12° #409012

Le génie parle en moi…le génie se tait

Auteur:

J∴ M∴ M∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

C’est par ces 2 phrases qu’est délimité l’espace temps de la tenue au 12ème degré. C’est avec la 1ère de ces phrases que nous quittons le monde profane.

Quand « le génie parle… » les travaux sont ouverts, nous avons opéré une rupture avec l’agitation extérieure, avec nos préoccupations quotidiennes pour entrer dans un monde intemporel, un espace-temps propice à l’écoute et à l’échange, l’ archi-loge peut alors devenir un « laboratoire d’idées », un véritable « athanor ».

« le génie parle en moi… »

J’aime cette phrase…

…et pour qu’elle ne demeure pas une phrase répétée 10 fois par an dans le rituel ; je me suis demandée de quelle nature pouvait bien être « ce génie » qui subrepticement, furtivement, à mon insu presque, pouvait parler en moi, ce qu’il avait à dire, et ce que je faisais de ce qu’il m’avait dit quand il s’était tû.

Bien entendu, devant un tel travail : traditionnelles références aux dictionnaires : litanie de définitions avec leurs étymologies grecques, latines.., que je vous épargnerai, en particulier le ramassis que l’on trouve sur wikipédia !

Je partirai donc du sens usuel, le plus banal :

le génie est l’ensemble des dispositions naturelles remarquables qui rendent capables de concevoir, de créer, d’inventer des choses d’une qualité exceptionnelle
– ou encore, le génie est une aptitude supérieure de l’esprit qui élève une personne au dessus de la commune mesure.

Toutefois, je saupoudrerai ma réflexion des notions tellement riches données par Diderot, dans son article de l’Encyclopédie que je peux résumer ainsi : l’étendue de l’esprit, le force de l’imagination et l’activité de l’âme, voilà ce qu’est le génie. Avec cet article, comme dans bien d’autres domaines Diderot annonce l’avenir.

Posé sur le plateau, l’étui de mathématique, renfermant 7 instruments : une équerre, 3 compas, une règle, un fil à plomb et un rapporteur, me forcerait à penser qu’il s’agit du génie mathématique. C’est Euclide, je crois, qui considérait la géométrie comme « science première », sans doute parce que le carré est symbole de la Terre et de l’Univers, parce que le cercle évoque le ciel et la forme des luminaires, enfin parce que le triangle est symbole de spiritualité et d’ascension.

Pourquoi, le génie – qui vient parler en moi certains samedi après-midi – ne me semble-t-il pas être de cette nature-là ? Parce que les maths et moi n’avons jamais été très en phase ? Sans doute ! Il aurait fallu qu’il me parle bien plus tôt,le génie, au moment de l’asymptote oblique…mais surtout parce ce que, à mes yeux, les mathématiques n’ont pas un enracinement décisif dans le réel et leurs constructions sont complètement abstraites.

La solution au problème du fondement des mathématiques pourrait venir de la logique, les mathématiciens eux-mêmes ont essayé d’asseoir leur discipline sur des fondements rigoureux mais ils se sont heurtés à la nature même des « objets » mathématiques.

Les nombres, les figures géométriques,les équations n’existent pas à proprement parler dans la réalité, ainsi compter trois arbres c’est possible, contourner un lac de forme ronde est possible mais ces 2 actions ne me font ni rencontrer le chiffre 3 ni un cercle.

Platon dans La République s’interrogeait déjà sur l’existence des « êtres » ou « objets » mathématiques :

« Tu n’ignores pas, je pense, que ceux qui s’occupent de géométrie, d’arithmétique et autres sciences supposent le pair et l’impair, les figures, 3 espèces d’angles et autres choses analogues suivant l’objet de leur recherche, qu’ils les traitent comme choses connues, et, quand ils ont fait des hypothèses […] ils estiment qu’elles sont évidentes à tous les esprits. Enfin, partant de ces hypothèses ils aboutissent à la démonstration qu’ils s’étaient mis en tête de chercher.

Oui, dit-il, cela, je le sais.

Tu sais aussi qu’ils se servent de figures visibles, qu’ils raisonnent sur ces figures. […] Toutes ces figures qu’ils dessinent ils les emploient comme si c’était aussi des images, pour arriver à voir ces objets supérieurs qu’on aperçoit que par la pensée ».

