La Porte Ouverte au 12ième degré
A∴ B∴
La porte indique une notion de passage (le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur, le monde ordinaire et celui du mystère). En Franc-Maçonnerie, le mot porte est doublement important car s’il y désigne l’entrée du Temple, il symbolise de même la transition entre le monde profane et le monde sacré, entre la Lumière reçue lors de l’initiation et les ténèbres de l’ignorance, entre la richesse de la vérité et la nudité d’une vie stérile, entre la naissance de l’initié et sa mort à la vie profane. Il faut donc voir à travers les symboles de la porte, non seulement le passage mais aussi la continuité. Ce passage ne s’effectue pas instantanément lors de l’initiation mais il se continue tout au long de la vie maçonnique. En cela, le R.E.A.A., avec ses 33 degrés, offre une démarche de progression à travers une succession de passages, de porte… et ce jusqu’à ce qu’au 12ième degré, la porte soit ouverte. Essayons de comprendre pourquoi.
Au rituel du 1er degré du R.E.A.A, il est dit : “Frapper et l’on vous ouvrira”, preuve si besoin était que nous devions ouvrir une porte. Jusqu’au 11ième degré du R.E.A.A., la porte de la Loge où se déroulent nos travaux est gardée et le gardien du seuil, le Tuileur, a seul pouvoir de reconnaître la qualité de celui qui frappe. C’est ainsi qu’à ces degrés, la porte, fermée, ne peut être franchie qu’à la condition de justifier de sa qualité et de sa capacité à participer aux rites et aux mystères. Cette qualité ne se fonde pas sur des signes extérieurs, mais sur la véritable richesse de celui qui frappe. Cette porte et le Tuileur nous protègent, de nous, des autres ; nous sommes toujours à l’école du Maître Hiram, nous apprenons, nous progressons.
La porte ouverte et la qualité de Grand Maître Architecte octroyée engagent à croire que quelque chose de fondamental a changé au 12ième degré. Est-ce à dire qu’à ce degré, nous sommes devenus franc-maçon et que les degrés précédents n’étaient que l’antichambre de la franc-maçonnerie ? Que les portes successives que nous avons ouvertes et refermées n’étaient que parties intégrantes d’un simple dédale dans l’accomplissement du Devoir pour enfin être en capacité, un jour, de construire notre Temple intérieur ? Que la porte ouverte au 12ième signifie que nous avons atteint un niveau de conscience ou plus rien ne peut nous atteindre ? Que les ténèbres ont définitivement cédé la place à la clarté, prémisse de la Lumière ?
En franc-maçonnerie, celui que l’on est appelé à découvrir n’est rien d’autre que soi-même, c’est-à-dire l’être vrai, en toutes circonstances (i.e. Emerech – 11ième), rayonnant, dépouillé de tout artifice social, qui est en chacun de nous. Pour ce faire, le maçon doit découvrir sa parcelle principielle (ou divine), découvrir la clé de l’Amour, et la préserver consciemment afin de pouvoir franchir la porte le menant au 12ième degré, marquant pour lui la fin du mythe d’Hiram (fin des grades dits de Vengeance).
En tant que Grand Maître Architecte, il a alors vaincu ses mauvais Compagnons et se prépare alors à relever d’autres défis, à poursuivre l’œuvre inachevée de construction du Temple, de son Temple. En témoigne l’heure à laquelle s’ouvrent et se ferment les travaux : « ils commencent quand le Génie parle en lui et cessent quand il se tait » ; le Génie étant le lien entre le G.A.D.L.U. et la part de Divin qui est en nous. Grand Maître Architecte, le maçon n’a plus de porte à franchir, plus de porte à fermer lorsqu’il travaille. Il est le géomètre de sa propre évolution, il est libre de travailler tant qu’il y a de la clarté, sa clarté, sa lumière intérieure. Il est le Tuileur sur son propre chantier.
La Loge dans laquelle le Grand Maître Architecte travaille (l’archiloge ou Boulomie) n’a pas besoin d’être couverte pour se protéger car « La garantie de notre secret réside dans notre Science même». En effet, « Il ne suffit pas de nous entendre pour acquérir cette science, mais il faut aussi nous comprendre et l’on ne peut nous comprendre qu’en ayant l’intelligence naturelle nécessaire et après avoir accompli les travaux préparatoires » explique le Premier Excellent Gardien, dans le rituel d’ouverture du grade du Suprême Conseil. « Et si un homme pouvant comprendre, surprenait notre secret ? »formule le Sublime Grand Maître. « Ce serait un grand bien, car cela ferait un Grand Maître Architecte de plus » lui est-il répondu. Essayons de comprendre le sens de ces répliques.
