Étude symbolique des grades de vengeance (9ème, 10ème et 11ème grades du R.E.A.A.)
Non communiqué
(9ème, 10ème et 11ème grades du REAA)
9ème
Degré : Maître Élu des Neuf.
Salomon apprend de Zerbal, Capitaine des Gardes que l’un des meurtriers
d’Hiram, un nommé Abiram-Akiroph, se cachait dans une
caverne. Salomon procède, par tirage au sort, au choix de 9
Maîtres pour s’emparer du traître, le ramener
à Salomon afin qu’il soit jugé pour son crime.
Ils le promettent tous. Les 9 Élus se mettent en route. Ils
parcourent des chemins inconnus et difficiles. L’un des
Élus, Joabem, arrive le premier à la caverne
où Abiram-Akiroph est caché. Johabem
pénètre dans la grotte, voit le meurtrier
endormi, couché sur le dos, ayant un poignard à
ses pieds. Johabem se saisit de l’arme et frappe Abiram-Akiroph au cour
et à la tête. Le misérable se
relève en furie mais retombe aussitôt. Rendant le
dernier soupir, il prononce le mot Nekah « vengeance ».
Joabem lui coupe la tête et va étancher sa soif
à un petit ruisseau. En sortant de là, il trouve
ses compagnons qui venaient le rejoindre. Ils aperçoivent la
tête du criminel et ne peuvent s’empêcher de lui
représenter les excès de son zèle et
la transgression des ordres de Salomon. Joabem, chargé de la
tête du coupable, reprend avec ses compagnons le chemin de
Jérusalem. Lorsqu’ils arrivent, Salomon voyant la
tête du meurtrier se met dans une grande colère et
ordonne la mise à mort de Joabem. Tous les Maîtres
se jettent alors à genoux pour implorer la
clémence de Salomon et le roi se laissa toucher.
10ème Degré :
Illustre Élu des Quinze.
Six mois plus tard, Bengabar un des intendants de Salomon, faisant des
perquisitions dans le pays de Geth, apprit que Sterkin et Oterfus, les
deux autres assassins d’Hiram, s’y étaient
retirés et s’y croyaient en sûreté.
Salomon l’ayant appris, choisit quinze des plus
zélés maîtres dont les 9 qui avaient
été à la recherche d’Abiram-Akiroph.
Zerbal et Eliam furent les premiers à les
découvrir dans une carrière
nommée Bendicar. Les assassins furent
enchaînés et chargés de fers sur
lesquels on grava le crime dont ils étaient coupables et le
genre de châtiment qui leur était
réservé.
Arrivés à Jérusalem, ils furent conduits à Salomon ordonna de les conduire dans la tour d’Achiazar jusqu’au moment de l’exécution. Le lendemain, ils furent attachés à deux poteaux par le cou, les pieds et les bras liés par derrière, leurs corps furent ouverts depuis la poitrine jusqu’à l’os pubis, ils demeurèrent dans cet état pendant huit heures, les mouches et autres insectes venant se repaître de leur sang et de leurs entrailles. Leurs cris et leurs gémissements étaient si lamentables qu’ils touchèrent le cœur même de leurs bourreaux qui leur coupèrent la tête et jetèrent leurs corps par dessus les murailles de Jérusalem.
11ème Degré :
Sublime Chevalier Élu.
La vengeance des 3 assassins étant accomplie, Salomon, pour
récompenser le zèle et la constance des Quinze
Grands Élus, pour leur donner un grade plus
élevé et pour ne mettre aucune
différence, choisit par bulletin douze d’entre eux.
Il ordonna que ces douze forment un Grand Chapitre et
commanderaient les douze tribus. Il leur donna le titre d’Excellents
Emerecks, qui signifie : homme vrai, en toute occasion. Il leur montra
le Tabernacle et les tables de la Loi gravées du doigt de
Dieu et les arma de l’épée de justice.
I CRIME ET CHATIMENT
Le blason.
Si le blason induit autant la noblesse du sang que celle du
cœur, le poignard (comme la dague) renvoie à la
fourberie du spadassin (au couteau planté dans le dos).
