12° #409012

L’étui de mathématiques

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Remarque préliminaire

Rarement, face à la perspective de réaliser un travail symbolique, je me suis trouvé à ce point devant le défi de faire preuve d’une « compétence interprétative » – ce qui est lié à la nature du thème traité.

Je  commence par une observation d’ordre général, mais qui me paraît nécessaire devant cet étui qui compose un ensemble parfaitement précis et cohérent, comme doué d’une vie autonome. Devant tout message, l’interprète se voit lui-même pris dans le jeu de la construction signifiante. Comme tout sujet, y compris dans la position « éclairée » où il pense se trouver, il s’investit dans son objet, il négocie avec lui, il tend à « bricoler » le sens, entre tous les mondes possibles de signification, et parmi eux le sens canonique et ritualisé.
Il ne peut en être autrement. Cette relativisation du sens est même indispensable à toute communication constructive, faute de quoi nous évoluerions, mentalement, dans un univers glacé de significations imperturbables, inexorablement transcendantes, coupées de toute réalité personnelle, un monde d’idéalisation autistique sans lecture possible.

Sens premier de l’étui

L’instruction, à n’importe quel grade, s’ouvre par une question sur l’identité du frère à ce grade. La réponse vient énoncer un trait distinctif : connaissance du cercle et de sa cadrature au 5e, affirmation du zèle au 6e, capacité à rendre la justice au 7e, dignité pour occuper la place du maître Hiram au 8e, connaissance de la caverne au 9e, zèle et travail au 10e, chevalier, sublime, élu au 11e. Au présent grade, la réponse est « je connais parfaitement ce que renferme un étui de mathématiques ».

Le contenu de l’étui permet de réaliser des plans. Connaître ce que l’étui renferme implique logiquement de savoir manipuler les outils en les mettant au service d’un projet cohérent. Le trait distinctif du GMA est donc de posséder une compétence, qui est celle de créer des signes et de les agencer. En d’autres termes, le GMA dispose d’une compétence à mettre en forme, à « informer » au sens étymologique du verbe. Or, informer, c’est créer l’ordo à partir du chaos. C’est savoir extraire du continuum des virtualités de dire et de faire (le chaos), les « saillances », les formes distinctes et stables : l’ordo.

L’étui des mathématiques contient donc les outils qui permettent d’actualiser ce qui n’est que potentiel. La réponse à la 3e question énumère les outils : équerre, compas simple, compas à quatre pointes, règle, compas de proportion, aplomb et demi-cercle. La réponse à la 4e question « qu’enseignent les instruments de ces outils ? » consiste en une énumération de qualités morales : rectitude, sincérité, travail, émulation. Je souhaiterai proposer une réflexion sur le mode de relation entre les 7 outils et les 4 valeurs.

Les valeurs explicites impliquent les conditions d’un « pouvoir-faire ».

Les formes perceptibles de tout discours – et les instructions à un grade sont des discours – sont le résultat d’un processus invisible de construction du sens. En profondeur, il y a des catégories mentales fondées sur des systèmes d’oppositions élémentaires, d’origine pythagoricienne : jour/nuit, maintenant/jadis, haut/bas, et. Je cherche  par conséquent  à identifier d’abord les contre-valeurs de la rectitude, de la sincérité, du travail et de l’émulation.

– La rectitude est la propriété, jugée positive, de ce qui va dans la bonne direction, sans se détourner. Elle a pour contraire le dévoiement, l’égarement, l’écart, quelque chose qui est une torsion, celle par exemple qui affecte la belle tenue de nos sautoirs lorsque nous nous en revêtons avec fébrilité…

– La sincérité a pour contraire la fausseté, le mensonge, la tricherie.

– Le travail a pour contraire l’indolence, la paresse, et toutes les formes dévoyées d’hédonisme…

– L’émulation a pour adversaire la satisfaction de soi, qui est une forme de stase et de repli.
Il existe des liens organiques entre ces contre-valeurs. La perte de la ligne droite, l’égarement (psychologique, moral) provoque le mensonge et la tricherie mis au service de la paresse elle-même produite par la satisfaction ou au contraire la dépréciation de soi. Le résultat en est l’incapacité de sortir du potentiel, du virtuel, de l’indistinct (chaos), et l’incapacité de créer des saillances (ordo). La création des formes saillantes et stables  implique de ne pas tricher avec des lois naturelles. En architecture, celles de la géométrie, de la physique, de la chimie, de la mécanique. Elle exige donc une forme de sincérité. Mais cette condition de sincérité  suppose la connaissance de ces lois qui elle-même résulte de l’acquisition d’informations.

