12° #409012

Étude symbolique des grades de vengeance (9ème, 10ème et 11ème grades du R.E.A.A.)

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(9ème, 10ème et 11ème grades du REAA)

9ème Degré : Maître Élu des Neuf.
Salomon apprend de Zerbal, Capitaine des Gardes que l’un des meurtriers d’Hiram, un nommé Abiram-Akiroph, se cachait dans une caverne. Salomon procède, par tirage au sort, au choix de 9 Maîtres pour s’emparer du traître, le ramener à Salomon afin qu’il soit jugé pour son crime. Ils le promettent tous. Les 9 Élus se mettent en route. Ils parcourent des chemins inconnus et difficiles. L’un des Élus, Joabem, arrive le premier à la caverne où Abiram-Akiroph est caché. Johabem pénètre dans la grotte, voit le meurtrier endormi, couché sur le dos, ayant un poignard à ses pieds. Johabem se saisit de l’arme et frappe Abiram-Akiroph au cour et à la tête. Le misérable se relève en furie mais retombe aussitôt. Rendant le dernier soupir, il prononce le mot Nekah « vengeance ». Joabem lui coupe la tête et va étancher sa soif à un petit ruisseau. En sortant de là, il trouve ses compagnons qui venaient le rejoindre. Ils aperçoivent la tête du criminel et ne peuvent s’empêcher de lui représenter les excès de son zèle et la transgression des ordres de Salomon. Joabem, chargé de la tête du coupable, reprend avec ses compagnons le chemin de Jérusalem. Lorsqu’ils arrivent, Salomon voyant la tête du meurtrier se met dans une grande colère et ordonne la mise à mort de Joabem. Tous les Maîtres se jettent alors à genoux pour implorer la clémence de Salomon et le roi se laissa toucher.

10ème Degré : Illustre Élu des Quinze.
Six mois plus tard, Bengabar un des intendants de Salomon, faisant des perquisitions dans le pays de Geth, apprit que Sterkin et Oterfus, les deux autres assassins d’Hiram, s’y étaient retirés et s’y croyaient en sûreté. Salomon l’ayant appris, choisit quinze des plus zélés maîtres dont les 9 qui avaient été à la recherche d’Abiram-Akiroph. Zerbal et Eliam furent les premiers à les découvrir dans une carrière nommée  Bendicar. Les assassins furent enchaînés et chargés de fers sur lesquels on grava le crime dont ils étaient coupables et le genre de châtiment qui leur était réservé.

Arrivés à Jérusalem, ils furent conduits à Salomon ordonna de les conduire dans la tour d’Achiazar jusqu’au moment de l’exécution. Le lendemain, ils furent attachés à deux poteaux par le cou, les pieds et les bras liés par derrière, leurs corps furent ouverts depuis la poitrine jusqu’à l’os pubis, ils demeurèrent dans cet état pendant huit heures, les mouches et autres insectes venant se repaître de leur sang et de leurs entrailles. Leurs cris et leurs gémissements étaient si lamentables qu’ils touchèrent le cœur même de leurs bourreaux qui leur coupèrent la tête et jetèrent leurs corps par dessus les murailles de Jérusalem.

11ème Degré : Sublime Chevalier Élu.
La vengeance des 3 assassins étant accomplie, Salomon, pour récompenser le zèle et la constance des Quinze Grands Élus, pour leur donner un grade plus élevé et pour ne mettre aucune différence, choisit par bulletin douze d’entre eux.
Il ordonna que ces douze  forment un Grand Chapitre et commanderaient les douze tribus. Il leur donna le titre d’Excellents Emerecks, qui signifie : homme vrai, en toute occasion. Il leur montra le Tabernacle et les tables de la Loi gravées du doigt de Dieu et les arma de l’épée de justice.

I CRIME ET CHATIMENT
Le blason.