Husserl disait encore : « Le géomètre, lorsqu’il trace au tableau des figures, forme des traits qui existent en fait sur le tableau qui existe en fait ». Mais au delà du geste physique de dessiner, au delà de l’expérience de la figure dessinée, que reste-t-il une fois le tableau effacé ?

Et, plus proche de nous Jean Toussaint Desanti, mort voici 5 ou 6 ans, [ qques mots sur Jean Toussaint Desanti que j’ai eu le privilège d’écouter à la Sorbonne. Il est, pour moi, l’un des plus grands philosophes et épistémologues français. Il voulait réaliser une histoire de l’engendrement des systèmes de pensée.  J’aimais ces écrits parce qu’il s’efforçait de mêler mathématique, phénoménologie, pensée grecque et…accent corse ! Il était attaché en matière de recherche à allier transmission et impulsion, je n’étais pas encore F Maç mais cette démarche me séduisait, et c’est encore pour moi un de mes objectifs maçonniques. A sa mort, un journaliste du monde lui a collé l’épithète « d’expérimentateur de l’existence », belle expression au regard d’ F M.

Donc J-T Desanti affirmait que les mathématiques « ne sont ni du ciel ni de la terre », il voulait dire par là qu’il n’existe nulle part un univers mathématique.

Il précisait ainsi son idée, : « Je ne dirai pas de Margot qu’elle a rencontré 3 capitaines ». Non ! Elle a rencontré des capitaines. Elle les a comptés. Ils étaient troism et concluait « qu’il importe d’apprendre à penser comme réels, bien qu’ils ne le soient pas à la manière des clous ou des hiboux, ces sortes d’objets qui n’ont de statut que relationnel et ne sont accessibles que dans le système des possibilités réglées par les relations qui les définissent ».

Cette interrogation sur la nature des objets mathématiques renvoie à une interrogation plus fondamentale qui est celle de leur construction.En d’autres termes d’où viennent ces outils à la fois totalement abstraits mais étonnamment utiles dans la réalité. Nous avons tous en mémoire des trains qui se croisent, des baignoires qui se remplissent avec des robinets d’où coulent 3 gouttes d’eau toutes les 5 minutes… Donc, compter, mesurer, calculer sont bien des opérations qui permettent de résoudre des problèmes pratiques.

Pour poursuivre ma réflexion, ce ne sont pas tant les objets mathématiques qui constituent un problème que la nature des opérations que l’on effectue avec eux.

Je crois qu’on dit des mathématiques qu’elles sont une science hypothéticodéductive, c’est à dire un domaine du savoir dans lequel tout ce qui est établi procède d’enchaînements déductifs.

Descartes parlait de « ces longues chaînes de raisons » qui ont la caractéristique de s’enraciner dans des vérités posées par hypothèse = les axiomes ou/et les postulats. Et de constituer la vérification de ces hypothèses. Un tel type de construction pourrait servir de modèle à la recherche de la vérité. En fait, on peut dire que les mathématiques « s’autoproduisent » : l’invention de nouveaux enchaînements démonstratifs entraînent la construction de nouveau objets et l’ effectuation de nouvelles opérations. J’avoue que si même les maths et moi n’avons jamais été très en phase, ce type de construction du savoir me convient.

Mais revenons dans l’archi loge : et appliquons ce type de raisonnement : l’étui posé devant moi me rappelle que le G M A doit connaître les mathématiques et savoir se servir du compas.

Le compas sert à tracer le cercle qui comprend le Centre et la Circonférence.
Le Centre représente l’Esprit humain, siège de la Connaissances.
La Circonférence représente le champ des connaissances humaines.

Alors les Mathématiques rejoignent la Philosophie.

Souvenons-nous, c’est au VIème av J C. Que les mathématiques, et son corollaire, la logique, ont connu un développement décisif,au même moment que la philosophie.

Coïncidence dans le temps, mais coïncidence aussi dans les raisons, en effet on s’efforce désormais d’expliquer le monde de façon rationnelle par la philosophie, la logique et les mathématiques, et non plus par Dieu (un ou plusieurs…)

D’ailleurs, le terme λόγός désigne à la fois la raison, le discours et le calcul ; par extension le λόγός désigne tout ce qui concerne la réfléxion sur la connaissance. Notons que la langue française, rend souvent synonymes logique et rationnel. Et, dans l’Antiquité, mathématique et philosophie étaient, 2 termes synonymes de Sagesse.

