Je suis ce que je suis, mon nom est Guibulum
G∴ L∴
« Je suis ce que je suis, mon nom est Guibulum » est une partie de phrase prononcée lors de l’initiation au 14ème degré en réponse à une interrogation du Trois Fois Puissant Grand Maître « Qui êtes-vous ? ». Elle se termine par : « et ma qualité Chevalier de Royal-Arche ou de la Neuvième-Arche ».
Nous avons donc un personnage (guibulum) et une affirmation (je suis ce que je suis) qui méritent d’être observés, analysés et compris.
Guibulum :
C’est au 13ème degré que ce personnage apparait. Il est alors Grand Maître architecte et est appelé par le Roi Salomon avec deux de ses homologues Stolkin et Johaben pour « mettre le temple en état d’être dédié » ; il leur ordonne à cet effet « d’aller fouiller les gravats pour découvrir les objets précieux qui pouvaient s’y trouver ».
La pioche de Guibulum accroche l’anneau d’une trappe qui donne accès à une salle dans laquelle il y a une autre trappe…et ceci neuf fois, jusqu’à la voûte sacrée du temple d’Enoch où il fait des découvertes.
Stolkin et Johaben n’ont pas voulu le suivre mais ont été utiles pour assurer sa descente et le remonter.
Plus tard, ces deux coéquipiers qui ne se seront pas aventurés diront de lui : « Guibulum est un bon maçon ».
Voici une affirmation intéressante de notre rituel qui pour la première fois, établit un lien direct entre la légende d’Hiram, notre rite et donc la maçonnerie.
Qu’est-ce donc, à partir de cet exemple qu’un bon maçon ?
Regardons d’abord la forme :
- Dans la situation, il a obéi aux ordres alors que ses deux coéquipiers ont reculé devant une aventure,
- dans sa descente, il a dû remonter à la surface à deux reprises pour mieux repartir, ce qui évoque le propos du 4ème degré « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ». Au début de l’initiation au 13ème degré, les récipiendaires sont tirés en arrière deux fois avec la corde nouée autour de leur taille.
- Guibulum est allé jusqu’au bout de sa démarche en quête du secret détenu par Salomon et le Roi Hiram, en recherche de lumière. L’inconnu, les difficultés ne l’ont pas arrêté. Plonger ainsi dans l’inconnu n’est pas simple ; peut-être risqué, ses coéquipiers reculent.
- Il ne leur fait aucun reproche.
- Il ne fera pas état de leur attitude.
Ainsi, les vertus de volonté, de constance, de modestie, d’esprit d’équipe, de perfectionnement vont emmener Guibulum au terme de sa démarche. Mais nous verrons plus loin que le fond est beaucoup plus intéressant et plus proche de nos véritables recherches.
Notons au passage qu’aux 13ème et 14ème degrés, nous sommes quelque part dans la situation inversée du 3ème degré.
Les grands maîtres architectes souhaitent accéder au grade supérieur mais ils en font la demande en suppliant.
Le Roi Salomon n’oppose pas un refus catégorique il suggère que le GADLU le leur permettra peut-être un jour. Mais il leur donne en quelque sorte la clef d’entrée… De ce fait :
- Salomon ne trahi pas sa promesse (il avait fait le serment avec Hiram Roi de Tyr et Hiram l’Architecte de ne pas donner ce degré s’ils n’étaient pas au moins 3 initiés à connaître les secrets du grade).
- Salomon use de ce moyen pour sortir de la situation et tourner en quelque sorte définitivement la page de Hiram.
Ainsi, cette fois, la tragédie ne se reproduira pas, faut-il en déduire qu’en positivant, en s’appuyant sur les qualités des individus et non sur leurs défauts ou ignorances, on s’élève ? Pour ma part, j’en suis convaincu : « Gloire au travail ».
Positiver nous est proposé au cours de l’Initiation avec le contrepoint de la Maçonnerie : « Fais aux autres tout le bien que tu voudrais qu’ils te fissent ».
Cette allégorie de la recherche de Guibulum rassemble tout notre parcours. Il n’est pas fait allusion ici à notre premier pas lorsque nous avons reçu la lumière mais au dernier qui fait apparaître l’illumination.
