Mon travail et mon zèle m’ont mérité ce grade
D∴ F∴
Nous sommes au dixième degré de notre démarche initiatique lorsque se fait cette affirmation. Quel doit être le stade d’avancement de notre réflexion, quels sont les moyens mis à notre disposition pour que la réflexion progresse ? Est-ce que l’utilisation que j’en ai fait donné satisfaction ? Pour pouvoir apprécier ce que peuvent être les éléments de réponse, je ne peux que me retourner sur ma démarche et tenter de comprendre quelle a été mon assimilation du contenu des degrés précédents.
Au neuvième degré, il est question de vengeance, de violence, pour aboutir à la notion de justice évoquée au dixième degré. Pour mieux saisir l’idée sous le symbole, il faut recentrer le but. Nous sommes ici car nous avons choisi de donner du sens à notre vie en tentant d’approcher le sens de la vie. Nous avons fait ce choix qui est devenu un devoir. Symboliquement notre rituel précise : la recherche de la parole perdue, c’est la quête du devoir complet. Notre recherche se fait à deux niveaux, l’un individuel, l’autre collectif. Concernant notre démarche individuelle, elle est avant tout intuitive. Ce qui la rend sur le fond extrêmement personnel, car toute empreinte de notre personnalité avec ses valeurs éducatives et culturelles. Nous avons chacun nos propres représentations sur la notion de sens à donner à notre démarche et aussi nos propres entraves pour aboutir.
Cette dimension personnelle se retrouve dans le symbolisme de la caverne qui prend ici toute sa valeur. Il s’agit de poursuivre l’introspection à la recherche des mauvais compagnons. Quant à la violence contenue dans le récit du mythe, ce qui de prime abord peut surprendre, elle symbolise l’extermination des mauvais compagnons comme un devoir de justice. Les éléments en l’état semblent simples. Pourtant, j’entends le rituel me dire qu’il est parfois plus facile de faire son devoir que de le connaître. Ceci n’est pas l’expression d’un doute, mais la mesure d’une difficulté.
L’instruction du dixième degré précise : il faut exercer la justice sans faiblesse, d’un cœur purifié de toute haine. Le terme justice implique aussi celui d’honnêteté. Ce qui m’oblige à dire que l’identification de nos mauvais compagnons peut être plus aisée que leur élimination ô combien plus ardue. Alors mes frères, s’agit-il seulement de les identifier et ayant compris leur capacité de nuisance, il suffirait d’en atténuer la portée pour s’en accommoder dans la recherche d’un équilibre satisfaisant. Cela accrédite le fait qu’il y ait en nous le bon et le mauvais et que notre tâche quotidienne est d’écarter constamment le second pour laisser place au premier. A la lecture que je fais du rituel, je crois comprendre qu’on peut espérer, après avoir porté un coup définitif à nos mauvais compagnons, que la lumière puisse elle aussi s’imposer de manière définitive. Le chantier peut apparaître irrationnel dans ses proportions, mais il me semble tout à fait représentatif du rôle symbolique fondamental de la caverne et de son aspect introspectif.
Quelle est la place du travail collectif dans cette recherche de spiritualité ? Si je m’en réfère au symbolisme du rituel, elle est tout simplement vitale ; puisque sans la demande de pardon obtenue par les huit autres élus SALOMON faisait exécuter JOHABEN. Le salut est donc le résultat d’une démarche collective. La vie maçonnique toute entière se fonde évidemment sur ce principe. C’est ensemble que nous avançons, c’est ensemble que nous donnons vie au rituel, notre regard est porté dans la même direction. Dans le Temple tout ceci est rendu possible malgré nos individualités qui nous différencient considérablement et malgré qu’au quotidien nos chemins soient parfois bien éloignés. Pour parler du quotidien dans le monde profane, lorsque l’on entend des personnalités, éminentes dans leur domaine, telles que Yves Coppens et Albert Jacquard, lorsqu’ils s’expriment sur l’humanité, leurs propos contiennent finalement le même message : ce qui compte pour l’individu, c’est sa rencontre avec les autres. Elle va systématiquement l’enrichir, elle lui permettra de dépasser ses incapacités personnelles. Chacun dans sa quête va éclairer l’autre. Il apparaît donc que ce sont nos rencontres qui font que nous avons envie de nous dépasser et qui, finalement, nous donnent notre véritable dimension.
Mais n’y a t’il pas d’ambiguïté, et c’est ce qui pourrait expliquer les difficultés de réalisation ? Car, si on revient à la source de notre quête, elle est très personnelle. Nous cherchons à mettre en évidence quelque chose qui est en nous. Pour y parvenir il a fallu qu’un jour nous soyons éveillé, que nous prenions conscience d’un état de latence qui ne demandait qu’à se transformer. Et enfin, il a fallu que nous ayons la volonté de réaliser cette transformation. Si on observe les entraves qui jalonnent notre chemin initiatique, certaines prennent leurs sources dans notre vie sociale. Notre travail consiste à éviter qu’elles trouvent écho en nous pour que cesse l’interaction négative entre ce qui est interne et ce qui est externe. Ainsi les mauvais compagnons se trouvent éliminés, ainsi se constitue l’idée de vengeance, et de justice sans haine, car avec la volonté de faire triompher le bien.
Si je reviens à l’énoncé de mon sujet, je trouve le mot « mérite » auquel se substitue, je crois, le mot « dignité ». Il convient de faire la distinction entre mérite et dignité.
Je pense que les éléments d’appréciation du mérite d’une personne lui sont externes. Je ne pense pas qu’à titre personnel on puisse revendiquer au nom de son propre mérite une quelconque récompense. C’est l’assemblée qui décide, avec ses critères propres et cela est très bien ainsi, car l’ordre est établi.
La dignité, par contre, trouve ses critères objectifs dans nos attitudes, ce qui n’est pas observable, ou en faible partie, mais qui se fonde sur nos valeurs profondes. A notre entrée dans le Temple, nous n’étions ni nus ni vêtus, mais dignes. Ces valeurs restent aujourd’hui les mêmes que les préalables à notre initiation, certainement même encore renforcées. Elles peuvent être simples, pourvu qu’elles soient sincères et en dehors de tout faux semblant. Ce mot dignité est pour moi sur ce thème le plus important. Il symbolise la conformité de l’esprit et de la lettre, il concilie la voie du cœur et de la raison. Bien qu’il soit induit dans la démarche, pour en évaluer la portée, il nous faut aller au delà des apparences et chercher ce que les yeux ne peuvent pas voir. Nous savons que la vérité est inaccessible, par contre tout ce qui tend à nous en approcher, nous rapproche aussi de notre vérité. C’est donc le chemin parcouru qui devient l’unité de valeur.
Alors, mon travail et mon zèle m’ont-ils mérité ce grade ? A ce stade du dixième degré de notre rite, il me paraît évident que j’en suis aux préparatifs de la véritable construction. La question est tout de même d’une extrême importance car l’édifice devra reposer sur des bases solides pour que surgisse ensuite l’homme vrai. Pour y parvenir il faudra de la curiosité, de l’audace et la persévérance, car comme dans le symbole ce qui est important, c’est ce qui ne se voit pas, ce qui est absent. C’est peut être pour cela qu’on peut dire qu’être Franc-Maçon c’est avant tout un état d’esprit. Encore faut-il être un maçon accompli.
J’ai dit G M ARCH.