Si le blason induit autant la noblesse du sang que celle du cœur, le poignard (comme la dague) renvoie à la fourberie du spadassin (au couteau planté dans le dos). C’est l’outil des exécuteurs des basses oeuvres : il sert à servir l’animal à l’hallali, il donne le coup de grâce. L’épée, elle, marque la noblesse, le baudrier de Maître, en L bleue, se porte de droite à gauche pour dégainer. Le sautoir du 9ème au 11ème, se porte de gauche à droite, car le bijou est un poignard.

Le signe du 9ème Grade : le poignard sur le front.

Joabem venge Hiram comme on venge quelqu’un d’un affront, en plantant le poignard en plein front.
Se venger c’est s’affronter, face à face, oeil pour oeil, dent pour dent, (Abiram-Akiroph n’aurait-t-il pas été celui qui a frappé Hiram au front ?). Hors là, il n’y a pas même affrontement, puisque Abiram-Akiroph est plongé dans son sommeil (ce qui génère et justifie, à son tour, son ultime parole : « Nekah » (« Vengeance »)). Dans « l’affrontement », dans le « face à face », entre le « mauvais Compagnon » et  le « prétendu bon Maître », il y a le syndrome du miroir nous renvoyant l’image de notre propre ennemi (Cocteau disait : « Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de nous renvoyer nos images »).

Quand il boit au ruisseau, Joabem, a certes étanché sa soif de vengeance mais n’a-t-il pas déjà l’intuition en mirant son reflet de s’être comporté en chien, vis à vis d’un fils de chienne. L’eau servirait alors de purification, à se laver de tout soupçon, mais…le but du mythe n’aurait-il été que de laver « son linge sale en famille » ?

La question posée n’est-elle pas en réalité celle du Maître ou plutôt de sa Maîtrise ?
Face à Abiram-Akiroph, mauvais C, dont au demeurant on ne sait ce qu’il est devenu (n’a-t-il pu éprouver un repentir ?) Joabem figure cette dialectique du Maître et de l’Esclave par le défaut même de maîtrise et l’excès de zèle.

En dépit de la poursuite de l’ouvre initiée par Hiram, Joabem n’agit pas en homme vrai, pas même en homme libre ou libéré, puisqu’il ne fait que réagir, soumis, encore esclave de ses propres pulsions.

Quelle liberté a donc l’initié et sur quoi se fonde-t-elle ? Et s’il faut donner du sens, par qui ? Pour qui ou pour quoi ? Au nom de qui ou de quoi ? Ainsi aux 9ème et 10ème grades se trouve posée la question non seulement de la Justice mais de son exercice (lien indissociable entre pratique et théorie, cas individuel ou universel).

En fait, s’agit-il d’une initiation à la justice ou d’une justice initiatique ? Mais, alors, la mort « illégale » mais douce d’Abiram-Akiroph n’est-elle pas encore préférable au supplice atroce d’Oterfus et Sterkin ?

Les Grades de vengeance impliqueraient-ils alors qu’il y ait des…degrés à la vengeance ?
Au delà de la violence terrible de la justice de Salomon, se trouve mise en jeu la valeur même de la Justice. En effet, si toute justice est relative car liée au temps et à l’espace, est-ce à dire qu’il n’y aurait pas de valeur de justice universelle ?
En fait ce qui relève de l’universel, c’est l’idée que l’on se fait de la justice et de sa nécessaire légitimité, non sa modélisation dans la forme (peine de mort, loi du talion, dans le cas présent). Exiger la justice pour moi-même, c’est toujours en même temps la vouloir pour les autres, pour tous les hommes.

Et pourtant, les lois sont bel et bien « fabriquées » dans, par et pour une société donnée. Contrairement aux apparences des 9ème et 10ème Grades, le fait que le Droit soit situé historiquement n’est pas contradictoire avec l’idée d’une Justice Universelle. Dire que le Droit est relatif aux temps et aux lieux ne signifie pas alors que le Droit soit purement relatif, ce qui entraînerait la relativité de sa valeur. Penser et construire le Droit, c’est ne jamais perdre de vue l’exigence d’universalité et proposer un exemple de législation et d’organisation sociale.

