Le grade de Sublime Chevalier Élu,
C∴ A∴
Le grade de Sublime Chevalier Élu est le onzième grade du Rite Écossais Ancien et Accepté, il est transmis actuellement par communication. C’est en quelque sorte le dernier des grades dits de vengeance ou grades d’élus. Contrairement au deux grades précédents dans lesquels l’action domine, ce grade m’apparaît comme un grade de synthèse et de réflexion qui marque pour l’initié une évolution dans la connaissance de lui-même et dans le sens profond de sa démarche.
Alors que la mort ignoble du Maître Hiram est vengée et que la justice a châtié les coupables, les travaux d’achèvement du temple vont pouvoir reprendre. Salomon tire au sort 12 des illustres élus des quinze « pour ne privilégier aucun d’entre eux » et en reconnaissance du zèle et de la constance qu’ils ont déployés dans l’action menée pour le châtiment des assassins d’Hiram, il les initie au grade de Sublime Chevalier Élu. Le candidat reçois alors une épée de la justice et le nom d’Emerek qui signifie « un homme vrai en toute circonstance ». Ces douze sublimes chevaliers élus se voient confier à chacun la conduite des ouvriers de l’une des douze tribus d’Israël pour l’achèvement des travaux du temple, puis le temple étant achevé et consacré, Salomon fait des douze Sublimes Chevaliers Élus les défenseurs du temple contre les « infidèles ».
Emerek, un Homme Vrai en toute circonstance, me semble être la clé de ce grade qui en quelque sorte achève « le cycle » de la vengeance pour nous préparer à autre chose. Emerek est d’abord qualifié de Sublime, ensuite, pour la première fois dans la succession des grades du Rite Ecossais Ancien et Accepté apparaît le titre de Chevalier dont il est investi et puis c’est toujours un Élu, comme dans les deux grades précédents.
C’est au travers de ces trois notions je vais tenter de comprendre en quoi le Sublime Chevalier Elu est un homme Vrai en toute circonstance, et quelle en est la signification dans notre progression initiatique.
Pourquoi EMEREK est il Sublime ?
Certains auteurs voient dans le terme sublime une approche alchimique du mythe avec la symbolique d’une étape de purification. L’opération de sublimation est la transformation de la matière en élément gazeux (autrefois dénommé esprit). Il s’agit alors d’une sorte de passage de la nécessaire œuvre au noir, associé à la vengeance et à la mort, sur laquelle plane le spectre des trois mauvais compagnons cachés en nous, à l’œuvre au blanc dans lequel le candidat renaît, purifié des pollutions de son ego et parfaitement maître des ses passions dans un nouvel et total esprit d’humilité et de charité. La devise vaincre ou mourir s’accorde bien avec cette approche alchimique, ainsi d’ailleurs que la fermeture des travaux au lever du jour qui évoque que l’initié sort des ténèbres qui se sont jusqu’alors maintenues en lui.
Le terme sublime peut aussi être considéré comme utilisé dans son sens étymologique (le plus grand ou le plus éminent) vis à vis de l’évolution qui s’est opérée en Johaben au cours des deux précédents grades. En résumé, Johaben, tiré au sort avec huit autres maîtres, est chargé de la tache sacrée de venger Hiram et est conduit par un étranger jusqu’à la cachette du premier de ses assassins. Il devance le groupe et pénètre seul dans la grotte pour exécuter de sa main Adonhiram outrepassant ainsi les ordres de Salomon. Oubliant la vrai nature de sa mission sacrée à cause de sa soif de vengeance, Johaben, prisonnier de ses passions devient à son tour un meurtrier. Au travers de son acte, commis dans la pénombre de la grotte (alors que la justice ne se rend qu’en pleine lumière) Johaben s’est débarrassé des éléments mauvais de son ego. La justice lui devient accessible quand il échappe au châtiment attendu et obtient le pardon de Salomon grâce à l’amour de ses frères. Il est choisi à nouveau avec quatorze autres maîtres pour aller capturer, afin qu’ils soient jugés, les deux autres assassins d’Hiram.
La mission ayant été mené à bien et le châtiment étant passé, tout est en ordre et les travaux du temple peuvent reprendre. Si il est élu Sublime Chevalier (la certitude de cette élection ne semble pas acquise puisque 12/15 seront choisis), Johaben sera un Homme de Justice auquel Salomon remettra l’épée permettant d’appliquer les châtiments et fera connaître la balance parmi les objets sacrés qui lui seront révélés. Ayant sublimé la vengeance primaire par la justice le Sublime Chevalier Elu a en lui les qualités de cœur, qui lui permettront de rendre lui même, sans haine et sans crainte, la Justice. Un Homme vrai en toute circonstance est d’abord un Homme juste en toute circonstance mais cela ne semble pas suffisant.
