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#415012
Le Coffret et la Parole perdue et retrouvée
C∴ B∴
« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu ». C’est par cette phrase, ô combien célèbre que Jean fait débuter son évangile. Il s’agit donc, pour nous maçons, de savoir si c’est bien cette Parole que nous perdîmes un jour et si c’est bien Elle qui se trouve être le but final de notre quête, nous qui venons d’une loge de Saint-Jean.
Lors de notre initiation au 1er degré, nous apprenons que nous ne savons ni lire ni écrire, nous ne savons qu’épeler. C’est le début de la formulation de notre mot sacré, et au fur et à mesure que nous progressons sur le chemin initiatique, que nous gravissons les degrés, nous apprenons à différencier les mots sacrés quels qu’ils soient de la Parole qui fut perdue au moment de la chute adamique et de l’expulsion du Jardin d’Eden. Depuis l’humanité recherche l’Unicité primordiale que l’on reconnaît à Adam avant sa désobéissance.
Arrivé au 3ème degré, la notion de transmission du mot sacré du maître fait comprendre à l’impétrant que seul le maître est à même de juger, par cooptation quel compagnon est capable d’entendre et de connaître le mot. Plutôt mourir que de manquer à mon serment !.. s’écrira Hiram devant la témérité des impatients à connaître ce mot sacré. Mais en supposant qu’Hiram ait cédé à leur chantage, la connaissance de ce mot-passeport pour la chambre du Milieu aurait-elle fait de ces compagnons des Maîtres dignes de ce qualificatif ?
A ce propos, on est en droit de se poser la question : qui meurt ? le Maître ou son Idée ? Pour ma part, je pense que seul le Maître qui n’aurait pas su former des apprentis et compagnons aptes à lui succéder, meurt. D’un autre côté, je pense que la mort du Maître, à défaut d’être supportable, est inéluctable et même utile, nécessaire. Mais un bon maître vivra toujours par son exemple, son enseignement et on peut parfois considérer que cette mort est utile pour l’enseignement et l’épanouissement ou l’avènement comme on voudra du disciple fidèle à l’exemple.
En cela on peut dire que l’Idée du Maître survit et sert à perpétuer dans l’avenir un autre chef-d’oeuvre. Le bon compagnon deviendra le bon maître et par son travail sera à même d’approcher du plus près possible le mot du maître emporté dans la tombe.
Mais ce qui différencie Hiram des autres maîtres, c’est qu’il meurt en emportant son secret, c’est à dire sa connaissance de la Connaissance et les autres maîtres formés par Hiram l’Initiateur ne seront maîtres à leur tour que lorsqu’ils auront accompli un chef d’oeuvre différent de celui du maître mais réalisé avec le même esprit. Bergson a dit : « l’homme n’est rien d’autre que la série de ses actes ».
A leur tour ces maîtres dispenseront l’enseignement du Maître aux futurs apprentis et ainsi de suite. Il n’y a qu’un initiateur, toute connaissance est personnelle. Le vécu est incommunicable.
Un proverbe dit : Mieux vaut s’adresser au Bon dieu qu’à ses saints. Hiram représente le maître parmi les maîtres qui a le pouvoir de transmettre le Mot. Les autres ne font que le connaître, il leur manque l’étincelle de Génie qui ferait d’eux les égaux d’Hiram.
La mort d’Hiram nous le traduit bien, c’est la mort de celui qui avait conçu en son esprit les plans de l’édifice. C’est la disparition de l’Architecte.
Mais tout architecte qu’il fut, Hiram n’était que l’exécutant, le maître d’oeuvre d’une volonté venant d’un maître d’ouvrage, Salomon, qui Hiram mort, trouva un autre architecte afin de ne pas renoncer à son projet.
Après la destruction du temple et la captivité à Babylone, les chevaliers d’orient et de l’épée, dès leur retour à Jérusalem, sous la conduite de Zorobabel, nous prouvent que le projet n’a pas été abandonné mais ils nous montrent aussi, que l’expérience et le souvenir aidant, ils prennent leurs précautions pour mener à bien leur entreprise.