II. ASPECTS INITIATIQUES DE CES TROIS GRADES

Les Rites maçonniques ne sont-ils pas à l’image de la maçonnerie, à savoir, l’art de la construction avec ses phases d’élévation et de déconstruction qui ramènent aux fondations (qu’il s’agisse du cabinet de réflexion ou de la grotte de Joabem ?) c’est-à-dire au fondement, ce qui nous renvoie au doute ou à la vérité, ou alternativement aux deux, peut-être nécessaire condition de progrès ?
En ce sens là, les Trois Grades de Vengeance ou d’Élus forment une trilogie cohérente : le châtiment des assassins d’Hiram, le Maître Vénérable mais…pas forcément vénéré. L’architecture de chaque grade, comme du tout, suggère une lecture initiatique proche de celle du Conte : le héros part dans une quête, surmonte des épreuves et reçoit alors, sa récompense.
La question centrale est celle de l’échec de Joabem.

A-t-il commis une faute ou une erreur ? L’erreur permet de progresser à partir du moment où celui qui l’a commise a compris pourquoi ! L’erreur, facteur de progrès, n’est-ce pas ce que comprend et maîtrise Salomon ?

Joabem, descendant dans la grotte, dans les entrailles de la terre ; c’est une descente aux enfers, digne de Don Juan. Il s’éloigne de Jérusalem, c’est à dire du centre et du sacré (le Temple) Il va de gauche à droite, c’est-à-dire d’Occident en Orient ; de haut en bas  (lui qui aspire à s’élever, descend 9 marches !) et il les dévale même 3 par 3 avec précipitation (à l’image du ruisseau, fluide passif).

Comment ne pas lire cela comme courir à sa perte, se précipiter dans l’abîme ? Il s’agit d’un retournement symbolique (à l’image de l’entrée à reculons du C en Chambre du Milieu). Parce qu’il a transgressé l’ordre de Salomon Joabem régresse. Par l’Amour et le pardon de Salomon, il progressera. On aboutit ainsi, à une lecture initiatique du type : Transgression /Régression /Progression.

La quête du sens serait-elle une illusion ? Le sens n’est pas à chercher, ni à trouver ; il est à produire, à inventer et à réinventer. N’est-ce pas le sens de la parole perdue qui quels que soient les moyens de justice mis en ouvre n’a d’ailleurs toujours pas été retrouvée ? Et c’est en ce sens là que la marche devient démarche. Mais après avoir cheminé est-on sûr d’être arrivé ?
Ainsi, entre Joabem et Abiram-Akiroph, qui, en réalité, a perdu la tête ? Et qui était vraiment dans les ténèbres ? Qui était responsable d’Abiram-Akiroph, sinon Hiram lui-même ?
Mais qui était responsable de Joabem (la batterie du grade c’est 9 coups mais ni le triple ternaire, ni la régularité, c’est 8 + 1) ?
Salomon en choisissant ces 9 Maîtres ? Les 8 maîtres ou Joabem ? Les autres ou moi-même ? Par rapport au Rituel de Maître Secret, Joabem a trahi l’engagement du 4ème : « La recherche du Devoir et la ferme volonté de l’accomplir quel qu’il soit, sans songer à une récompense, pour la seule satisfaction de la Conscience ».

Sentences du 4ème : Malheur à qui assume une charge qu’il ne peut porter ! Malheur à qui accepte légèrement des devoirs, et ensuite les néglige ! Et jusqu’à l’esprit même de la Loge de Perfection. Le Devoir est pour nous aussi inéluctable que la fatalité, aussi exigeant que la nécessité, aussi impératif que la destinée.