Sa descente dans les entrailles de la terre évoque le VITRIOL du cabinet de réflexion. Il ne sait pas ce qu’il cherche mais il a la certitude qu’il va trouver. Il faut chercher loin, plus loin qu’on ne le soupçonne (corde trop courte), il va refaire surface pendant le trajet pour garder ses esprits, rassurer ses amis.
Je pense que c’est ce que nous faisons dans notre parcours initiatique, dans notre recherche. Nous avons besoin d’aide pour nous assurer, nous rassurer, nous encourager. C’est la fonction des F F de l’atelier, donc de l’atelier lui-même et de tout ce qui organise le parcours. Le rôle du Roi Salomon, par sa demande est évidemment comparable à celui du V M qui invite ceux qui semblent pouvoir le faire à aller plus loin dans leur recherche.
Mais le plus important n’est-il pas dans la transmission de la lumière aux autres. Le savoir acquis doit être partagé sinon il se perd, comme la parole que nous cherchons désespérément depuis la mort de Maître Hiram. Là encore, nous rejoignons les fonctions de la loge ou chaque officier et plus particulièrement le V M et les deux surveillants, ou le 3XP, le Président, le Très souverain Maître, qui, pour aider chacun à finaliser sa démarche, ont un rôle déterminant dans la qualité et l’entretien de notre tradition, de notre art. Guibulum a découvert le chemin et maintenant qu’il le connait, il le fait découvrir aux autres. Là où nous en sommes, tel devient également notre devoir.
Voilà une affirmation forte, laconique, quelque peu mystérieuse quant au contenu qu’elle sous-tend.
JE SUIS en hébreu se dit EHYEH, c’est la première personne du verbe Etre.
Si nous voulons parler d’une personne qui se nomme : JE SUIS, nous qui sommes extérieurs à lui, nous devons dire « il est ». En hébreu, il est, se dit YAHAVEH qu’on représente aussi sous la forme d’un tétragramme YHVH quatre consonnes sur lesquelles furent placées des voyelles, consonnes qui se trouvaient gravées sur l’agate découverte par Guibulum.
Le verbe être se dit HAVAH qui signifie aussi vivre ou faire exister en un mot ce verbe désigne l’activité exercée par le créateur, le grand architecte, pour d’autres tout simplement Dieu, et pourquoi pas l’initié initiant comme notre rite nous le suggère (je crois).
L’attribut du sujet « que » consolide l’identité posée et la redouble pour la fortifier et lui donner un caractère définitif et intransigeant.
En la relisant, me revient à l’esprit ce poème de Jacques Prévert, proche dans la formulation mais si loin sur le fond.
Ici, le maçon que je suis est renvoyé à une autre analogie, à un autre propos qui nous concerne beaucoup plus puisqu’il éclaire toute notre démarche. C’est celle que Dieu prononça en réponse la question de Moïse dans l’épisode du « Buisson Ardent ».
Moïse dit à Dieu : Voici je vais trouver les fils d’Israël et je leur dis : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. Mais s’ils me disent : Quel est son nom ? Que leur dire ?
Dieu dit à Moïse : Je suis qui Je suis Ehyeh asher Ehyeh (La Bible, Exode 3,13-14a).
MOÏSE, en demandant son nom à Dieu lui demande de se définir dans une représentation humainement compréhensible mais évidemment réductrice et limitative.
La réponse est lumineuse Dieu (je suis) est donc « UN » et incréé (notre identité étant toujours définie par notre filiation).
Par cette affirmation, nous avons la clef de la porte nous projetant au-delà du temps, de l’espace, vers l’éternel.
Au cours de l’initiation au 13ème degré, le Trois Fois Puissant Grand Maître demande au récipiendaire d’épeler le tétragramme puis de le lire et, juste après impose le silence. Il est donc imprononçable.
A l’évidence, nous pouvons rapprocher ce passage maçonnique au texte biblique. Le nom de Dieu est imprononçable pour ne pas tomber dans les détails et au contraire, n’envisager que la totalité, la globalité, l’incommensurable, et considérer le Grand Architecte sans lui donner de forme ou d’image, le buisson ardent en étant le symbole. Ainsi l’affirmation de GUIBULUM prend une autre dimension. Les deux phrase sont identiques sauf que le « qui » de la Genèse devient « que ».