Le « génie qui parle en moi certain samedi après midi..aurait bien quelque chose à voir avec la philosophie… Parce que le terme renferme le double sens de Sagesse et de Savoir. Si la philosophie est tout d’abord « l’amour de la sagesse » on ne peut élaborer une règle de vie pour adopter une attitude réfléchie et responsable que si l’on a conduit une réflexion critique et une interrogation sur les principes de la connaissance de la réalité et les finalités de l’action humaine. La philosophie repose sur l’expérience concrète et, …c’est ça qui me parle !

Avant 1968, quand j’ai passé mon Bac existaient en Terminale les classes de Mathématique élémentaire, Philosophie et Sciences expérimentales. Ces 3 domaines pouvaient représenter la connaissance, le savoir pour un « honnête homme » des années 60. Mais, ces distinctions au regard de la Connaissance à acquérir en Maçonnerie relèvent de l’image d’ Epinal.

Refusons la philosophie des professeurs, constituée d’un ensemble de lieux communs qui forment,en fait,l’idéologie dominante actuelle.

Regardons celle de Socrate et Platon. Ils aspiraient à la Sagesse mais ne prétendaient pas la posséder. Et, il ne faut pas confondre Sagesse et omniscience.

Dans Le Banquet, Platon s’adressant à son interlocutrice Diotime, l’explique bien : « Aucun des dieux ne philosophe et ne désire devenir savant, car il l’est ; et, en général, si l’on est savant, on ne philosophe pas ». Les ignorants non plus ne philosophent pas car n’ayant ni beauté, ni bonté, ni science ils s’en croient suffisamment pourvus. Or, quand on ne croit pas manquer d’une chose, on ne la désire pas.

Pour ces fondateurs, la philosophie est une remise en cause du fondement de ce que nous avançons dans nos discours. En d’autres termes : qu’est ce qui nous permet d’affirmer telle ou telle autre chose dans tel ou tel domaine ? La philosophie implique une réflexion critique sur le sujet pensant lui-même, selon la formule : γνωτι σεαύτον =connais toi toi même.

Si elle met à jour des apories, des problèmes insolubles, cela ne contredit pas sa finalité, bien au contraire, c’est l’essence même du philosopher = comprendre notre rapport à l’être et au monde. Mais il y a un problème ! Supposons quelqu’un qui ne veut pas entrer dans ce discours quelqu’un qui ait le courage de dire « mais moi je m’en fous de ce que tu me racontes ! »

C’est ça qui est intéressant !

La solution de Platon est d’établir qu’il existe des idées universelles dans un monde que le regard ne voit pas, mais qui s’imposent un jour ou l’autre à l’idée de tous. On cherche alors un discours universel que tout le monde peut recevoir et que chacun devrait accepter au nom de la Raison. Pourquoi pas ?

Car peut-on affirmer qu’il existe des connaissances « à priori », c’est à dire entièrement et uniquement produites par la Raison ?

La nature et les choses de la nature sont muettes, seule la curiosité humaine peut les faire parler. Le vrai problème sera alors de lui poser les bonnes questions, mais forcer la nature à répondre à nos questions n’est intéressant que si l’on suppose qu’il y a bien quelque chose à comprendre. La terre tournait autour du soleil bien avant que Copernic ne l’affirme !

Et, n’oublions pas que la vérité scientifique n’est jamais définitive, preuve en est que les théories ont une histoire. L’ordre de l’univers change peu ; en revanche, sa connaissance n’est qu’une succession d’erreurs corrigées et de vérités provisoires. Et c’est aussi ça qui me plaît.

Fini, le « Cogito ergo sum » de Descartes, je pense donc je suis, il faut admettre la possibilité d’une vérité ou d’une objectivité qui dépasse la sphère de ma propre croyance. Ce qui est vrai de moi, ici, dans cette archi loge vaut aussi pour tous les autre GMA présents. Toutefois, les connaissances que chacun s’efforce de délivrer au travers de ses planches accède à nos consciences de façon différente, avec des modes d’appréhension différents, et avec des degrés de clarté différents. En dépit de tout cela, nous devons nous comprendre. Sans les autres, le monde serait réduit au point de vue que j’en ai, c’est la présence des autres qui donne au monde une épaisseur et un relief.

Condorcet – encore un qui siège dans mon Panthéon perso– résumait l’idéal des philosophes de son siècle par ces 3 mots « raison- tolérance – humanité » [in Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain]

Et, ça, ça me plaît. S’il y a « un génie qui parle en moi…certains samedi après midi…c’est ça qu’il me dit ».

