14° #411012

La onzième porte ou les limites supposées de l’entendement humain

Auteur:

J∴ L∴ B∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Rohan-Rochefort

A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers.
Ordo ab Chao – Deus meumque Jus.
Sous la juridiction du Suprême Conseil pour la France des Souverains Grands Inspecteurs
Généraux du 33ème et dernier degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté.

Depuis que nous avons reçu la lumière en maçonnerie, nous progressons graduellement en franchissant symboliquement des degrés comme autant de portes qui s’ouvrent sur de nouveaux champs de réflexions et de connaissances.

Dans le rituel du 13 ème degré, la cérémonie de réception des futurs Chevaliers de le Royale Arche fait revivre aux récipiendaires la dramaturgie que vécurent Guibulum, Johaber et Stolkin. Ils avaient été missionnés par le roi Salomon pour explorer les anciennes ruines du Temple d’Henoch, à qui  Dieu avait dévoilé son nom.

Les trois Grands Maître Architectes s’enfoncent donc, à partir du puit, dans la verticalité des décombres de l’ancien temple, en réalisant un véritable voyage symbolique vers la profondeur de leur psyché et de leur âme.

Après avoir cheminé, avec succès, dans les différentes voutes, guidés par Guibulum,  ils atteignirent la 9 ème voute où ils trouvèrent la pierre d’agate et le triangle d’or qui recélait  l’inscription du nom ineffable. Mais, hélas,  Stolkin et Yahober, impatients,  s’approchèrent d’une 11ème porte.

Ils ne se méfièrent pas du symbole, gravée sur celle-ci, qui était un vase brisé, image qui évoque une parabole de l’ancien testament, « le vase brisé du potier »dans le livre de Jérémie, qui aborde la toute-puissance de Yahvé et le caractère irrémédiable et définitif de ses décisions morales.« c’est ainsi que je briserai ce peuple et cette ville comme on brise un vase de potier » dit-il après que ceux-ci aient sacrifiés aux idoles et offert de l’encens à d’autres dieux.

L’un des 2 GMA prononça donc, imprudemment, le mot sacré « EN SOPH ».

Cela déclencha la tempête divine qui plongea la voûte dans l’obscurité totale. Ce fut grâce à leur solidarité et à leur cohésion et surtout grâce à la fraternité sans faille de Guibulum qu’ils réussirent à retraverser les différentes voutes plongées dans l’obscurité et à remonter le puit pour ramener à Salomon et au roi de Tyr le précieux triangle d’or détenteur du nom ineffable.

La progression des GMA reproduit symboliquement le voyage initiatique que nous tentons d’effectuer nous francs-maçons. La Kabbale, avec l’arbre de vie sephirotique, décrit la création d’un univers dans un ordre d’involution de Kether, la couronne, l’origine primordiale, à Malkhut, le royaume terrestre. Le maçon – kabbaliste va suivre l’ordre inverse, l’ordre d’évolution, pour renouer avec le verbe originel, en remontant de Malkut, la terre vers Kether , la lumière. Ce chemin initiatique traverse différentes portes symbolisées donc par les sephiroth, émanations énergétiques divines, qui sont autant de voiles placés entre l’homme et la connaissance pure.

Arrivés à la 10ème porte, les GMA se retrouvent au centre de l’idée, proches du concept de l’Unité,  ils reviennent enfin à leur état primordial, ce que René Guenon appelle « l’humain véritable » qui libéré de ses entraves permet d’accéder à « l’humain universel ».

Ils comprennent qu’ils n’ont jamais été vraiment séparés du principe créateur et qu’ils approchent de l’essentiel à partir de cette parcelle de divin que tout humain peut ressentir en lui.

La porte unit autant qu’elle sépare mais elle représente parfois aussi un passage qui peut se révéler hasardeux.

Notre démarche maçonnique, exigeante, est constituée d’une multitude de portes que l’on peut ouvrir lorsque l’on possède les clefs symboliques.

