L’étui de mathématiques
Non communiqué
Remarque préliminaire
Rarement, face à la perspective de réaliser un travail symbolique, je me suis trouvé à ce point devant le défi de faire preuve d’une « compétence interprétative » – ce qui est lié à la nature du thème traité.
Je commence par une observation
d’ordre général, mais qui me
paraît nécessaire devant cet étui qui
compose un ensemble parfaitement précis et
cohérent, comme doué d’une vie
autonome. Devant tout message, l’interprète se
voit lui-même pris dans le jeu de la construction
signifiante. Comme tout sujet, y compris dans la position
« éclairée »
où il pense se trouver, il s’investit dans son
objet, il négocie avec lui, il tend à
« bricoler » le sens, entre tous
les mondes possibles de signification, et parmi eux le sens canonique
et ritualisé.
Il ne peut en être autrement. Cette relativisation du sens
est même indispensable à toute communication
constructive, faute de quoi nous évoluerions, mentalement,
dans un univers glacé de significations imperturbables,
inexorablement transcendantes, coupées de toute
réalité personnelle, un monde
d’idéalisation autistique sans lecture possible.
Sens premier de l’étui
L’instruction, à n’importe quel grade, s’ouvre par une question sur l’identité du frère à ce grade. La réponse vient énoncer un trait distinctif : connaissance du cercle et de sa cadrature au 5e, affirmation du zèle au 6e, capacité à rendre la justice au 7e, dignité pour occuper la place du maître Hiram au 8e, connaissance de la caverne au 9e, zèle et travail au 10e, chevalier, sublime, élu au 11e. Au présent grade, la réponse est « je connais parfaitement ce que renferme un étui de mathématiques ».
Le contenu de l’étui permet de réaliser des plans. Connaître ce que l’étui renferme implique logiquement de savoir manipuler les outils en les mettant au service d’un projet cohérent. Le trait distinctif du GMA est donc de posséder une compétence, qui est celle de créer des signes et de les agencer. En d’autres termes, le GMA dispose d’une compétence à mettre en forme, à « informer » au sens étymologique du verbe. Or, informer, c’est créer l’ordo à partir du chaos. C’est savoir extraire du continuum des virtualités de dire et de faire (le chaos), les « saillances », les formes distinctes et stables : l’ordo.
L’étui des mathématiques contient donc les outils qui permettent d’actualiser ce qui n’est que potentiel. La réponse à la 3e question énumère les outils : équerre, compas simple, compas à quatre pointes, règle, compas de proportion, aplomb et demi-cercle. La réponse à la 4e question « qu’enseignent les instruments de ces outils ? » consiste en une énumération de qualités morales : rectitude, sincérité, travail, émulation. Je souhaiterai proposer une réflexion sur le mode de relation entre les 7 outils et les 4 valeurs.
Les valeurs explicites impliquent les conditions d’un « pouvoir-faire ».
Les formes perceptibles de tout discours – et les instructions à un grade sont des discours – sont le résultat d’un processus invisible de construction du sens. En profondeur, il y a des catégories mentales fondées sur des systèmes d’oppositions élémentaires, d’origine pythagoricienne : jour/nuit, maintenant/jadis, haut/bas, et. Je cherche par conséquent à identifier d’abord les contre-valeurs de la rectitude, de la sincérité, du travail et de l’émulation.
– La rectitude est la propriété, jugée positive, de ce qui va dans la bonne direction, sans se détourner. Elle a pour contraire le dévoiement, l’égarement, l’écart, quelque chose qui est une torsion, celle par exemple qui affecte la belle tenue de nos sautoirs lorsque nous nous en revêtons avec fébrilité…
– La sincérité a pour contraire la fausseté, le mensonge, la tricherie.
– Le travail a pour contraire l’indolence, la paresse, et toutes les formes dévoyées d’hédonisme…
– L’émulation a pour adversaire la
satisfaction de soi, qui est une forme de stase et de repli.
Il existe des liens organiques entre ces contre-valeurs. La
perte de la ligne droite, l’égarement
(psychologique, moral) provoque le mensonge et la tricherie mis au
service de la paresse elle-même produite par la satisfaction
ou au contraire la dépréciation de soi. Le
résultat en est l’incapacité de sortir
du potentiel, du virtuel, de l’indistinct (chaos), et
l’incapacité de créer des saillances
(ordo). La création des formes saillantes et
stables implique de ne pas tricher avec des lois naturelles.
En architecture, celles de la géométrie, de la
physique, de la chimie, de la mécanique. Elle exige donc une
forme de sincérité. Mais
cette condition de sincérité suppose la
connaissance de ces lois qui elle-même résulte de
l’acquisition d’informations.