En philosophie, on n’a pas affaire à un champ structuré, comme l’est une archi-loge, mais à des individus isolés, qui bien souvent ne sont pas philosophes de métier, mais ont des opinions philosophiques, comme les G M A de cette archi-loge.

En tout temps, la philosophie a servi à rendre cohérente une position matérialiste ou idéaliste, mais elle n’affiche pas de normes de discours et l’arbitrage du réel n’existe pas.

Contrairement au monde des sciences, où les luttes de clans et de laboratoires se terminent par ce que P Bourdieu nommait « l’arbitrage du réel » (dans Science de la science et reflexivité) la philosophie ne livre ni consignes, ni modèles, pas même d’indications de chemin à suivre. C’est ça aussi qui me plaît…

La philosophie est une conception générale de l’univers, un ensemble (+ ou – cohérent) d’opinions, une sagesse individuelle ou collective,mais c’est aussi et surtout,pour moi, la recherche de la vérité et ce dans un débat de l’esprit avec lui-même.

Aristote disait qu’elle est la science des 1ers principes et des 1ères causes, il la nommait d’ailleurs « science de l’Universel » ou « science maîtresse ».

Je ne parlerai pas du génie comme explication du processus de la création artistique, ni du souffle des Muses…

Je ne commenterai pas non plus les propos de certains artistes déclarant que la création s’accomplit en eux, mais sans eux.

Je n’essaierai pas disséquer cette force mystérieuse qui dicta à Mozart son Requiem, qui transforma le quotidien par le regard de Magritte, qui fit jouer Rostropovitch voici 20 ans au pied du mur de Berlin.

D’ ou vient cette conception quasi miraculeuse d’une musique, d’une chorégraphie, d’un poème, d’un tableau, d’une sculpture…du « пπνευμά », du « spiritus », d’un principe de vie créatrice ?

Je ne répondrai pas. Je n’en ai pas le temps.

Mais j’évoquerai le δαιμον grec, génie qui accompagne tout homme, sorte d’être spirituel, espèce d’ange gardien, conseiller.

Je parlerai de notre F Jacques, je sais qu’il a une oreille qui traîne dans ce temple, je sens qu’il m’a dicté mes phrases, j’espère ne pas l’avoir déçu.

Alors, « le génie qui parle en moi…ici et maintenant c’est peut-être lui ».

Qui sait ?

Et que se passe-t-il quand « le génie se tait ». Une précision pour moi se taire signifie garder le silence et non arrêter de parler.

A l’école de Salomon l’initié doit concilier étude et méditation. Etudier la science est une chose, réfléchir sur la finalité de cette même science en est une autre, et c’est l’essentiel si l’on ne veut pas courir à la catastrophe !

Il ne s’agit pas d’avoir une tête bien pleine mais une tête bien faite. Il ne s’agit pas d’acquérir un savoir livresque mais d’engranger un savoir sensible, une expérience que nous avons à transmettre.

Le génie qui a parlé en moi à travers vous tous S et F GMA doit pouvoir m’aider à prendre du recul par rapport à mes croyances, mes opinions que je pensais être des certitudes, et c’est au travers de ces remises en cause permanentes que je pourrai « bien voir » et « bien comprendre ».

L’intelligence doit permettre au G M A. De travailler sur les parties obscures et lumineuses de son univers intérieur et les mettre en phase avec l’ univers extérieur, avec le Cosmos. C’est ainsi qu’il trouvera une vie en harmonie avec ce qui l’entoure et qu’il donnera un sens à sa vie.

Les questions élargissent notre conception du possible, enrichissent notre imagination intellectuelle et diminuent l’assurance dogmatique qui ferme l’esprit à toute spéculation.

En outre, elle permet de réaliser cette union avec l’Univers qui doit guider notre travail de Maçon.

Conclusion :

« Le génie qui parle en moi…me fait conclure que pour acquérir la somme des savoirs qui servira de fondement à la construction de mon propre édifice les chemins sont pluriels. Ces divers cheminements pour accéder à la connaissance et les conceptions métaphysiques auxquelles on arrive, présentent bien des points communs. On pourrait imaginer que c’est là une preuve de l’existence d’une vérité révélée, pour ma part j’y vois plutôt la manifestation de l’unicité du fonctionnement de l’intelligence humaine ».

J’aurais eu encore beaucoup de choses à vous dire, mais, comme je n’ai rien d’un génie, je me tais.

J’ai dit.

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