Au 10ème degré, Justice est rendue dans les formes, c’est-à-dire dans le sens. Tout y est régulier. « L’exécution de cette exécution » est un véritable chef-d’œuvre de compagnonnage ! Le châtiment des Mauvais CC s’accompagne d’ailleurs d’une variation symbolique sur le nombre 5 : 15 élus départ le 15ème jour arrivée le 20ème jour recherche durant 5 jours retour le 15ème jour exécution à la dixième heure. La batterie du grade est 5 coups réguliers, aussi régulier que l’accomplissement, c’est-à-dire l’exécution, de l’ouvre dont la portée vaut tant pour le profane que pour l’initié puisque : « les 3 têtes furent tranchées au bout de perches et montrées à fin d’exemple pour le peuple comme pour les ouvriers du temple ».

Enfin au 11ème Degré, la Quête des Élus s’achève et leur consécration les fait accéder  au…sacré. Après avoir contemplé les Tables de la Loi, gravées du doigt de Dieu et les objets précieux renfermés dans le tabernacle, abandonnant le poignard, ils sont armés de l’épée de Justice afin de guider les douze tribus d’Israël. A ce stade se produit un glissement : les 12 Élus ne construisent plus le Temple, ils n’ordonnent plus les pierres ni même les ouvriers initiés du chantier, mais ils ordonnent dans la hiérarchie, les douze tribus d’Israël, le peuple… « élu ». Les Élus des Douze surveillant les tribus (c’est un retour à l’humanité) n’est-ce pas le véritable but de l’Élu qui se doit d’être véridique (les choses doivent être lisibles noir sur blanc), précisons bien : non seulement un véritable homme (qui en « », comme Joabem l’a prouvé) mais un homme qui « est » vrai, en toutes circonstances : EMEREK. Quoiqu’il en soit, à l’issue de ces grades de Vengeance ou plutôt d’Élus, s’opère un glissement du Mythe de la Construction du Temple vers la Construction du peuple élu, emblème de l’Humanité retrouvée. Par la subtile alchimie de la « vengeance » (avec des guillemets), on passe ainsi du Bâtisseur au Chevalier Élu, ou plus exactement, l’un se superpose à l’autre et ceci est valable pour Joabem qui fait partie des Neuf puis des Quinze et pourquoi pas des Douze ?

III. NOIR OU BLANC : LA DEVISE : « VINCERE AUT MORI »

Devise : « VINCERE AUT MORI » ce n’est plus blanc et noir mais l’alternative d’un choix de vie.
« Vaincre ou Mourir » (impératif, certes, de conjugaison mais surtout moral, agissant en ce sens de : « La victoire ou la mort » (l’individu se doit d’être acteur). « Vivre en travaillant ou mourir en combattant », devise de mes ancêtres canuts sur leurs drapeaux noirs en 1831. Mythe de la condition humaine : Adam et Eve et le travail.

Mais cette devise renvoie surtout à « La Terreur et la Vertu », devise jacobine, chère à la Révolution Française. Permettez-moi de citer : Robespierre : « Non, Fouché, la mort n’est point un sommeil éternel. La mort est le commencement de l’immortalité. J’ai promis, il y a quelque temps, de laisser un testament redoutable aux oppresseurs du peuple. Je vais le publier dès ce moment avec l’indépendance qui convient à la situation où je me suis placé : je leur lègue la vérité terrible et la mort ! » Dernier Discours le 8 Thermidor an II (26 juillet 1794).

St Just (notre F ?) : « Les lois sont révolutionnaires ; ceux qui les exécutent ne le sont pas ! »
Rapport à la Convention (10 Octobre 1793).

« La Justice n’est pas clémence; elle est sévérité. Osez ! Ce mot renferme toute la politique de la Révolution ! »

Rapport à la Convention 8 ventôse, An II (26 Février 1794).