C’est l’outil des exécuteurs des basses oeuvres : il sert
à servir l’animal à l’hallali, il donne le coup
de grâce. L’épée, elle, marque la
noblesse, le baudrier de Maître, en L bleue, se porte de
droite à gauche pour dégainer. Le sautoir du
9ème au 11ème, se porte de gauche à
droite, car le bijou est un poignard.
Le signe du 9ème Grade : le
poignard sur le front.
Joabem venge Hiram comme on venge quelqu’un d’un affront, en plantant
le poignard en plein front.
Se venger c’est s’affronter, face à face, oeil pour oeil,
dent pour dent, (Abiram-Akiroph n’aurait-t-il pas
été celui qui a frappé Hiram au front
?). Hors là, il n’y a pas même affrontement,
puisque Abiram-Akiroph est plongé dans son sommeil (ce qui
génère et justifie, à son tour, son
ultime parole : « Nekah »
(« Vengeance »)).
Dans « l’affrontement »,
dans le « face à face »,
entre le « mauvais Compagnon »
et le « prétendu bon
Maître », il y a le syndrome du
miroir nous renvoyant l’image de notre propre ennemi (Cocteau disait :
« Les miroirs feraient bien de
réfléchir avant de nous renvoyer nos images »).
Quand il boit au ruisseau, Joabem, a certes étanché sa soif de vengeance mais n’a-t-il pas déjà l’intuition en mirant son reflet de s’être comporté en chien, vis à vis d’un fils de chienne. L’eau servirait alors de purification, à se laver de tout soupçon, mais…le but du mythe n’aurait-il été que de laver « son linge sale en famille » ?
La question posée n’est-elle pas en
réalité celle du Maître ou
plutôt de sa Maîtrise ?
Face à Abiram-Akiroph, mauvais C, dont au demeurant on ne
sait ce qu’il est devenu (n’a-t-il pu éprouver un repentir
?) Joabem figure cette dialectique du Maître et de l’Esclave
par le défaut même de maîtrise et
l’excès de zèle.
En dépit de la poursuite de l’ouvre initiée par Hiram, Joabem n’agit pas en homme vrai, pas même en homme libre ou libéré, puisqu’il ne fait que réagir, soumis, encore esclave de ses propres pulsions.
Quelle liberté a donc l’initié et sur quoi se fonde-t-elle ? Et s’il faut donner du sens, par qui ? Pour qui ou pour quoi ? Au nom de qui ou de quoi ? Ainsi aux 9ème et 10ème grades se trouve posée la question non seulement de la Justice mais de son exercice (lien indissociable entre pratique et théorie, cas individuel ou universel).
En fait, s’agit-il d’une initiation à la justice ou d’une justice initiatique ? Mais, alors, la mort « illégale » mais douce d’Abiram-Akiroph n’est-elle pas encore préférable au supplice atroce d’Oterfus et Sterkin ?
Les Grades de vengeance impliqueraient-ils alors qu’il y
ait des…degrés à la vengeance ?
Au delà de la violence terrible de la justice de Salomon, se
trouve mise en jeu la valeur même de la Justice. En effet, si
toute justice est relative car liée au temps et à
l’espace, est-ce à dire qu’il n’y aurait pas de valeur de
justice universelle ?
En fait ce qui relève de l’universel, c’est
l’idée que l’on se fait de la justice et de sa
nécessaire légitimité, non sa
modélisation dans la forme (peine de mort, loi du talion,
dans le cas présent). Exiger la justice pour
moi-même, c’est toujours en même temps la vouloir
pour les autres, pour tous les hommes.
Et pourtant, les lois sont bel et bien « fabriquées » dans, par et pour une société donnée. Contrairement aux apparences des 9ème et 10ème Grades, le fait que le Droit soit situé historiquement n’est pas contradictoire avec l’idée d’une Justice Universelle. Dire que le Droit est relatif aux temps et aux lieux ne signifie pas alors que le Droit soit purement relatif, ce qui entraînerait la relativité de sa valeur. Penser et construire le Droit, c’est ne jamais perdre de vue l’exigence d’universalité et proposer un exemple de législation et d’organisation sociale.
