La Vengeance
Y∴ B∴
Il y a 20 ans que la Loge Franche Amitié m’élevait au grade de Maître. Ce jour là, c’est bien malgré moi que je jouais le rôle d’un héros et qui, jusque là, m’était totalement inconnu.
Et si un homme d’exception venait d’être assassiné, peu de choses étaient dites sur les assassins si ce n’est que se sont trois mauvais compagnons. Et le fait qu’ils disparaissent mystérieusement des rituels me posaient de nombreuses interrogations.
Il va falloir que j’attende le neuvième degré pour obtenir certaines réponses et accéder à une véritable paix intérieure pour éradiquer complètement mes vieux démons, car pour avoir connu le goût de la vengeance, je sais que celui-ci ne s’efface jamais totalement. Alors, replongeons-nous tout d’abord dans la légende.
Les cherchants retrouvèrent la tombe d’Hiram. Mais Salomon ne pouvait admettre que la mort d’Hiram restât impunie. Aussi, donna-t-il l’ordre de poursuivre les meurtriers et promit-il une haute récompense à celui qui les ramènerait.
Un jour, un étranger vint informer Salomon qu’il connaissait l’endroit où s’était réfugié l’un des assassins d’Hiram Abi et qu’il offrait de l’y conduire.
Tous les Maîtres, se déclarèrent prêts à l’accompagner. Mais Salomon déclara que neuf Maîtres y suffiraient et il tirât au sort ceux qui allaient accompagner l’Inconnu…
Il leur ordonna de suivre l’étranger vers la caverne où le meurtrier ABIRAM, s’était réfugié et de le ramener. Les Neuf se mirent en route. Pendant un certain temps, ils marchèrent ensemble. Mais l’un d’entre eux nommé Johaben, brûlant d’impatience et assoiffé de vengeance, devança les autres et pénétra le premier dans la caverne.
A la lumière d’une lampe qui y brûlait, il vit le meurtrier se reposant, un poignard à ses pieds. Oubliant les instructions de Salomon, Johaben se saisit du poignard et frappa au cœur le meurtrier. Mais avant d’expirer le criminel dans son dernier souffle prononça le mot Neka qui en hébreu signifie « je suis frappé ».
A cela, Johaben lui répondit Nekam qui signifie « Vengeance ». Nekam et Neka sont ainsi devenus les deux mots sacrés du 9ème degré.
Après quoi, Johaben lui coupa la tête et étancha sa soif à la fontaine qui coulait dans la caverne.
Ses Frères le rejoignirent. Voyant la tête coupée du traître, ils lui reprochèrent d’avoir, par excès de zèle, commis une faute en tuant le criminel, lui épargnant ainsi le supplice que Salomon avait décidé de lui infliger. Ils lui dirent que le Roi ne lui pardonnerait pas cette désobéissance à ses ordres, et voudrait certainement l’en punir, mais qu’ils tenteraient d’intercéder en sa faveur. Puis, ils burent à leur tour l’eau de la fontaine. Ils retournèrent vers Jérusalem, Johaben portant la tête du meurtrier.
La légende du grade, brièvement résumée, nous restitue d’entrée les différents éléments symboliques de ce neuvième degré, évoquant la recherche des meurtriers d’Hiram. Nous y retrouvons Johaben et la caverne qui est masquée par un buisson et où s’y trouve une lampe, un poignard, une fontaine et…le meurtrier.
Tout d’abord, Johaben, qui est le secrétaire intime du 6ème degré, et qui a déjà été sauvé de la mort grâce à son zèle et sa loyauté, fait parti des 9 élus. Pour la deuxième fois, il va faire preuve d’initiative personnelle, d’audace mais en se voulant justicier, il va se transformer en meurtrier, même s’il s’estime dans son bon droit.
Pour commettre cet acte, il se sert du poignard au manche d’or et à la lame d’argent du criminel assoupi. Johaben ne se comporte plus en Maître et ne mérite pas d’être un élu. En frappant l’assassin d’Hiram au cœur qui représente notre propre centre vitale, avant de lui trancher la tête, Johaben démontre par ce geste de séparation de l’essence de l’esprit à la matière, qu’est la substance du corps, c’est ainsi séparer le profane du sacré et tuer toutes nos certitudes.