Le silence est imposé à l’Apprenti, mais  il lui est rappelé de toujours se référer à Dieu, car, bien sûr, notre démarche spirituelle n’aurait guère de sens si elle n’était pas déiste, si on ne plaçait pas, au-dessus de nous, un Principe Supérieur qui nous dépasse.

Le Compagnon doit apprendre à mieux se connaître, au Maître Maçon a été révélé, lors de son élévation, le mythe fondateur de la mort du Maître Hiram : il sait donc qu’il doit  chercher dorénavant  la Parole de Maître qui a été perdue, le Devoir est fermement rappelé au Maître Secret qui s’engage sur la voie de l’écossisme, il comprend que l’important plus que l’être c’est le devoir être, le 5ème degré permet de méditer sur la perfection au niveau de l’humain le 6éme degré rétablit le ternaire complémentaire et stabilisant qui s’oppose au binaire clivant et instable et la transgression, lorsqu’elle est nécessaire, est permise au Secrétaire intime. Le 7ème degré permet la clarification des idées et la possibilité de porter un jugement juste, comme le fait un juge, mais permet aussi l’indispensable méditation sur l’adéquation de ses actes avec ses pensées, comme le réalise le prévôt. Le 8éme degré, enfin, permet la reprise des travaux du Temple, puisque l’ordre, l’équilibre et la sérénité ont  été rétablis sur le chantier comme dans son esprit. L’initiation artisanale est achevée.

Après avoir été confronté au mythe de la fondation du temple universel, notre esprit est bousculé par les 3 degrés d’élections des 9, 10 et 11 èmes degrés. Nous sommes  confronté au mythe du sacrifice rituel et à la mort. Au terme de cette progression symbolique le Grand maître architecte affirme : « Je suis ce que je suis », en tant qu’homme accompli, puisqu’il réunit les compétences de l’initiation artisanale reçue par l’intendant des bâtiments et les valeurs morales de l’initiation chevaleresque reçue par le Sublime Chevalier Elu. Mais comme le rappelle la sentence du 4ème degré « les mots ne sont pas la réalité » et le maçon, malgré son travail et son introspection, aura toujours tendance à pécher par « hubris » ou orgueil.

Ainsi la kabale dit « ce que tu fais te fait ». Lorsque le Grand Maître Architecte déclenche la colère divine, le souffle divin balaie les torches de la voute. L’éternel affirme ainsi sa vérité: « Je suis ce qui est ».

La transgression était utile et bénéfique au Secrétaire intime car il s’agissait d’une curiosité active stimulant l’intelligence et la recherche de connaissance. Pour le Grand Maître Architecte, l’humilité devient nécessaire et la transgression peut, à mon sens, être une erreur de jugement, car s’il est mal préparé comme le sont Stolkin et Yahober, il ne peut prétendre poursuivre sa quête initiatique de façon harmonieuse. Le Grand Maître Architecte ne doit-il pas : »Bien voir, bien comprendre, bienagir? ». Devise rappelée par le Premier Excellent Gardien dans le rituel du grade. Il n’est plus opératif sur le chantier mais concepteur des plans, il doit méditer et agir selon sa volonté. Dans la légende décrite dans la cérémonie de réception du 13ème degré les 2 GMA qui ont ouvert la 11ème porte n’ont ni bien vu, ni bien compris, ni bien agi…

Ils n’avaient pas atteint la spiritualité de Guibulum l’initié accompli, ils n’étaient peut-être pas prêts…

Mais si cette 11ème porte reste infranchissable à des cherchants mal préparés l’est-elle aussi à n’importe quel initié, fut-il profondément avancé dans son introspection et sa recherche de vérité ?

Je le pense, car en suivant le chemin on va se heurter tôt ou tard à l’équivalent du mur de Planck de la physique de la relativité, du macrocosme, ce moment si particulier  qui a suivi de peu le Big Bang, lieu étrange où n’existait aucune mesure, ni de temps ni de masse, car les forces fondamentales de l’Univers étaient unifiés. Il s’agit bien d’une zone ou d’une porte qui dépassent l’entendement humain et les possibilités de conceptualiser de notre intelligence humaine.