II. ASPECTS INITIATIQUES DE CES TROIS GRADES
Les Rites maçonniques ne sont-ils pas
à l’image de la maçonnerie, à savoir,
l’art de la construction avec ses phases
d’élévation et de déconstruction qui
ramènent aux fondations (qu’il s’agisse du cabinet de
réflexion ou de la grotte de Joabem ?)
c’est-à-dire au fondement, ce qui nous renvoie au doute ou
à la vérité, ou alternativement aux
deux, peut-être nécessaire condition de
progrès ?
En ce sens là, les Trois Grades de Vengeance ou
d’Élus forment une trilogie cohérente : le
châtiment des assassins d’Hiram, le Maître
Vénérable mais…pas forcément
vénéré. L’architecture de chaque
grade, comme du tout, suggère une lecture initiatique proche
de celle du Conte : le héros part dans une quête,
surmonte des épreuves et reçoit alors, sa
récompense.
La question centrale est celle de l’échec de Joabem.
A-t-il commis une faute ou une erreur ? L’erreur permet de progresser à partir du moment où celui qui l’a commise a compris pourquoi ! L’erreur, facteur de progrès, n’est-ce pas ce que comprend et maîtrise Salomon ?
Joabem, descendant dans la grotte, dans les entrailles de la terre ; c’est une descente aux enfers, digne de Don Juan. Il s’éloigne de Jérusalem, c’est à dire du centre et du sacré (le Temple) Il va de gauche à droite, c’est-à-dire d’Occident en Orient ; de haut en bas (lui qui aspire à s’élever, descend 9 marches !) et il les dévale même 3 par 3 avec précipitation (à l’image du ruisseau, fluide passif).
Comment ne pas lire cela comme courir à sa perte, se précipiter dans l’abîme ? Il s’agit d’un retournement symbolique (à l’image de l’entrée à reculons du C en Chambre du Milieu). Parce qu’il a transgressé l’ordre de Salomon Joabem régresse. Par l’Amour et le pardon de Salomon, il progressera. On aboutit ainsi, à une lecture initiatique du type : Transgression /Régression /Progression.
La quête du sens serait-elle une illusion ? Le
sens n’est pas à chercher, ni à trouver ; il est
à produire, à inventer et à
réinventer. N’est-ce pas le sens de la parole perdue qui
quels que soient les moyens de justice mis en ouvre n’a d’ailleurs
toujours pas été retrouvée ? Et c’est
en ce sens là que la marche devient démarche.
Mais après avoir cheminé est-on sûr
d’être arrivé ?
Ainsi, entre Joabem et Abiram-Akiroph, qui, en
réalité, a perdu la tête ? Et qui
était vraiment dans les ténèbres ? Qui
était responsable d’Abiram-Akiroph, sinon Hiram
lui-même ?
Mais qui était responsable de Joabem (la batterie du grade
c’est 9 coups mais ni le triple ternaire, ni la
régularité, c’est 8 + 1) ?
Salomon en choisissant ces 9 Maîtres ? Les 8
maîtres ou Joabem ? Les autres ou moi-même ? Par
rapport au Rituel de Maître Secret, Joabem a trahi
l’engagement du 4ème : « La
recherche du Devoir et la ferme volonté de l’accomplir quel
qu’il soit, sans songer à une récompense, pour la
seule satisfaction de la Conscience ».
Sentences du 4ème : Malheur à qui assume une charge qu’il ne peut porter ! Malheur à qui accepte légèrement des devoirs, et ensuite les néglige ! Et jusqu’à l’esprit même de la Loge de Perfection. Le Devoir est pour nous aussi inéluctable que la fatalité, aussi exigeant que la nécessité, aussi impératif que la destinée.