« Vincere aut Mori », c’est en fait la glorification de la vie, bien différent de l’inepte cri franquiste : « Vive la Mort », qui permit à Miguel De Unamuno de répondre au général franquiste Milla : « Il y a des circonstances où se taire est mentir. Je viens d’entendre un cri morbide et dénué de sens : Vive la Mort ! Vous vaincrez, parce que vous possédez plus de force brutale qu’il ne vous en faut. Mais vous ne convaincrez. Car, pour convaincre, il faudrait que vous persuadiez. Or, pour persuader, il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la Raison et le Droit dans la lutte ».

Au delà du funèbre, du macabre, n’est-ce pas la vie ou plutôt choisir sa vie, « élire un choix de vie » qui est fondamentalement en jeu dans ces degrés ? En dernier ressort notre seule réelle liberté d’homme ? Vivre c’est vaincre qui ou quoi ? Autrement dit : comment vivre ? C’est la question principale, puisqu’elle contient toutes les autres. Comment vivre d’une façon plus heureuse, plus sensée, plus libre ? Pour transformer le monde ? Pour se transformer soi ? L’un et l’autre, ou plus précisément l’un par l’autre. L’action est le chemin, mais qui ne vaut que par la pensée qui l’éclaire. C’est le travail de l’initié, travail initié dès l’apprentissage avec le Second Surveillant qui doit former l’Apprenti sans le déformer, ni le conformer, en veillant à ce qu’il vive comme il pense sinon, fatalement, il finira par penser comme il vit…NOIR OU BLANC ? CES GRADES N’INDUISENT-ILS PAS UNE SYMBOLIQUE DE l’ALTERNATIVE ?

IV. NOIR ET BLANC : LE RETOUR DE L’HUMANITÉ

Les tabliers sont noir, liseré de blanc, ou blanc, liseré de noir. En somme, Noir ET Blanc.
Les Élus des Douze surveillant les tribus, c’est en premier lieu un retour à l’humanité toute entière. C’est une explicitation de l’origine de l’humanité et le mythe des origines est lui-même indissociable de l’origine du mythe.  Rechercher une origine, c’est se prouver à soi-même la capacité de remonter le temps.

Les mythes, les légendes, les rites sont tous des transmetteurs de traditions, c’est-à-dire des « bâtisseurs » de continuité. Il s’agit bien sûr, de lutter contre la mort. D’opposer à la mortalité individuelle cette forme d’immortalité collective qui est celle de la continuité de la tribu, du clan, du groupe, mais aussi de la nation et même, en dernier ressort, de l’espèce !
La continuité, l’insertion dans une chaîne de causes qui s’engendrent les unes les autres à l’intérieur d’une tradition immémoriale, depuis le commencement, voilà l’origine de la quête des origines.

Nous sommes tous des « héritiers » du passé et n’en déplaise à notre F Pottier, pouvons-nous faire « table rase du passé » ? Les sciences affirment plus radicalement que jamais la dépendance des hommes à l’égard de ce qui les précède, les entoure et les suit. Ainsi, ma vie présente m’échappe à tout jamais dans la mesure où la chaîne des raisons qui me relient au passé est infinie, tant dans l’ordre collectif (histoire et sociologie) que dans l’ordre individuel (psychologie) (en quelque sorte, de « poussière d’étoiles » d’Hubert Reeves à « L’enfant est le père de l’adulte » de Freud). Je puis travailler à surmonter autant qu’il est possible cette dépendance, mais il faut que j’accepte son caractère interminable, l’impossibilité de mener cette volonté de maîtrise à son terme. Le caractère indéfini de la série des effets et des causes, nous invite à accepter l’idée que le « bout de la chaîne » nous échappe à jamais et qu’il est, par là même, rationnel de supposer sinon de l’irrationnel du moins de l’inconnu, du non-su, du non-maîtrisé.