Or, un mathématicien, P. Ruelle, a défini très empiriquement l’information comme quelque chose qui est difficile à obtenir. Bonne hypothèse, qui fait que la paresse est l’ennemie de l’information. Celle-ci  réclame du travail, par conséquent la capacité et la volonté de mobiliser de l’énergie. Cette énergie disponible ne peut être appliquée à un objet (qui peut être un projet)  que si une condition est remplie : ne pas se satisfaire des acquis, ne pas se contenter de ou se résigner à ce que l’on est ou ce que l’on fait. Il y faut la volonté d’un dépassement par émulation. Or, toute émulation passe d’abord par l’existence d’une tension, née de la conscience d’une différence entre soi et l’autre (qui n’est pas nécessairement autrui, mais une autre part de soi-même, intérieure donc).

Je traduis donc les 4 valeurs de l’instruction en 4 concepts, qui créent des couples : sincérité/information, travail/énergie, émulation/tension, rectitude/orientation.
Le système symbolique constitué par les images des outils et leurs valeurs attachées  peut être saisi comme un texte (un tissage, « texte » et « tissu » ont la même étymologie) selon lequel l’achèvement du temple est le résultat d’une information (condition de la sincérité), additionnée à de l’énergie (condition préliminaire au travail), activée par une tension (l’émulation), l’ensemble étant organisé parce qu’il est orienté. Orientation, c’est la catégorie qui me semble correspondre à la rectitude. Ce qui n’exclut pas le sens moral habituel du terme.

Des conditions du « pouvoir faire » aux conditions du « savoir-faire ».

L’étui contient à la fois des outils opératifs concrets et  symboliquement les conditions abstraites d’utilisation de ces outils. Ces conditions sont nécessaires pour « pouvoir faire ». Mais l’utilisation efficace dépend quant à elle d’un savoir-faire. Cette modalité « savoir-faire » réintègre les 4 conditions du pouvoir faire et les transforme, pour la plupart, en données exploitables dans l’art de construire.
L’information : elle est fournie par tout ce qui, dans l’étui,  donne des mesures, des quantités, donc tout ce qui est gradué.

La tension. De même que l’émulation débute par la conscience de rapports de différence entre des sujets, de même la construction future du monument dépend de la connaissance de rapports entre des objets : rapports de dimension, de volume, de poids, de résistance qui tous ont des incidences sur les forces mises en œuvre, donc sur la mécanique de la construction. Dans l’étui, c’est l’ensemble des instruments qui permet l’établissement des rapports tensifs de proportion.

L’orientation est donnée par tout ce qui permet d’établir des directions et permet de s’y tenir. L’aplomb en est la meilleure illustration.

L’énergie réside dans la volonté de conjuguer les mesures initiales, la conscience des proportions, le sens de l’orientation et des directions. L’étui lui-même, le contenant, pourrait figurer cette énergie fédératrice de l’ensemble de ces éléments qui sont interdépendants. Il pourrait donc figurer les corrélations logiques entre les éléments de la panoplie symboliquement opérative, leur unité profonde.

Cependant, la réflexion sur l’étui de mathématiques ne peut s’arrêter là (elle est de toute façon non terminable). Chaque outil est un élément d’une superstructure, qui est l’étui. Mais ce dernier n’est qu’un élément d’un ensemble plus vaste de signes réservés à ce grade, ensemble qui devient une « hyper structure ». Il faut donc réfléchir à l’étui en le mettant en relation avec les décors du grade, qui sont les tentures blanches à flammes rouges.

Le « faire » (pouvoir-, savoir-) et l’être.

L’instruction dit que « le blanc signifie la pureté du cœur et les flammes le zèle ».  Tandis que l’étui réfère à des compétences, les décors réfèrent à des dispositions, des états qui sont d’ordre psychologique et affectif. Il faut maintenant chercher à comprendre comment la signification se construit, dans son ensemble,  entre les signes de compétence (l’étui), qui relèvent du faire et les signes d’état (les décors) qui relèvent de l’être.

1. La méthode. J’ai recours ici à une clé d’interprétation d’origine sémiologique. Elle postule que tout discours se situe à la confluence d’une étendue et d’une intensité.  On désigne par étendue tout ce qui se déploie dans l’espace, donc tout ce qui est mesurable. Mais aussi tout ce qui se déploie intellectuellement : les prises de mesure, les démonstrations, les argumentations – dont celle-ci… Bref, l’étendue et l’intelligible sont des notions jumelles. On désigne par « intensité » tout ce qui concerne la perception immédiate, la sensorialité, la sensibilité, l’affect. Voici des exemples.
– Le Discours de la méthode de Descartes est un discours déployé dans l’étendue, sans affectivité visible, donc sans intensité.
– Un cri de douleur ou de surprise est un discours ultra concentré dans l’intensité, sans aucun déploiement dans l’étendue argumentative.
– Les paroles de bienvenue prononcées par le fr. Orateur lors de l’initiation d’un prof se déploient dans l’étendue lorsque, par exemple, elles décrivent les règles explicites et implicites du fonctionnement de l’at., tout en étant chargées de l’intensité apportée par les émotions de la nouvelle fraternité et de l’égrégore renouvelée.