Or, un mathématicien, P. Ruelle, a défini très empiriquement l’information comme quelque chose qui est difficile à obtenir. Bonne hypothèse, qui fait que la paresse est l’ennemie de l’information. Celle-ci réclame du travail, par conséquent la capacité et la volonté de mobiliser de l’énergie. Cette énergie disponible ne peut être appliquée à un objet (qui peut être un projet) que si une condition est remplie : ne pas se satisfaire des acquis, ne pas se contenter de ou se résigner à ce que l’on est ou ce que l’on fait. Il y faut la volonté d’un dépassement par émulation. Or, toute émulation passe d’abord par l’existence d’une tension, née de la conscience d’une différence entre soi et l’autre (qui n’est pas nécessairement autrui, mais une autre part de soi-même, intérieure donc).
Je traduis donc les 4 valeurs de l’instruction
en 4 concepts, qui créent des couples :
sincérité/information,
travail/énergie, émulation/tension,
rectitude/orientation.
Le système symbolique constitué par les images
des outils et leurs valeurs attachées peut
être saisi comme un texte (un tissage,
« texte » et
« tissu » ont la même
étymologie) selon lequel l’achèvement
du temple est le résultat d’une information
(condition de la sincérité),
additionnée à de l’énergie
(condition préliminaire au travail),
activée par une tension
(l’émulation), l’ensemble
étant organisé parce qu’il est
orienté. Orientation, c’est la
catégorie qui me semble correspondre à la rectitude.
Ce qui n’exclut pas le sens moral habituel du terme.
Des conditions du « pouvoir faire » aux conditions du « savoir-faire ».
L’étui contient à la
fois des outils opératifs concrets et
symboliquement les conditions abstraites d’utilisation de ces
outils. Ces conditions sont nécessaires pour
« pouvoir faire ». Mais
l’utilisation efficace dépend quant à
elle d’un savoir-faire. Cette modalité
« savoir-faire »
réintègre les 4 conditions du pouvoir
faire et les transforme, pour la plupart, en données
exploitables dans l’art de construire.
L’information : elle est fournie
par tout ce qui, dans l’étui, donne des
mesures, des quantités, donc tout ce qui est
gradué.
La tension. De même que l’émulation débute par la conscience de rapports de différence entre des sujets, de même la construction future du monument dépend de la connaissance de rapports entre des objets : rapports de dimension, de volume, de poids, de résistance qui tous ont des incidences sur les forces mises en œuvre, donc sur la mécanique de la construction. Dans l’étui, c’est l’ensemble des instruments qui permet l’établissement des rapports tensifs de proportion.
L’orientation est donnée par tout ce qui permet d’établir des directions et permet de s’y tenir. L’aplomb en est la meilleure illustration.
L’énergie réside dans la volonté de conjuguer les mesures initiales, la conscience des proportions, le sens de l’orientation et des directions. L’étui lui-même, le contenant, pourrait figurer cette énergie fédératrice de l’ensemble de ces éléments qui sont interdépendants. Il pourrait donc figurer les corrélations logiques entre les éléments de la panoplie symboliquement opérative, leur unité profonde.
Cependant, la réflexion sur l’étui de mathématiques ne peut s’arrêter là (elle est de toute façon non terminable). Chaque outil est un élément d’une superstructure, qui est l’étui. Mais ce dernier n’est qu’un élément d’un ensemble plus vaste de signes réservés à ce grade, ensemble qui devient une « hyper structure ». Il faut donc réfléchir à l’étui en le mettant en relation avec les décors du grade, qui sont les tentures blanches à flammes rouges.
Le « faire » (pouvoir-, savoir-) et l’être.
L’instruction dit que « le blanc signifie la pureté du cœur et les flammes le zèle ». Tandis que l’étui réfère à des compétences, les décors réfèrent à des dispositions, des états qui sont d’ordre psychologique et affectif. Il faut maintenant chercher à comprendre comment la signification se construit, dans son ensemble, entre les signes de compétence (l’étui), qui relèvent du faire et les signes d’état (les décors) qui relèvent de l’être.
1. La méthode.
J’ai recours ici à une clé
d’interprétation d’origine
sémiologique. Elle postule que tout discours se situe
à la confluence d’une étendue et
d’une intensité. On désigne
par étendue tout ce qui se déploie dans
l’espace, donc tout ce qui est mesurable. Mais aussi tout ce
qui se déploie intellectuellement : les prises de mesure,
les démonstrations, les argumentations – dont
celle-ci… Bref, l’étendue et
l’intelligible sont des notions jumelles. On
désigne par
« intensité » tout ce
qui concerne la perception immédiate, la
sensorialité, la sensibilité, l’affect.
Voici des exemples.
– Le Discours de la méthode de Descartes est un discours
déployé dans l’étendue, sans
affectivité visible, donc sans intensité.
– Un cri de douleur ou de surprise est un discours ultra
concentré dans l’intensité, sans aucun
déploiement dans l’étendue
argumentative.