Par delà ce geste bestial, il nous faut comprendre que la vengeance aveugle qui parfois nous guide n’est qu’un acte de pulsion personnel, mais en aucun cas un acte de justice.
Notre rituel, par les petits pas rapides nous rappelle que tous nos actes pris dans la précipitation sont comme la colère une bien mauvaise conseillère.
Le lieu où se déroule l’acte de vengeance est La caverne, représentant le centre de l’être, son cœur, sa vie intérieure et sacrée. Différents mots m’évoquent la caverne : silence, refuge, cœur, centre, régénération. Mais également effroi, enfermement, ténèbres. C’est le symbole de l’inconscient et de ses dangers. Tout est en elle, comme d’ailleurs tout est en l’homme : le bon et le mauvais, la naissance et la mort, l’ombre et la lumière, l’illusion et la réalité. La caverne est clairement une invitation à descendre dans les profondeurs de soi et dans mon cas représente mon propre inconscient, là où se terrent mes tyrans intérieurs.
Pour avoir étudié et approfondi tous les symboles, de ce chapitre de la légende, et ils sont nombreux, je suis passé par le grade de Maître Elus des Neufs car « le sort en a décidé et la caverne m’est connue ». J’ai pris conscience de la façon par laquelle je devais tuer ce vieil homme sommeillant en moi pour construire l’être intérieur nouveau, mais j’ai eu du mal à affronter et à accepter cette réalité. Si je sais que le Saint des Saints est en moi, j’ai su aussi que les trois mauvais compagnons que je voulais châtier y étaient également. J’étais par là le meurtrier du Maître Hiram.
Or le paradoxe, c’est que Johaben, de par son attitude et son acte inqualifiable va être pardonné par Salomon et va même rechercher les deux autres meurtriers du maître Hiram, alors que le mauvais compagnon que je représentais par la Haine qui m’habitait est tué dans son sommeil et apparait ainsi en victime face à la vengeance.
La légende du grade, brièvement résumée, nous restitue d’entrée les différents éléments symboliques de ce neuvième degré, évoquant la recherche des meurtriers d’Hiram.
Mais un jour, en d’autres lieux et en d’autres temps, je vous ai dit que mon voyage initiatique représentait symboliquement un train omnibus avec tous ses wagons symbolisant chaque grade. Et le bruit assourdissant de ce train vient encore aujourd’hui réveiller mes vieux démons dont je viens de vous parler. Alors, mes FF et mes SS, montez avec moi et préparer vous à un très long voyage. Plus loin, encore, nous remontons le temps. Encore et toujours. Nous y somme, regardez !
C’était l’année de mes quinze ans. Cette année là, Adamo chantait « tombe la neige » et Johnny « le temps des copains ».C’était le temps de l’insouciance et avec mes deux cousins, Gilbert et Philippe, nous nous trouvions dans ce magnifique petit village belge, au cœur de la forêt ardennaise. Le ciel était bleu, l’air embaumait les saveurs de l’été, les gens riaient autour de nous. Accoudé sur le zinc de ce bistrot wallon, le goût de la bière trappiste avait celui du bonheur.
Tout à notre joie de se retrouver, nous ne nous sommes pas aperçu que l’atmosphère du lieu changeait imperceptiblement, sans bruit et surtout très lentement. Et puis, sans savoir pourquoi ni comment, je me suis retrouvé sur le trottoir, en compagnie de mon cousin Gilbert et surtout avec tous les clients, qui, il y a quelques instants encore, partageaient leur pagaille familiale de ce beau dimanche d’été.
La porte de l’auberge avait été fermée à clef dans notre dos et les rideaux tirés. Nous étions là, le verre de bière encore à la main, tous, très surpris, abasourdis par une situation qui nous échappait complètement, lorsque je m’aperçu que Philippe n’était pas sur le trottoir. Alors, rempli d’un doute irraisonné, j’attrapais la poignée de la porte, la secouais et malgré tous mes efforts, celle-ci résistait jusqu’au moment où une main de l’intérieur nous redonnait l’entrée du café.
Tout d’abord, à travers les nuages bleutés de la fumée de cigarette, je n’aperçu que les visages fermés d’une dizaine de personnes que je dévisageais un par un, cherchant à expliquer ma surprise et cherchant mon cousin. Et ce n’est qu’après quelques pas que je le vis, allongé sur le sol, la tête fracassé à coup de canettes de bière et gisant dans une mare de sang.