J’aime l’approche que l’on peut faire à travers le mot Latin « quia » (qui), devenu, nous dit le dictionnaire, dans une forme affaiblie en latin médiéval « que ». Forme affaiblie ! C ’est bien ce que nous sommes lorsque nous songeons au Grand Architecte, à notre identité, à nos similitudes mais, bien évidemment au modèle si réduit que nous sommes. Comment faire plus concis sur la nature des liens qui nous rapprochent de l’incréé, Comment faire plus court du microcosme au macrocosme ?
Avec Guibulum, on rejoint la légende d’Enoch qui a gravi sur l’invitation de Dieu la montagne qui monte jusqu’au ciel et est redescendu à travers neuf voûtes.
La légende de Salomon s’arrête pour faire place au temple d’Enoch…nous sommes donc invités à remonter encore le temps, à descendre plus profond encore.
C’est là que « Le mot de Maître est retrouvé dans la plus profonde des neuf voûtes du temple antédiluvien d’Enoch ».
Le mot des Maîtres est retrouvé, c’est le nom de l’ineffable, le Tétragramme imprononçable nous renvoyant à notre chère formule « je ne sais ni lire ni écrire, je ne sais qu’épeler…etc. » : Iod – Hé – Vau – Hé… (.(י ה ו ה
Dans « L’enseignement de la 9ème Voûte », en mai 2007 Jacques VAN ASSCHE, en fait la lecture suivante :
– Le Yod du Tétragramme se rapporte au principe actif et à la cause agissante manifestant le Créateur, c’est en quelque sorte le point qui concentre du néant la vertu expansive de ce qui devra naître et se développer.
– Le Hé correspond au souffle qui sort de l’intérieur pour se répandre au dehors, il représente en somme la Vie exercée par le principe actif Yod.
– Vau, représente la coordination reliant l’abstrait au concret, le rapport établit entre la cause et l’effet.
– Le second Hé exprime le résultat de l’activité c’est à dire le travail accompli.
Ainsi, la balustrade du 4ème degré est franchie, nous sommes maintenant dans le saint des saints.
En hébreu Hénoch [hānokh] signifie initié et ce n’est pas un hasard bien sûr si son nom pend de l’importance dans notre rite.
Hénoch est cité dans la genèse. Hénoch, fils de Caïn, « initie » la nomination des lieux, et Hénoch, fils de Yared, « initie » le décompte des temps, Arrière-grand-père de Noé, il est le septième des patriarches de la lignée dont Adam est le premier et Noé le dixième. Hénoch a vécu en tout trois cent soixante cinq (365) ans. Hénoch a marché avec Dieu et il n’a plus été là car Dieu l’a pris. Hénoch est initié et il initie dans cette 9ème voûte. Guibulum y est aveuglé et fait le signe d’admiration. En remontant chercher Stolkin et Johaben, il va les initier à son tour. C’est là qu’il devient véritablement « Un Bon Maçon ».
Pour ce qui nous concerne, au terme de ce parcours des 14 premiers degrés de notre rite, nous sommes à l’unisson des initiés qui, animés du même idéal et capables des mêmes efforts l’ont également réussi, dans la lumière de la révélation. « Ce que la vertu a uni, la mort ne pourra séparer », formule contenue dans la bague que nous avons reçue : « virtus junxit, mors non separat ».
Toute fin de cycle étant l’occasion de faire le point, voici en quelques mots, le bilan que je crois pouvoir faire :
- Tout d’abord, les métaux n’ont jamais pesé bien lourd dans mes poches ni dans ma tête, et aujourd’hui, il n’en reste pas grand-chose,
- Les outils maçonniques dont j’ai bénéficié depuis ma première entrée dans le temple sont aujourd’hui une variété de silex qu’il me suffit de frotter pour créer des étincelles dans les zones d’ombres de mon quotidien et y mettre un peu de clarté,
- La maçonnerie est en quelque sorte, maintenant, un écran tactile où selon les moments et les lieux, différents plaisirs apparaissent. Les devoirs et obligations ingérés et intégrés n’ont plus la forme de carcans. L’espace de la Fraternité est savoureux.
- Pour le reste, je continue mes rêveries et je cultive ces moments où je fais de la balançoire et du yoyo sur mon fil à plomb.
Monter, descendre et recommencer comme ce bon Guibulum…jusqu’à ce que les ténèbres se déchirent…mais je n’y suis pas ; pas encore.
J’ai dit.