– Les paroles de bienvenue prononcées par le fr. Orateur
lors de l’initiation d’un prof se
déploient dans l’étendue lorsque, par
exemple, elles décrivent les règles explicites et
implicites du fonctionnement de l’at., tout en
étant chargées de
l’intensité apportée par les
émotions de la nouvelle fraternité et de
l’égrégore renouvelée.
b) Application. Les outils du
géomètre et de l’architecte
permettent d’effectuer les mesures, puis de
déployer les formes sur la surface de la planche
à tracer ou l’écran de
l’ordinateur, prélude au déploiement
concret dans l’espace. Les outils de
l’étui permettent le déploiement
symbolique sur la planche à tracer que constitue le
psychisme du GMA, prélude à
l’achèvement symbolique du temple symbolique. La
planche à tracer ainsi que les outils apparaissent comme la
parfaite représentation de la composante
« étendue »
d’un discours.
Mais l’élaboration des plans réclame
pour être réussie que deux
conditions soient remplies : la première est la
pureté, celle qui distingue le vrai maçon du
faux, l’humble constructeur de l’orgueilleux
destructeur ; la seconde condition est le zèle,
pour pouvoir reprendre l’œuvre
laissée inachevée par le crime fondateur du
mythe, maintenant que les châtiments ont
été accomplis, maintenant que presque tous les
affects négatifs qui se sont enchaînés
à partir du meurtre d’Hiram n’ont plus
lieu d’être. Pureté et zèle
sont des valeurs du sensible et de l’intensité.
Le GMA doit développer ce qui est amorcé en loge bleue : conjuguer les deux instances. Le déploiement est favorisé par l’abondance des outils, plus nombreux que dans tous les grades précédents. Le compas à quatre pointes permet de rajouter de l’information, puisqu’il permet le raisonnement en 3 dimensions. Ce qui entraîne la nécessité d’augmenter l’intensité, ce que j’appellerai la qualité de l’engagement psychique.
Symbolique de l’outil et des décors : un outil de compréhension du réel.
La symbolique du 12e degré
représente donc par excellence cet idéal
d’équilibre. Il constitue un modèle de
réflexion et de travail pour construire le temple
symbolique, capable de signaler deux
risques : celui de la
« décadence » par
affaissement de l’intensité au profit du seul
déploiement dans l’étendue, et celui
du fanatisme produit par la rétraction
de l’étendue et la domination de
l’intensité.
Ces réflexions sur la symbolique de
l’étui, associée à celle des
décors, sont spéculatives, certes, mais elles ne
me paraissent pas déconnectées du
réel.
L’Histoire en donne la preuve : on sait que l’implantation du christianisme dans l’Empire romain a été favorisée par l’état global de la pensée et de la spiritualité au Ier siècle : les écoles de rhétoriques étaient brillantes, la pensée philosophique complexe et sophistiquée. La vie psychique des élites privilégiait les arts de l’expression, de l’argumentation, de la démonstration. Elle se déployait dans l’étendue, mais plutôt coupée des ressources du sensible. C’est un des aspects de la décadence romaine. Sur ce terrain, le christianisme naissant apportait, lui, avec ses brèves paraboles imagées et concrètes, les valeurs de l’intensité, celles de l’âme et du cœur – et son succès fut rapide. Chaque jour de la vie profane nous sommes confrontés, plus ou moins directement, avec ces données problématiques.
La sociologie qualitative ne cesse de décrire
ce qu’elle nomme la postmodernité comme une
civilisation dominée par les rationalités
techniques, économiques et financières,
administratives et intellectuelles. Dans les universités,
où qu’elles soient – mais à
l’exception des pays sous dictature – les sciences humaines,
par exemple, ont atteint un très haut degré de
sophistication dans la recherche de
l’intelligibilité. Un autre exemple de cet
étalement dans l’étendue est la
prolifération mondiale des textes juridiques, des lois et
règlements. Toute rationalité produit, par
nature, du discours d’étendue. Cette
monoculture produit alors des réactions de compensation.
Socialement avec par exemple les raves parties, où
l’individu s’abîme dans la transe
collective et la pure intensité du sensible. Politiquement,
surtout, l’Islam le plus offensif propose, lui, des
modes de vie individuelle et collective gouvernés
principalement par les discours de la foi, qui sont des discours de
l’intensité, particulièrement
méfiants vis à vis des rationalités
post-chrétiennes. Le modèle fondateur de discours
n’y est pas l’argumentaire, mais la
prière.
Dans l’environnement discret d’une loge de
perfectionnement du Suprême conseil de France, au 12e
degré, il est un couple symbolique,
l’étui de mathématiques
associé au décor du grade. Ce couple nous propose
un modèle idéal de production de la
pensée, qui cherche l’équilibre, jamais
atteint, entre les instances de l’intelligible et celles du
sensible, entre les forces
de l’intensité et les formes
de l’étendue.
Affirmer cela, c’est répéter un lieu
commun de la pensée maçonnique, bien entendu.
Mais enfin l’on sait bien que les plus belles architectures
sont celles qui associent les exigences de l’intelligence et
celle de l’émotion créatrices.
Je conclurai sans plus attendre : la réflexion sur
l’étui de mathématique est un des
outils, invisible, qui figure dans cet étui.
J’ai dit.