Là, réside le Vrai (Emerek) et ceci est en germe depuis le 4ème degré : « Ne profanez pas le mot « Vérité » en acceptant le sens qu’en donnent les hommes et les institutions. La Vérité absolue réside dans l’inaccessible et l’inconnaissable. L’esprit humain en approche sans cesse, mais ne l’atteindra jamais. »

Le Cordon « Vincere aut Mori » est écrit comme une « danse macabre » médiévale (chaque lettre est une figuration de la mort, cette limite vers laquelle on tend inexorablement. Ainsi les Rituels sont-ils faits pour imprimer l’esprit et révéler le récipiendaire à lui-même et à ses FF de degré. Tout mythe, tout rite n’est-il pas une représentation de la Vie, puisque l’initiation n’est à tout prendre que l’expérience totale de la vie (individu/espèce, connu/inconnu) ?
Les origines peuvent être reconstituées, idéalisées, mythifiées, elles n’ont de pouvoir que si elles confèrent cette prérogative, partout et depuis toujours, recherchée : le sentiment d’une mission de continuité dans l’univers, comme dans l’ordre des choses et des hommes.
L’irruption du religieux (Tables de la Loi, tabernacle, …) m’a interpellé. A quel degré fallait-il prendre ce retour du divin? Au 1er ? Au 2ème ? Au 33ème ?

Et bien pour ma part, contrairement à la fresque de Michel Ange, au plafond de la Chapelle Sixtine, la main du FM n’est pas tournée vers la divinité mais vers l’Homme, à commencer le profane, cette pierre brute encore extérieure mais essentielle au devenir du  chantier. Si depuis le XVIIIème siècle, siècle des Lumières, Dieu a commencé à apparaître comme une « idée » de cet homme qu’il était censé avoir créé et qui, selon le mot de notre F Voltaire, « le lui a bien rendu », les problématiques éthiques les plus contemporaines en portent témoignage : c’est l’homme en tant que tel qui apparaît aujourd’hui comme sacré. Comment la question du sens de la vie se pose-t-elle, alors ?

NOIR OU BLANC ? Ou NOIR ET BLANC ? Voici l’alternative symbolique que posent ces grades d’Élus. N’est-ce pas là, l’idée d’une spiritualité laïque se redéployant à partir de l’homme lui-même et du mystère de sa liberté, qu’il peut vouer au mal radical, comme en témoigne ce XXème siècle finissant,  mais aussi à ces grandeurs qu’aucune analyse ne saurait épuiser.

V. LE RÔLE DE LA VIOLENCE.

Dans les Grades de Vengeance, on constate le déchaînement d’une violence issue de la souffrance (l’assassinat d’Hiram), qui ne paraît, au premier regard, ne pouvoir qu’engendrer, à nouveau de la violence. Et précisément, cette violence omniprésente, dans ces grades, est-elle à prendre au sens littéral ? Est-ce l’éloge de la peine de mort ? A défaut, de la loi du talion ? Ou l’approche d’un mythe ? En tout cas, c’est un déchirement moral, physique, social, qui engendre une souffrance générale : souffrance d’Hiram ; souffrance d’Abiram/Akiroph ; souffrance des 8 Maîtres ; souffrance de Joabem ; souffrance de Salomon ; souffrance de Maacha ; souffrance de Sterkin et Oterfus…jusqu’à la souffrance de leurs bourreaux…

Toutes ces souffrances, c’est toujours, d’une façon ou d’une autre, se mettre ou se remettre en question, c’est être questionné, c’est à dire, en dernier ressort, « torturé » (de Voltaire et l’affaire Calas à « La Question » d’Henri  Alleg).

A propos de supplice, les Mauvais Compagnons sont ouverts du pubis au sternum ! Je ne saurais oublier que j’ai rédigé cette Pl en étant moi-même plâtré depuis deux mois dans un corset -du sternum au pubis ! D’une certaine façon, la violence appelle la tolérance, à savoir, le seuil de ce que l’on peut supporter. Le funèbre des rites des grades de vengeance pose cette question-clé : jusqu’où peut-on tolérer ? Jusqu’où peut-on supporter ?

