipiendaire, mais l’esprit n’est pas encore en état de voir et comprendre. Il ne suffit pas d’être mis en présence de la Lumière pour la voir ; il faut aussi que l’Esprit soit « nettoyé » de ce qui s’oppose à la vision du rayonnement et que nous nommons nos passions et nos préjugés…
Nous passons nos deux premiers degrés à nous doter de ce qui sera nécessaire à notre résurrection dans la parole perdue d’Hiram. Nous devons ensuite mourir au Compagnon que nous avons été pour devenir le Maître que nous espérons être.
Mais l’élévation me laisse plusieurs interrogations, des angoisses sur les questions restées sans réponse :
-Notre Maître Hiram fût assassiné avant que le temple ne soit achevé. Le temple restera t-il ainsi toujours en « travaux » ? Qui sera capable de le terminer ? Si je dois voir dans le monde d’en bas le reflet des choses d’en haut, l’inachèvement du temple reflète t-il un monde d’en haut inabouti ? Mon temple intérieur pourra t-il être terminé si celui d’Hiram ne l’a pas été ? Et surtout : que fait-on du corps d’Hiram ?
-Notre Maître Hiram fût assassiné et le crime est resté impuni. Les mauvais Compagnons rodent t-ils toujours autour du temple ? Vont-ils essayer d’arracher la parole de Maître à d’autres frères ? Devons-nous les rechercher et les punir ?
– Notre Maître Hiram fût assassiné et sa parole perdue. Serons-nous tous suffisamment forts pour retrouver la parole d’Hiram ? Serais-je apte à assimiler la parole d’un être aussi élevé qu’Hiram ?
Voila les questions qui m’inquiètent mais je sais, en vous voyant, que je ne suis pas seul et que la Fraternité est la Force de nos ateliers. Je me présente donc à vous dans l’espoir de trouver, avec votre aide, des réponses à mes questionnements.
J’ai dit T V M