Au 10ème degré, Justice est rendue dans les formes, c’est-à-dire dans le sens. Tout y est régulier. « L’exécution de cette exécution » est un véritable chef-d’œuvre de compagnonnage ! Le châtiment des Mauvais CC s’accompagne d’ailleurs d’une variation symbolique sur le nombre 5 : 15 élus départ le 15ème jour arrivée le 20ème jour recherche durant 5 jours retour le 15ème jour exécution à la dixième heure. La batterie du grade est 5 coups réguliers, aussi régulier que l’accomplissement, c’est-à-dire l’exécution, de l’ouvre dont la portée vaut tant pour le profane que pour l’initié puisque : « les 3 têtes furent tranchées au bout de perches et montrées à fin d’exemple pour le peuple comme pour les ouvriers du temple ».
Enfin au 11ème Degré, la
Quête des Élus s’achève et leur
consécration les fait accéder
au…sacré. Après avoir contemplé les
Tables de la Loi, gravées du doigt de Dieu et les objets
précieux renfermés dans le tabernacle,
abandonnant le poignard, ils sont armés de
l’épée de Justice afin de guider les douze tribus
d’Israël. A ce stade se produit un glissement : les 12
Élus ne construisent plus le Temple, ils n’ordonnent plus
les pierres ni même les ouvriers initiés du
chantier, mais ils ordonnent dans la hiérarchie, les douze
tribus d’Israël, le peuple… « élu ».
Les Élus des Douze surveillant les tribus (c’est un retour
à l’humanité) n’est-ce pas le
véritable but de l’Élu qui se doit
d’être véridique (les choses doivent
être lisibles noir sur blanc), précisons bien :
non seulement un véritable homme (qui en
« a », comme
Joabem l’a prouvé) mais un homme qui « est »
vrai, en toutes circonstances : EMEREK. Quoiqu’il en soit, à
l’issue de ces grades de Vengeance ou plutôt
d’Élus, s’opère un glissement du Mythe de la
Construction du Temple vers la Construction du peuple élu,
emblème de l’Humanité retrouvée. Par
la subtile alchimie de la
« vengeance » (avec des
guillemets), on passe ainsi du Bâtisseur au Chevalier
Élu, ou plus exactement, l’un se superpose à
l’autre et ceci est valable pour Joabem qui fait partie des Neuf puis
des Quinze et pourquoi pas des Douze ?
III. NOIR OU BLANC : LA DEVISE :
« VINCERE AUT MORI »
Devise : « VINCERE AUT MORI »
ce n’est plus blanc et noir mais l’alternative d’un choix de vie.
« Vaincre ou Mourir »
(impératif, certes, de conjugaison mais surtout moral,
agissant en ce sens de : « La victoire ou
la mort » (l’individu se doit
d’être acteur). « Vivre en
travaillant ou mourir en combattant »,
devise de mes ancêtres canuts sur leurs drapeaux noirs en
1831. Mythe de la condition humaine : Adam et Eve et le travail.
Mais cette devise renvoie surtout à « La
Terreur et la Vertu », devise jacobine,
chère à la Révolution
Française. Permettez-moi de citer : Robespierre : « Non,
Fouché, la mort n’est point un sommeil éternel.
La mort est le commencement de l’immortalité. J’ai promis,
il y a quelque temps, de laisser un testament redoutable aux
oppresseurs du peuple. Je vais le publier dès ce moment avec
l’indépendance qui convient à la situation
où je me suis placé : je leur lègue la
vérité terrible et la mort ! »
Dernier Discours le 8 Thermidor an II (26 juillet 1794).
St Just (notre F ?) : « Les lois sont
révolutionnaires ; ceux qui les exécutent ne le
sont pas ! »
Rapport à la Convention (10 Octobre 1793).
« La Justice n’est pas clémence; elle est sévérité. Osez ! Ce mot renferme toute la politique de la Révolution ! »
Rapport à la Convention 8 ventôse,
An II (26 Février 1794).