Pour les 3 GMA, il s’agit bien là  d’une confrontation à l’incompréhensible.

L’ouverture de la porte va déclencher « ce vent furieux » qu’ils ont provoqué  par péché d’orgueil. C’est ce que pressentait Guibulum, le bon maçon, l’initié initiant qui a su maitriser ses passions intérieures pour rester lucide et refuser d’aller plus loin, d’aller trop loin…

Nous évoluons dans un bout d’Univers restreint, nous sommes nous-mêmes des êtres finis, et notre déchéance physique est la seule certitude de notre avenir terrestre à plus ou moins longue échéance.

Nous pouvons conceptualiser le monde spirituel, évoquer l’infini de l’espace et du temps, croire en l’immortalité de l’esprit, mais l’idée exacte de cet infini ou de cette spiritualité nous échappera toujours car inaccessible à des êtres finis que nous sommes. Ne pêchons donc pas par « hubris » c’est-à-dire par orgueil. « Le ciel rabaisse toujours ce qui dépasse la mesure » disait Hérodote.

Pour les grecs, le péché d’orgueil était bien le plus grave de tous les crimes. Le châtiment était toujours au rendez-vous, tels Prométhée ou Icare qui se brulait les ailes en voulant s’approcher trop près du soleil. Ainsi l’homme devait rester à sa place et ne devait pas ambitionner imprudemment les privilèges réservés aux Dieux. Cet hubris ou orgueil, les romains aussi avaient compris son effet destructeur sur la personnalité de l’homme.

Ainsi à Rome, lors de la cérémonie du triomphe des généraux revenant victorieux de leurs batailles lointaines, dans le char du général qui défilait, un esclave se tenait derrière lui et lui murmurait à intervalle régulier : « mémento mori », « rappelle-toi que tu es mortel ».

Stratagème judicieux pour éviter que l’esprit du stratège victorieux ne s’enflamme et perde le sens des réalités et se gonfle d’orgueil.

Dans la psychologie moderne, l’hubris est communément désigné par te terme « égo ». En maçonnerie tout est construit et pensé  pour que notre égo soit le plus possiblement et durablement maitrisé.

L’introspection de l’impétrant dans le cabinet de réflexion, le silence imposé à l’Apprenti, la ritualisation de la prise de parole pendant la tenue, la hiérarchie des degrés, le départ du Vénérable Maître de la lumière pour l’ombre à la fin de son vénéralat…

Mais, pourtant, la nature humaine est ainsi faite que quels que soient les moyens employés, l’égo resurgit pour une parcelle dérisoire d’un pouvoir éphémère ou pour l’éclat trompeur d’un tablier de dignitaire…

C’est ainsi que depuis 3 siècles, la franc Maçonnerie, de rupture en schisme, éparpille les enfants de la veuve au lieu de rassembler ce qui est épars. Stolkin et Yahober, eux aussi, ont agi par orgueil, ils pensaient toucher au but, ils croyaient pouvoir achever rapidement leurs chemins. Comprenons que notre démarche maçonnique, la construction de notre Temple intérieur, notre effort d’effectuer le retour à l’Un, de se retrouver au centre de l’Idée,  tout ceci est comme la quête du Graal, une quête sans fin ni consécration.

Notre seule victoire sera d’avoir persévéré, avec obstination et honnêteté, dans une démarche sincère de recherche de vérité. Nous sommes des maçons libres, nous décidons d’emprunter le puit pour accomplir notre voyage vertical et souterrain dans les dédales de notre psychisme, guidés par la lumière et la clarté divine. Mais nous resterons derrière l’ultime porte, car telle doit être notre place d’homme.

Le mois dernier, l’ai accompagné mon père jusqu’à sa dernière porte. J’ai eu le privilège de tenir sa main jusqu’à son dernier souffle, sa lumière s’est éteinte « EN SOPH », son esprit s’en est allé, je suis resté à ma place d’homme derrière l’ultime porte des Dieux…

Telle est ma place

J’ai dit.

Vous devez être abonné pour accéder à ce contenu


S'abonner

Retour à l'accueil