Il y a d’abord, dans la souffrance une présence à soi intolérable. Je ne puis mettre ma douleur à distance : à l’instant même où j’esquisse la fuite, la douleur m’a déjà rattrapé. C’est là le tragique de l’individu : ne pas pouvoir être autre ; c’est là, aussi, le tragique de la condition humaine : ne pas pouvoir ne pas être. Souffrir, c’est donc être coincé, bloqué, « acculé » dans le fait d’être, sans la possibilité d’en sortir, en fait, sans « possible » du tout. C’est là le supplice. Envahi par la douleur, l’homme, quel qu’il soit, approche de la passivité totale. Aussi, si dans la souffrance, il est impossible de ne pas être, il est également impossible d’être ! Cette réduction du corps à la chair, c’est l’envahissement par la conscience de ma « finitude », la présence de ma limite extrême.

Quelle est la fin des Mauvais Compagnons ? On expédie, non la justice, mais les suppliciés, par dessus les murailles, en effet : « Leurs cris et leurs gémissements étaient si lamentables qu’ils touchèrent la cour même de leurs bourreaux qui leur coupèrent la tête et jetèrent leurs corps par dessus les murailles ».
Toucher la cour des bourreaux ! Paradoxalement la souffrance de l’autre me renvoie à la fragilité de ma propre condition. La souffrance de l’autre me fait prendre conscience que nous sommes tous semblables et le bourreau éprouve la souffrance du supplicié, non pas, évidemment, qu’il souffre sa souffrance (ce qui est impossible) mais, qu’il souffre à travers sa souffrance, la condition souffrante des hommes. Paradoxalement, ces Grades de vengeance ne manifesteraient-ils pas, non l’Amour de la Violence, mais bien plutôt la Violence de l’Amour ?

CONCLUSION

Au terme de cette Pl, l’Élu ne prévaudrait-il pas sur la Vengeance d’Hiram ? Si l’on regarde le cheminement des grades précédents (Maître Secret, Maître Parfait, Secrétaire Intime, Prévôt et Juge, Intendant des Bâtiments), ne passerait-on pas de la Connaissance de la Construction à la Construction de la Connaissance ?  L’important n’est plus seulement le Maître d’oeuvre ou d’ouvrage, l’essentiel ne deviendrait-il pas l’Oeuvre ?

L’Amour et la Vérité, ou plutôt ce qui les fonde, n’apparaissent-ils pas alors, comme un nouvel axe de recherche ou plus exactement une nouvelle perspective (à l’image des tentures de L spécifiques à chaque Grade) ?

L’Harmonie n’est pas la Perfection mais le perfectionnement, c’est à dire, tout à la fois, le but et le moyen : ainsi, on pénètre par le 9ème degré, via la Vengeance et on le quitte en Chevalier Élu, via l’Amour.

A l’issue de « La Flûte enchantée », Sarastro, qui a éloigné le Maure (le Noir, ne l’oublions pas !), promet à Pamina qui plaide en faveur de sa mère qu’il ne songe nullement à se venger : « Dans les murs de ce temple, nous ignorons la pensée de vengeance, c’est par l’amour et non la vengeance que l’on peut atteindre le bonheur ». Chaque soir, dans les derniers jours de son agonie, Mozart, montre en main, suivait mentalement le déroulement de « La Flûte enchantée ». Avant de perdre connaissance, peut-être s’est-il chanté en lui-même, ce qu’il fait chanter à Tamino et Pamina, lors de leur dernière épreuve : « Par la force de la musique, nous avancerons joyeux à travers la sombre nuit de la mort » ?
Ce qui, en ultime conclusion, nous ramène à la devise du 14ème Grade : « Virtus junxit, mors separabit » (« La Vertu unit, la mort sépare »).
Et à la devise de ce dernier Tablier de Maître, puisque la L de Perfection n’est-elle pas tournée vers la L bleue ? : « Qui était Roi ? Qui était Mendiant ? »

J’ai dit TFPGM

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