« Vincere aut Mori »,
c’est en fait la glorification de la vie, bien différent de
l’inepte cri franquiste : « Vive la Mort »,
qui permit à Miguel De Unamuno de répondre au
général franquiste Milla : « Il
y a des circonstances où se taire est mentir. Je viens
d’entendre un cri morbide et dénué de sens : Vive
la Mort ! Vous vaincrez, parce que vous possédez plus de
force brutale qu’il ne vous en faut. Mais vous ne convaincrez. Car,
pour convaincre, il faudrait que vous persuadiez. Or, pour persuader,
il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la Raison et le Droit dans
la lutte ».
Au delà du funèbre, du macabre,
n’est-ce pas la vie ou plutôt choisir sa vie,
« élire un choix de
vie » qui est fondamentalement en jeu
dans ces degrés ? En dernier ressort notre seule
réelle liberté d’homme ? Vivre c’est vaincre qui
ou quoi ? Autrement dit : comment vivre ? C’est la question principale,
puisqu’elle contient toutes les autres. Comment vivre d’une
façon plus heureuse, plus sensée, plus libre ?
Pour transformer le monde ? Pour se transformer soi ? L’un et l’autre,
ou plus précisément l’un par l’autre. L’action
est le chemin, mais qui ne vaut que par la pensée qui
l’éclaire. C’est le travail de l’initié, travail
initié dès l’apprentissage avec le Second
Surveillant qui doit former l’Apprenti sans le déformer, ni
le conformer, en veillant à ce qu’il vive comme il pense
sinon, fatalement, il finira par penser comme il vit…NOIR OU BLANC ?
CES GRADES N’INDUISENT-ILS PAS UNE SYMBOLIQUE DE l’ALTERNATIVE ?
IV. NOIR ET BLANC : LE RETOUR DE
L’HUMANITÉ
Les tabliers sont noir, liseré de blanc, ou blanc,
liseré de noir. En somme, Noir ET Blanc.
Les Élus des Douze surveillant les tribus, c’est en premier
lieu un retour à l’humanité toute
entière. C’est une explicitation de l’origine de
l’humanité et le mythe des origines est lui-même
indissociable de l’origine du mythe. Rechercher une origine,
c’est se prouver à soi-même la capacité
de remonter le temps.
Les mythes, les légendes, les rites sont tous
des transmetteurs de traditions, c’est-à-dire des
« bâtisseurs »
de continuité. Il s’agit bien sûr, de lutter
contre la mort. D’opposer à la mortalité
individuelle cette forme d’immortalité collective qui est
celle de la continuité de la tribu, du clan, du groupe, mais
aussi de la nation et même, en dernier ressort, de
l’espèce !
La continuité, l’insertion dans une chaîne de
causes qui s’engendrent les unes les autres à
l’intérieur d’une tradition immémoriale, depuis
le commencement, voilà l’origine de la quête des
origines.
Nous sommes tous des « héritiers » du passé et n’en déplaise à notre F Pottier, pouvons-nous faire « table rase du passé » ? Les sciences affirment plus radicalement que jamais la dépendance des hommes à l’égard de ce qui les précède, les entoure et les suit. Ainsi, ma vie présente m’échappe à tout jamais dans la mesure où la chaîne des raisons qui me relient au passé est infinie, tant dans l’ordre collectif (histoire et sociologie) que dans l’ordre individuel (psychologie) (en quelque sorte, de « poussière d’étoiles » d’Hubert Reeves à « L’enfant est le père de l’adulte » de Freud). Je puis travailler à surmonter autant qu’il est possible cette dépendance, mais il faut que j’accepte son caractère interminable, l’impossibilité de mener cette volonté de maîtrise à son terme. Le caractère indéfini de la série des effets et des causes, nous invite à accepter l’idée que le « bout de la chaîne » nous échappe à jamais et qu’il est, par là même, rationnel de supposer sinon de l’irrationnel du moins de l’inconnu, du non-su, du non-maîtrisé.