b) Application. Les outils du géomètre et de l’architecte  permettent d’effectuer les mesures, puis de déployer les formes sur la surface de la planche à tracer ou l’écran de l’ordinateur, prélude au déploiement concret dans l’espace. Les outils de l’étui permettent le déploiement symbolique sur la planche à tracer que constitue le psychisme du GMA, prélude à l’achèvement symbolique du temple symbolique. La planche à tracer ainsi que les outils apparaissent comme la parfaite représentation de la composante « étendue » d’un discours.
Mais l’élaboration des plans réclame pour être réussie que deux conditions soient remplies : la première est la pureté, celle qui distingue le vrai maçon du faux, l’humble constructeur de l’orgueilleux destructeur ; la seconde condition est le zèle, pour pouvoir reprendre l’œuvre  laissée inachevée par le crime fondateur du mythe, maintenant que les châtiments ont été accomplis, maintenant que presque tous les affects négatifs qui se sont enchaînés à partir du meurtre d’Hiram n’ont plus lieu d’être. Pureté et zèle sont des valeurs du sensible et de l’intensité.

Le GMA doit développer ce  qui est amorcé en loge bleue : conjuguer les deux instances. Le déploiement est favorisé par l’abondance des outils, plus nombreux que dans tous les grades précédents. Le compas à quatre pointes permet de rajouter de l’information, puisqu’il permet le  raisonnement en 3 dimensions. Ce qui entraîne la nécessité d’augmenter l’intensité, ce que j’appellerai la qualité de l’engagement psychique.

Symbolique de l’outil et des décors : un outil de compréhension du réel.

La symbolique du 12e degré représente donc par excellence cet idéal d’équilibre. Il constitue un modèle de réflexion et de travail  pour construire le temple symbolique, capable de signaler deux  risques : celui  de la « décadence » par affaissement de l’intensité au profit du seul déploiement dans l’étendue, et celui du  fanatisme produit par la  rétraction de l’étendue et la domination de l’intensité. 
Ces réflexions sur la symbolique de l’étui, associée à celle des décors, sont spéculatives, certes, mais elles ne me paraissent pas déconnectées du réel.

L’Histoire en donne la preuve : on sait que l’implantation du christianisme dans l’Empire romain a été favorisée par l’état global de la pensée et de la spiritualité au Ier siècle : les écoles de rhétoriques étaient brillantes, la pensée philosophique complexe et sophistiquée. La vie psychique des élites privilégiait les arts de l’expression, de l’argumentation, de la démonstration. Elle se déployait dans l’étendue, mais plutôt coupée des ressources du sensible. C’est un des aspects de la décadence romaine. Sur ce terrain, le christianisme naissant apportait, lui, avec ses brèves paraboles imagées et concrètes, les valeurs de l’intensité, celles de l’âme et du cœur – et son succès fut rapide. Chaque jour de la vie profane nous sommes confrontés, plus ou moins directement, avec ces données problématiques.

La sociologie qualitative ne cesse de décrire ce qu’elle nomme la postmodernité comme une civilisation dominée par les rationalités techniques, économiques et financières, administratives et intellectuelles. Dans les universités, où qu’elles soient  – mais à l’exception des pays sous dictature – les sciences humaines, par exemple, ont atteint un très haut degré de sophistication dans la recherche de l’intelligibilité. Un autre exemple de cet étalement dans l’étendue est la prolifération mondiale des textes juridiques, des lois et règlements. Toute rationalité produit, par nature,  du discours d’étendue. Cette monoculture produit alors des réactions de compensation. Socialement avec par exemple les raves parties, où l’individu s’abîme dans la transe collective et la pure intensité du sensible. Politiquement, surtout, l’Islam le plus offensif propose, lui,  des modes de vie individuelle et collective gouvernés principalement par les discours de la foi, qui sont des discours de l’intensité, particulièrement méfiants vis à vis des rationalités post-chrétiennes. Le modèle fondateur de discours n’y est pas l’argumentaire, mais la prière.

Dans l’environnement discret d’une loge de perfectionnement du Suprême conseil de France, au 12e degré, il est un couple symbolique, l’étui de mathématiques associé au décor du grade. Ce couple nous propose un modèle idéal de production de la pensée, qui cherche l’équilibre, jamais atteint, entre les instances de l’intelligible et celles du sensible,  entre les forces de l’intensité et les formes de l’étendue.
Affirmer cela, c’est répéter un lieu commun de la pensée maçonnique, bien entendu. Mais enfin l’on sait bien que les plus belles architectures sont celles qui associent les exigences de l’intelligence et celle de l’émotion créatrices.
Je conclurai sans plus attendre : la réflexion sur l’étui de mathématique est un des outils, invisible, qui figure dans cet étui.

J’ai dit.

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