12° #409012

Le soleil apparaît et le génie parle

Auteur:

L∴ B∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Il y a quelques années, une jeune femme – heureuse et sereine, mais ayant au plus profond d’elle-même une soif non étanchée – frappa à la porte du Temple. Et l’entrée du Temple lui fut donnée… Apprentie Franc-maçonne elle fut constituée.

Matthieu l’évangéliste a écrit : « Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe ».

Elle fit sienne cette devise et dès lors, commença pour elle un long cheminement fait d’interrogations, d’observations, de recherches, de réflexions, et aussi de méditations… Il lui fut dit que les apprenties Maçonnes ont coutume d’ouvrir leurs travaux à Midi plein et de les clore à Minuit plein. Elle considéra que cela était judicieux et sage… Afin que toutes les ouvrières convergent simultanément sur le chantier, il faut bien décider d’une heure commune ; il faut bien aussi définir la durée du travail en commun… Cependant, elle se questionna beaucoup sur ce concept de « temps sacré » et sur la symbolique de midi et minuit plein.

Du premier au troisième degré, au fil des années, ce temps sacré circonscrit par midi et minuit devint pour elle « habituel », « normal », « immuable ».

Elle vécut son premier choc « temporel » lorsqu’elle fut admise à se présenter devant le Saint des Saints, à « l’heure où l’éclat du jour a chassé les ténèbres et où la Grande Lumière commence à paraître ». Ensuite, du 4ème au 12ème degré, elle ne cessa d’être déstabilisée par les nouveaux paradigmes de temps proposés à sa réflexion…jusqu’au moment où, admise à pénétrer dans « l’endroit où l’on veut », elle découvrit que les Grands Maîtres Architectes commencent leurs travaux à l’heure où « le soleil apparaît et le génie parle ».

Avant d’aller plus loin, arrêtons-nous un moment sur la définition du temps :

Les premières réflexions autour du temps sont apparues chez les Grecs de l’Antiquité. Ils ont ainsi défini 3 types de temps :

Chronos: le temps physique. C’est le temps que nous mesurons chronologiquement, celui qui se définit par un passé, un présent et un futur
Kairos : le temps métaphysique. Kairos indique le moment opportun. Kairos est « l’instant T » de l’opportunité : avant il est trop tôt, et après il est trop tard. Le dieu grec Kairos est représenté par un jeune homme qui ne porte qu’une touffe de cheveux sur la tête. Quand il passe à notre proximité, il y a trois possibilités :

– on ne le voit pas
– on le voit et on ne fait rien ;
– au moment où il passe, on tend la main pour saisir sa touffe de cheveux et on saisit ainsi l’opportunité.

Kairos est une dimension du temps n’ayant rien à voir avec la notion linéaire de chronos. Il pourrait être considéré comme une autre dimension du temps créant de la profondeur dans l’instant. Une porte sur une autre perception de l’univers, de l’événement, de soi. Une notion immatérielle du temps, mesurée non pas par la montre, mais par le ressenti.

Aiôn : la durée de vie, la destinée, le temps cyclique. Aiôn est une divinité grecque associée au cercle englobant l’univers, et au zodiaque.

C’est le temps des cycles, comme les saisons, la respiration, le sommeil, etc. Il n’a pas de bornes et peut également signifier la destinée, l’âge, la génération ou l’éternité.

Il est clair que nos travaux maçonniques sont placés dans la logique de l’Aiôn. Immuablement, nos Tenues s’inscrivent entre les deux solstices et les deux équinoxes. Mais il semble que progressivement il nous soit demandé d’abandonner Chronos pour ne suivre que la voie de Kairos…

Lorsque la Maçonne débute ses travaux à midi, elle se place dans la lumière sans ombre. Le mirage de la valorisation a disparu, elle doit avoir la force de supporter l’idée que son regard s’est fait tromper par les préjugés et les stéréotypes, par les ombres portées du monde qui nous conditionne. En pleine lumière, elle se protège de l’aveuglement de ses désirs, et plonge au plus profond d’elle-même, dans l’obscurité de son être intérieur. Elle retrouve alors dans l’ombre sa substantifique moëlle, comme un arbre puise dans ses racines plongées dans la matière en décomposition l’énergie nécessaire à l’épanouissement du feuillage placé en pleine lumière. Et dans la nuit, jusqu’à minuit, d’autres ombres, plus subtiles, évanescentes, intuitives, l’éclairent sur ses motivations enfouies. Ainsi, au fil du temps qui passe, l’initiée passe par des alternances de lumière et d’obscurité, de connaissance et d’ignorance, de foi et de doutes. Le rituel du 3ème degré la fait symboliquement passer de la vie à la mort puis à la régénération des valeurs de sa vie : …pourrir en soi pour revivre.

Au 4ème degré, malgré le voile qui trouble encore sa vue, elle commence à entrevoir la grande lumière, et c’est au moment subtil où « l’éclat du jour a chassé les ténèbres et la grande lumière commence à paraître », qu’elle se met au travail. Kairos entre en scène… A l’aube, les ombres de la lumière du jour mélangées aux ombres des lumières de la nuit s’additionnent en de nouveaux mystères. Ce moment précis représente la fusion nécessaire, la conciliation des ombres opposées : l’infime instant entre jour et nuit qui réunit. Grâce au travail incessant sur elle-même, l’initiée commence à sortir lentement de ses oppositions intimes, elle commence à se rassembler, à entrevoir l’unité.