Là, réside le Vrai (Emerek) et ceci est en germe depuis le 4ème degré : « Ne profanez pas le mot « Vérité » en acceptant le sens qu’en donnent les hommes et les institutions. La Vérité absolue réside dans l’inaccessible et l’inconnaissable. L’esprit humain en approche sans cesse, mais ne l’atteindra jamais. »
Le Cordon « Vincere aut Mori »
est écrit comme une « danse
macabre » médiévale
(chaque lettre est une figuration de la mort, cette limite vers
laquelle on tend inexorablement. Ainsi les Rituels sont-ils faits pour
imprimer l’esprit et révéler le
récipiendaire à lui-même et
à ses FF de degré. Tout mythe, tout rite
n’est-il pas une représentation de la Vie, puisque
l’initiation n’est à tout prendre que
l’expérience totale de la vie (individu/espèce,
connu/inconnu) ?
Les origines peuvent être reconstituées,
idéalisées, mythifiées, elles n’ont de
pouvoir que si elles confèrent cette prérogative,
partout et depuis toujours, recherchée : le sentiment d’une
mission de continuité dans l’univers, comme dans l’ordre des
choses et des hommes.
L’irruption du religieux (Tables de la Loi, tabernacle, …) m’a
interpellé. A quel degré fallait-il prendre ce
retour du divin? Au 1er ? Au 2ème ? Au 33ème ?
Et bien pour ma part, contrairement à la fresque de Michel Ange, au plafond de la Chapelle Sixtine, la main du FM n’est pas tournée vers la divinité mais vers l’Homme, à commencer le profane, cette pierre brute encore extérieure mais essentielle au devenir du chantier. Si depuis le XVIIIème siècle, siècle des Lumières, Dieu a commencé à apparaître comme une « idée » de cet homme qu’il était censé avoir créé et qui, selon le mot de notre F Voltaire, « le lui a bien rendu », les problématiques éthiques les plus contemporaines en portent témoignage : c’est l’homme en tant que tel qui apparaît aujourd’hui comme sacré. Comment la question du sens de la vie se pose-t-elle, alors ?
NOIR OU BLANC ? Ou NOIR ET BLANC ? Voici l’alternative
symbolique que posent ces grades d’Élus. N’est-ce pas
là, l’idée d’une spiritualité
laïque se redéployant à partir de
l’homme lui-même et du mystère de sa
liberté, qu’il peut vouer au mal radical, comme en
témoigne ce XXème siècle
finissant, mais aussi à ces grandeurs qu’aucune
analyse ne saurait épuiser.
V. LE RÔLE DE LA VIOLENCE.
Dans les Grades de Vengeance, on constate le
déchaînement d’une violence issue de la souffrance
(l’assassinat d’Hiram), qui ne paraît, au premier regard, ne
pouvoir qu’engendrer, à nouveau de la violence. Et
précisément, cette violence
omniprésente, dans ces grades, est-elle à prendre
au sens littéral ? Est-ce l’éloge de la peine de
mort ? A défaut, de la loi du talion ? Ou l’approche d’un
mythe ? En tout cas, c’est un déchirement moral, physique,
social, qui engendre une souffrance générale :
souffrance d’Hiram ; souffrance d’Abiram/Akiroph ; souffrance des 8
Maîtres ; souffrance de Joabem ; souffrance de Salomon ;
souffrance de Maacha ; souffrance de Sterkin et
Oterfus…jusqu’à la souffrance de leurs bourreaux…
Toutes ces souffrances, c’est toujours, d’une façon ou d’une
autre, se mettre ou se remettre en question, c’est être
questionné, c’est à dire, en dernier ressort,
« torturé »
(de Voltaire et l’affaire Calas à « La
Question » d’Henri Alleg).
A propos de supplice, les Mauvais Compagnons sont ouverts du pubis au sternum ! Je ne saurais oublier que j’ai rédigé cette Pl en étant moi-même plâtré depuis deux mois dans un corset -du sternum au pubis ! D’une certaine façon, la violence appelle la tolérance, à savoir, le seuil de ce que l’on peut supporter. Le funèbre des rites des grades de vengeance pose cette question-clé : jusqu’où peut-on tolérer ? Jusqu’où peut-on supporter ?