Alors, en une seconde, le monde s’écroule, le temps se fige, ma bouche s’assécha, bloquant des milliers de mots qui tourbillonnaient dans mon cerveau et qui demandaient tous à sortir en même temps. Quand la bousculade initiale des exclamations se fit dispersée, quand mes pensées chaotiques se retirèrent comme une vague qui reflue, il ne me resta qu’un immense vide en moi. Ce qui s’est passé ensuite ce jour là, je ne m’en souviens plus. Mais la haine n’arrive pas immédiatement. Pour l’avoir connue, c’est plus tard dans la soirée, alors rentré au village que tout dans mon être explosa. La haine faisait maintenant place à une vengeance féroce, tant qu’avec quelques jeunes du village, alerté par la terrible nouvelle, nous avions décidés d’aller incendier ce nid d’assassins. Mais les adultes, mis au courant, nous arrêtèrent bien sûr, sur les lieux du crime. Cette nuit là, combien de mains se sont baignées dans mes larmes, caressant mon visage, combien de baisers ont mêlés leurs larmes aux miennes, sur mes joues inondées. Mon cousin Philippe a été assassiné parce qu’il était noir. Je n’ai jamais connu le nom du meurtrier, mais je sais aujourd’hui que le grand coupable a été le racisme.
Alors, mes FF et mes SS, la question depuis la connaissance du mythe d’Hiram a été de trouver le courage et le désir d’éradiquer les fantômes de certitudes et de rancœurs aux relents de haine inassouvie, qui hantaient le vieil Homme qui sommeille encore au fond de mon Moi intérieur.
Le travail auquel m’invite le « Nekam » est beaucoup plus ardu et plus enrichissant aujourd’hui que celui consistant à chercher et à châtier sauvagement l’assassin de l’époque. En homme plus éclairé, prenant de la distance et conduit par la raison, ma vision vengeresse d’antan, si elle n’a pas disparue mais c’est tout simplement endormie et le jugement qui a envoyé l’assassin à la prison d’Arlon, jugement en bonne et due forme m’apparait beaucoup plus juste.
Mais cet abandon du goût de la vengeance ne s’est pas fait tout seul. Pendant des années après mon accession au grade de Maître, le souvenir de ce triste passé toujours me hantait, et petit à petit une décision a été prise, une prise de conscience que maintenant je suis différent, le passé est terminé et une nouvelle façon de me comporter doit naître. La sanction infligée n’est plus alors de l’ordre de la vengeance aveugle mais d’une punition juste qui prend un caractère sacré.
Je m’accepte tel que je suis, je me suis libéré de mes vices et passions destructeurs. Je comprends néanmoins que mes mauvais compagnons sont toujours là, sous contrôle, mais sommeillant. Par le jeu des diverses substitutions (tantôt JOHABEN, tantôt HABIRAM le meurtrier) je me pardonne pour casser le cycle vengeance – punition. J’ai compris bien plus tard que la vengeance ressentie ce jour là était quelque part le sentiment de vouloir effacer la souffrance et la douleur ressenties lors de cette journée funeste. J’ai maintenant le sentiment d’avoir acquis, sans prétention aucune, une infime parcelle de sagesse, car celui qui n’a pas connu la haine ignore le goût amer de la vengeance.
Je prends en charge la responsabilité de l’inexcusable, mais n’oublie pas, je reste vigilant. Le pardon permet la conciliation. Je ne suis plus habité par aucune haine, je suis en paix avec moi-même et je repousse l’animalité présente en moi. C’est l’ouverture du cœur et le fait de s’aimer un peu plus permet d’aimer les autres, bien davantage… Néanmoins, celui qui pardonne n’ignore pas le désir de vengeance, mais il décide de le surmonter et de le surpasser. C’est pour cela que le pardon demande un grand courage, et, avec effroi, je sais maintenant qu’il est pour moi très difficile de pardonner, même si plus aucun désir de vengeance ne m’habite. Mais ceci, est une autre histoire !
Maintenant, mes FF\ et mes SS\, descendez et laissez moi continuer seul mon chemin, dans ce petit train bruyant, qui m’emmène là bas, vers mon ultime gare…mais dans bien longtemps, j’espère.
J’ai dit, Sublime Grand Maître