Pourquoi Emerek est il un Chevalier ?
Évoqué pour la première fois dans ce degré le terme de Chevalier est riche de signification et nous ramène à cette notion du Devoir si importante pour les Maîtres Maçons. Historiquement, les chevaliers sont des Hommes qui se sont distingués au combat par leur bravoure et dont la vie est consacrée au maintien de la paix et à la défense de leur prochain. Ils sont reconnus comme des hommes de bien et de grande valeur morale. De nos jours encore, faire preuve d’un esprit chevaleresque, signifie être un homme courtois, humble, capable d’un contrôle de soi en toutes circonstances et sachant équilibrer sentiment et raison. Si Salomon choisi un candidat, c’est pour son courage puisqu’il lui confie la défense du temple mais aussi, et peut être surtout, pour des vertus et des qualités humaines exceptionnelles.
Le rituel du 11ème degré présente donc de nombreux symboles et éléments évoquant la chevalerie : par exemple le candidat s’agenouille quatre fois en signe de respect pour le lieu saint et consacré dans lequel il se trouve. Il prête son serment dans cette position, entre autre, il promet « d’invoquer Dieu, d’être Charitable envers son prochain et ses frères ». C’est aussi dans cette position qu’il se voit, par trois fois, apposer sur la tête l’épée de justice qui va ensuite lui être confiée, en signe de force, charité et amour fraternel (ce qui nous rappelle l’adoubement des chevaliers par le Roi au moyen âge).
La devise du grade, éminemment chevaleresque, Vincere aut Mori (vaincre ou mourir) évoque évidement la bravoure mais à mon sens elle rappelle aussi que le candidat a triomphé du coté sombre de son ego dans la grotte, puis a appris à toujours le maîtriser dans la carrière pour accéder à la justice qu’il est chargé de rendre maintenant par Salomon.
Emerek porte la croix sur son tablier, qui évoque irrésistiblement celle des croisées défendant le temple contre les infidèles. Sur cette croix les lettres C pour civi et K pour Ky rappellent le geste de s’agenouiller aux quatre portes du temple manifestant humilité et devoir envers Dieu puis le geste de se redresser pour recevoir les fruits de son zèle et de sa bravoure. Les autres lettres E pour Emerek, S pour Salomon, le Roi sage, et enfin A pour Adonaï, invocation de Dieu comme le Sublime Chevalier Élu en a fait serment.
Emerek reçoit une l’épée, l’arme des chevaliers mais il est précisé que c’est une arme de justice, il dispose déjà d’un poignard à poignée d’or et lame d’argent, bijou des trois grades dits de vengeance, accroché à son baudrier, un large cordon noir qui porte les trois cœurs enflammé de la charité et de l’amour de son prochain.
La synthèse de cette énumération c’est que Emerek est un Chevalier car il connaît son devoir et sait faire preuve de bravoure. Il maîtrise parfaitement son ego et connaît la Justice que Salomon lui a chargé de rendre. Pour cela il s’engage à faire preuve de charité, en particulier d’aimer ses frères et d’invoquer Dieu ce qui me semble être une forme d’accès à une spiritualité plus haute, la reconnaissance d’une puissance supérieure, une approche de la transcendance rendu possible par les nombreuses vertus que Emerek connaît et pratique en toute circonstance.
Pourquoi Emerek est il un Elu ?
Élément commun aux trois grades dits de vengeance, cette notion d’élu me semble être une des clés initiatiques qui nous mène à la notion d’homme vrai.
Depuis que j’ai frappé à la porte du temple, le hasard a été absent sur mon chemin initiatique. Apprenti, j’ai silencieusement dégrossis ma pierre pour me connaître mieux dans un engagement sans failles qui m’a ouvert le monde, la Connaissance, et l’alter-ego (c’est à dire mon prochain reconnu comme autre moi-même), en devenant compagnon. J’ai alors polis une pierre qui avait le dessein de s’inscrire dans un édifice dont je saurai bientôt lire les plans. Je devais aussi mourir avec notre maître Hiram pour découvrir le Devoir et reparaître plus radieux que jamais. Les mauvais compagnons étaient des meurtriers nécessaires pour que ma quête de la parole perdue commence. Leur acte ignoble, c’était pour moi la découverte de cette partie sombre en moi que je devrai combattre pour faire triompher l’autre partie « essentielle » de moi même, capable d’élévation et de sagesse. Je vis tous les jours, dans chacun de mes actes, le mélange de ces deux parties de moi. L’ennemi est en moi, mes frères me l’on montré dans la scène du miroir dès mon initiation et l’affrontement est inévitable.