Il y a d’abord, dans la souffrance une présence à soi intolérable. Je ne puis mettre ma douleur à distance : à l’instant même où j’esquisse la fuite, la douleur m’a déjà rattrapé. C’est là le tragique de l’individu : ne pas pouvoir être autre ; c’est là, aussi, le tragique de la condition humaine : ne pas pouvoir ne pas être. Souffrir, c’est donc être coincé, bloqué, « acculé » dans le fait d’être, sans la possibilité d’en sortir, en fait, sans « possible » du tout. C’est là le supplice. Envahi par la douleur, l’homme, quel qu’il soit, approche de la passivité totale. Aussi, si dans la souffrance, il est impossible de ne pas être, il est également impossible d’être ! Cette réduction du corps à la chair, c’est l’envahissement par la conscience de ma « finitude », la présence de ma limite extrême.
Quelle est la fin des Mauvais Compagnons ? On
expédie, non la justice, mais les suppliciés, par
dessus les murailles, en effet : « Leurs
cris et leurs gémissements étaient si lamentables
qu’ils touchèrent la cour même de leurs bourreaux
qui leur coupèrent la tête et jetèrent
leurs corps par dessus les murailles ».
Toucher la cour des bourreaux ! Paradoxalement la souffrance de l’autre
me renvoie à la fragilité de ma propre condition.
La souffrance de l’autre me fait prendre conscience que nous sommes
tous semblables et le bourreau éprouve la souffrance du
supplicié, non pas, évidemment, qu’il souffre sa
souffrance (ce qui est impossible) mais, qu’il souffre à
travers sa souffrance, la condition souffrante des hommes.
Paradoxalement, ces Grades de vengeance ne manifesteraient-ils pas, non
l’Amour de la Violence, mais bien plutôt la Violence de
l’Amour ?
CONCLUSION
Au terme de cette Pl, l’Élu ne
prévaudrait-il pas sur la Vengeance d’Hiram ? Si l’on
regarde le cheminement des grades précédents
(Maître Secret, Maître Parfait,
Secrétaire Intime, Prévôt et Juge,
Intendant des Bâtiments), ne passerait-on pas de la
Connaissance de la Construction à la Construction de la
Connaissance ? L’important n’est plus seulement le
Maître d’oeuvre ou d’ouvrage, l’essentiel ne deviendrait-il
pas l’Oeuvre ?
L’Amour et la Vérité, ou plutôt ce qui
les fonde, n’apparaissent-ils pas alors, comme un nouvel axe de
recherche ou plus exactement une nouvelle perspective (à
l’image des tentures de L spécifiques à chaque
Grade) ?
L’Harmonie n’est pas la Perfection mais le
perfectionnement, c’est à dire, tout à la fois,
le but et le moyen : ainsi, on pénètre par le
9ème degré, via la Vengeance et on le quitte en
Chevalier Élu, via l’Amour.
A l’issue de « La Flûte
enchantée », Sarastro, qui a
éloigné le Maure (le Noir, ne l’oublions pas !),
promet à Pamina qui plaide en faveur de sa mère
qu’il ne songe nullement à se venger : « Dans
les murs de ce temple, nous ignorons la pensée de vengeance,
c’est par l’amour et non la vengeance que l’on peut atteindre le bonheur ».
Chaque soir, dans les derniers jours de son agonie, Mozart, montre en
main, suivait mentalement le déroulement de
« La Flûte
enchantée ». Avant de perdre
connaissance, peut-être s’est-il chanté en
lui-même, ce qu’il fait chanter à Tamino et
Pamina, lors de leur dernière épreuve :
« Par la force de la musique, nous
avancerons joyeux à travers la sombre nuit de la mort »
?
Ce qui, en ultime conclusion, nous ramène à la
devise du 14ème Grade : « Virtus
junxit, mors separabit »
(« La Vertu unit, la mort sépare »).
Et à la devise de ce dernier Tablier de Maître,
puisque la L de Perfection n’est-elle pas tournée vers la L
bleue ? : « Qui était Roi ? Qui
était Mendiant ? »
J’ai dit TFPGM