Lorsqu’elle aborde le 12ème degré, l’initiée émerge d’un long et épuisant parcours l’ayant amené à pourchasser impitoyablement ses mauvais compagnons.

Avec la mort symbolique de son ego, l’ombre s’éclaire et la dote d’une connaissance autre qu’intellectuelle. Les yeux du cœur commencent à voir. Elle a développé ses sensations par le silence et l’observation, elle a affuté sa pensée en ne se payant pas de mots, en s’efforçant de toujours découvrir l’idée sous le symbole et en n’acceptant aucune idée qu’elle ne comprenne et ne juge vraie,  mais, pour atteindre « l’harmonie que nous devons établir en nous-même » il lui manque encore l’intuition, l’étincelle de génie !

Alors, humblement, elle œuvre…elle délaye l’encre de Chine, elle colle le papier sur les planches, elle attend le passage de Kairos….ce moment sublime où « le soleil apparaît et le génie parle ». Car pour saisir l’instant, il faut attendre la conjonction des deux événements.

Le soleil est un symbole très puissant dans toutes les civilisations humaines. Il est celui grâce auquel la vie est possible. A ce titre, il symbolise le divin. Mais il symbolise aussi la recherche de la vérité, et l’intégrité. A Delphes, c’est sur le fronton du temple dédié à Apollon le glorieux Dieu-Soleil de l’Olympe, qu’est inscrite la célèbre devise « gnôti seauton » « connais-toi toi-même ».

Cependant, l’éclat apparent du soleil dissimule un mystère… Dans son ouvrage « Del Sole », le grand philosophe de la Renaissance italienne Marsile Ficin considère que nous « voyons » à l’aide de deux facultés, l’une étant l’esprit concret de la pensée commune, et l’autre qu’il qualifie « d’intellect supérieur » et que l’on pourrait nommer intuition. Ficin décrit le soleil comme ayant deux lumières, une lumière ordinaire, perçue par les sens physiques, et une lumière occulte qui serait un voile entre l’humanité et la lumière du Grand Esprit.

Pour que les travaux du Grand Maître Architecte puisse commencer, il faut soleil et génie. Mais de quel génie s’agit-il ? Du genius latin défini par le Robert comme étant une divinité qui préside à la naissance, protège la vie et disparaît avec la mort, de chaque individu, en quelque sorte son ange-gardien, son intuition, la petite voix de sa conscience supra-rationnelle ?

Ou le génie selon Diderot « l’étendue de l’esprit,la force de l’imagination et l’activité de l’âme, voilà le génie » ?

Eh bien certainement les deux. Nous ne sommes plus dans la dualité et l’opposition des contraires, nous sommes sous le double signe du rationnel et de l’intuition, de l’intellect et de l’imaginaire, de l’humain et du Divin.

Le Grand Maître Architecte n’est plus un artisan, qui travaille dans le temps physique, c’est un artiste, qui se tient prêt à saisir l’étincelle divine de l’inspiration,dans le Kairos. Et c’est d’ailleurs parce qu’il est un artiste que son secret réside dans sa science même. En effet, rien ne sert d’épier un artiste, l’intelligence se cultive, la technique s’acquiert, la recette se copie, mais la grâce du génie ne se partage pas.

A ce temps échappe la réalité. On peut la saisir dans l’instant comme une étincelle dorée qui jaillit et à laquelle va succéder une seconde étincelle dans l’instant qui suit. Renouvellement de la création d’instant en instant. L’initiée échappe à Chronos, à l’avant et à l’après ; et parce que le passé et l’avenir ont disparu ils convergent en ce point ultime qui est également le point d’origine, l’éternel Présent.

Dans ce présent « inspiré », le Grand Maître Architecte peut se livrer à la mathématique, à savoir la philosophie. La Philosophie qu’on peut entendre à la fois comme « Amour de la Sagesse » et « Sagesse de l’Amour ». Avec le compas, l’initiée trace le cercle, image de sa réalisation intérieure, symbole de sa conscience « éclairée ». Cet état n’est pas un état statique, c’est une présence totale à la réalité, une capacité de répondre aux sollicitations – intérieures – extérieures, – à en discerner le sens, et du même coup, à être au centre du monde et à percevoir le sens de ce monde, donc le Sens de l’Amour et l’Amour du Sens. En vivant le présent et seulement le présent, en saisissant Kairos par les cheveux, l’initiée saisit l’éternité dans le temps.

Mais « l’état de grâce » est un instant fugace, très vite le soleil disparaît et le génie se tait. Chronos chasse Kairos et reprend les rennes du temps… Alors l’Initiée retourne dans le temps profane et redevient l’humble artisan de sa vie… Mais pour avoir vécu l’instant, elle sait qu’il existe et aspire à le re-saisir. Pour elle, dès lors, cette phrase du rituel de fermeture du second degré prend tout son sens : « puissent les Comp : continuer à travailler ainsi, dans la liberté, la ferveur et la foi ». Oui, désormais elle a foi en son génie intérieur, et même si parfois elle sent poindre en elle le découragement de Sisyphe à travailler si fort pour progresser si peu, elle sait qu’elle peut faire confiance à Aîon, le temps des cycles, pour que ce génie lui parle à nouveau, sous la lumière du Soleil. Alors, elle continue à délayer l’encre de Chine et à coller le papier sur les planches, et elle guette le passage de Kairos…

J’ai dit.

F L

Vous devez être abonné pour accéder à ce contenu


S'abonner

Retour à l'accueil