Au long de sa progression (son travail préparatoire) depuis le 4ème degré, le Grand Maître Architecte a appris à surmonter les difficultés à force de travail, de persévérance et de volonté. Il a acquis des connaissances et connaît son Devoir. Maître Parfait, il connaît le cercle et sa quadrature. Secrétaire Intime, il a reconstitué le Ternaire après avoir écouté aux portes par excès de curiosité. Maître Elu des Neuf, il a décapité le mauvais Compagnon qui sommeillait en lui. Illustre Elu des Quinze, il a permis que justice soit rendue, que soit réinstauré l’ordre perdu. Enfin, Grand Maître Architecte, il maîtrise l’ensemble des ordres d’architecture dont il a effleuré l’existence au 2d degré du R.E.A.A. Il a étudié la mathématique et sait se servir du compas. A 45 ans, à l’âge de la plénitude, il est devenu, par sa volonté, l’Architecte de son existence (la franc-maçonnerie est une démarche personnelle, est-il besoin de le rappeler).
Il est donc l’Architecte, le « Maître retrouvé », relevé par les cinq points parfaits de la Maîtrise. Il s’agit maintenant, pour le Grand Maître Architecte, de construire son propre Temple en fonction de l’étendue de ses connaissances et compétences, c’est-à-dire de ce qu’il a retenu et intégré au cours de sa démarche initiatique jusqu’alors. Ce n’est plus un exécutant, c’est un concepteur qui va créer son temple intérieur à l’image du Grand Architecte. Il n’a plus besoin de se protéger des autres car il sait que la porte est ouverte en lui, au plus profond de son cœur. Débarrassé de ses passions, il est devenu son propre Couvreur. La clé d’ivoire, bijou du Maître Secret, ne lui est désormais plus utile : il lui est permis de passer puisque la porte est ouverte, puisque lavoie est libre. Libre au Grand Maître Architecte de la tracer. Au sein de l’archiloge, quiconque, entré par hasard et nous écoutant, nous comprendrait, démontrerait qu’il a l’intelligence naturelle nécessaire et qu’il a fait son apprentissage de nos travaux préparatoires. Il aurait naturellement intégré la mathématique, c’est-à-dire la philosophie et la logique. Il aurait naturellement compris que le compas, qui sert à tracer le cercle, permet à l’esprit humain de construire ses systèmes. Et s’il avait la capacité et la volonté de « bien voir, bien comprendre et bien agir », il pourrait travailler sur la planche à tracer. Ainsi, si par la qualité de son travail intérieur, il avait pris conscience de lui-même, quel mal y aurait-il à le laisser siéger parmi les Grands Maîtres Architectes, y compris si sa Tradition Initiatique différait quelque peu de la nôtre. Faut-il rappeler qu’au 2d degré, lors de la cérémonie de passage, l’un des cartouches, selon les rites et rituels, fait référence à cinq Grands Initiés que sont Moïse, Socrate, Pythagore, Jésus, Confucius qui, en leur temps, se sont efforcés de répandre universellement leur enseignement, probablement de manière différenciée.
Mes FF, au grade de Grand Maître Architecte, il n’y a plus d’enseignement en tant que tel comme ce fut le cas à l’Ecole du Maitre Hiram, chacun travaille à son œuvre, à la construction de son Temple. En témoigne le « je veux et je construis ». Il n’y a plus de secret puisque chacun a son secret et en est responsable. C’est peut-être pour cela que le secret maçonnique est incommunicable, inviolable et que la porte est ouverte. Le véritable secret réside dans la recherche de la Vérité, de la Connaissance et de la Lumière, dont la progression détermine le véritable degré de réalisation intérieure. Par le Géomètre qui parle en nous, nous avons la volonté de participer à la construction du Temple de l’Universel. Nous sommes prêts à passer du microcosme au macrocosme puisque, in fine, tous les Temples sont consacrés au Principe. On se tourne ici délibérément vers le devenir et l’universalisme, chacun peut participer, les portes sont ouvertes. Il n’est plus besoin de s’assurer que la Loge est à couvert.
C’est dans ce cadre que se prépare le Grand Maître Architecte qui, après s’être imprégné des principes fondamentaux, peut maintenant intégrer la nouvelle dimensionqui s’ouvre à lui, celle de l’initiation chevaleresque, en toute sécurité, la porte grande ouverte.
J’ai dit, Sublime Grand Maître.