Salomon a arrêté les travaux du temples jusqu’à ce que les meurtriers soient jugés et punis et tous les maîtres attendent cet instant. Le hasard intervient alors car, d’abord je fais parti de ceux que le sort désigne pour rendre justice à Hiram, ensuite parce que l’inconnu me guide vers ce face à face inévitable avec le coté sombre de mon ego. Cet étranger est mon guide vers ce à quoi j’étais prédestiné dès l’instant où j’ai choisi d’être initié. Mais cette prédestination doit être dépassée et c’est bel et bien de ma propre volonté que je distance les autres maîtres et pénètre dans la grotte pour exécuter seul le traître, autrement dit, au plus profond de moi même, j’élimine la partie sombre de mon ego.
Cette nécessaire élimination d’une partie de moi est elle suffisante ?
Au 10ème degré, Salomon me désigne de son sceptre de sagesse comme l’un des quinze illustres acteurs de sa justice et me pousse ainsi à connaître puis à maîtriser ma partie obscure. Il me faut aller plus loin pour être désormais capable de la dominer en toute circonstance. Si je réalise l’équilibre entre ma dimension sacrée et le coté sombre de mon ego, il s’ouvrira alors pour moi la possibilité d’être un Élu au sens spirituel : celui qui est séparé des autres par son cheminement de l’esprit. Seuls 12 des illustres élus des quinze seront tirés au sort par Salomon ce qui signifie que notre initiation est plus un lent travail sur nous même, qu’une simple récompense ou le fruit du hasard.
Emerek : un homme vrai en toute circonstance.
Il apparaît donc maintenant que la notion d’Homme vrai en toute circonstance est assez complexe et nécessite de la part de Johaben des efforts importants, le fruit d’un patient travail sur lui même. En quelque sorte il doit s’éloigner de l’homme temporel pour approcher la notion encore incertaine d’homme spirituel en passant par l’homme Vrai qui domine ses passions néfastes et pratique l’amour de son prochain en toute circonstance.
Il a du sublimer la noire vengeance en lumineuse justice qu’il a le devoir de rendre en toute circonstance désormais.
Il a du devenir le vertueux chevalier servant de ses frères et avoir pour seul guide dans cette nouvelle vie à venir, l’amour fraternel qui triomphe du mal en toute circonstance.
Il n’aura pu devenir Emerek qu’en accédant à la véritable élection, c’est à dire en dépassant la prédestination qui lui fait s’affronter lui même (dans l’obscurité de la grotte) pour renaître en homme de justice qui domine en toute circonstance la partie néfaste de son ego (dans la demi ombre de la carrière).
La véritable Élection, qui achève de faire de lui Emerek, fait appel à une dimension qui est clairement inscrite dans le rituel du Sublime chevalier Elu, comme elle figure, selon certains auteurs, dans le nom même d’Emerek qui viendrait de AMAR YAH signifiant « Dieu à dit ». « Tu invoqueras Dieu » figure dans le serment d’Emerek, et c’est pour moi un appel à une nouvelle dimension de l’esprit qui s’ouvre ainsi aux plus hautes sphères de la connaissance spirituelle. C’est probablement dans ce cadre que les objets sacrés du saint des saints (l’arche d’alliance, le coffret doré, les deux chérubins, le chandelier à 7 branches et le voile entrouvert) sont révélés à Emerek. Cette démarche nécessite une profonde humilité qui permet certainement d’envisager dans l’avenir une nouvelle voie de recherche de la Vérité.
En conclusion, je dirai que je considère le grade de Sublime Chevalier Élu comme une inflexion dans la démarche initiatique, rendu possible parce que Emerek est l’Homme Vrai en toute circonstance, qu’en lui domine l’amour fraternel (que je considère comme la notion la plus importante dans ce grade) et qu’il se tourne de plus en plus vers le Créateur susceptible de l’aider dans sa recherche de la vérité. De la première lettre de Saint Jean je vous citerai pour finir :
Nous devons donner notre vie pour nos frères… Parce que nous aimons nos frères nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, celui qui n’aime pas reste dans la mort…
G M A et vous tous mes F G M A, j’ai dit.