Mais la Parole ne s’identifie pas au Mot que le maître refuse de communiquer. Ce mot est le mot de reconnaissance des maîtres pour accéder à la chambre du Milieu alors que la Parole, elle, est Parole de Connaissance. C’est pourquoi M B n’est rien d’autre qu’un mot de substitution au mot de connaissance. Et c’est sans doute pourquoi il a un rapport direct avec la putréfaction.
Comme dans la confusion des langues, où apparaît la notion de diversification par rapport à l’Unité, la putréfaction est le signe que tout se dés-unit, que la chair quitte les os.
Au 13ème degré, celui de Royal-Arche, des maçons découvrent dans un temple détruit sur l’emplacement d’un vieux temple d’Enoch, en explorant des salles qui comportaient 9 voûtes, sur une pierre d’agate, le tétragramme. Ils retrouvent donc la Parole, mais ils ne sauront la lire. « Silence ! » Le tétragramme sacré est formé d’un iod et de deux consonnes évoquant respectivement : « ce qui était, ce qui est, ce qui sera » et dont leur réunion signifie l’Eternel dont le nom incommunicable est Jéhovah qui se définit lui-même dans la Bible à Moïse comme « Je suis celui qui est » (Exode IV 14.15).
Au 17ème degré, les chevaliers d’orient et d’occident, après une longue errance dans le désert dont ils ne sauront dire la durée, désert qui symbolise toujours le lieu à la fois de l’attente par excellence et de la rencontre avec soi, redécouvre la Parole perdue que leur foi pense avoir retrouvé dans un coffret.
C’est dans le désert que Jean-baptiste prêche criant « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert (matt.III.1). C’est au désert que se retirèrent les premiers ermites dont le nom vient du grec eremoV signifiant désert. Bientôt, il ne fut plus nécessaire aux ermites de se retirer physiquement au désert tant la nature même du désert est plus sur le fond que sur la forme. C’est l’application de notre V.I.T.R.I.O.L., la connaissance de soi, après une descente symbolique aux enfers. Le désert peut apparaître comme un immense cabinet de réflexion tant sur soi que sur la nature dont nous sommes issus.
Pour Maître ECKART, le désert est l’endroit où seul Dieu règne, c’est le lieu de l’indifférenciation retrouvée par l’expérience spirituelle. (le désert, c’est la confrontation avec soi-même, avec sa propre nature).
LE COFFRET
C’est donc sous la conduite de l’Espérance qui les aura empêché de désespéré, dans un coffre, symbole de secret, ce qu’ils penseront être la Parole. Alors ils iront à la rencontre des chevaliers rose-croix qui après avoir ouvert le coffre constaterons qu’il s’agit bien de la Parole.
Cette Parole est retrouvée au moment où le temple est détruit, les outils de la maçonnerie dispersés. Dans la tradition symbolique, c’est dans le coffre, équivalent du tabernacle, qu’est déposé le secret de toute tradition.
En arabe, c’est le même mot « tabût » qui désigne tout à la fois le coffret, l’arche d’alliance, l’arche réceptacle comme celle de Noé ou bien encore la nacelle qui sauva Moïse.
En Chine, les empereurs enfermaient dans coffrets scellés leurs suppliques et les montaient au sommet des montagnes sacrées pour que les divinités les exhaussent. Le sommet de la montagne apparaît comme la communication la plus directe avec les hautes autorités.
Le dépôt dans le coffre est aussi celui des Tables de la Loi, de la verge d’Aaron et de la Manne céleste dans l’arche d’alliance. Ces tables ne sont cependant pas les premières qui furent dictées à Moïse. Les premières furent détruites par la colère de Moïse découvrant l’adoration de son peuple pour le Veau d’Or. Ce n’est donc pas la première parole qui se trouve dans l’arche, mais sa restitution. La encore on peut dire que la Parole fut perdue.
L’ouverture du coffret est donc l’équivalent d’une révélation. On a retrouvé au 4ème degré, l’importance du coffret et de son sceau.
Les chevaliers d’orient et d’occident pressentant l’importance du symbolisme attaché au coffret et à son sceau, sachant d’instinct que son ouverture avant l’heure, et par une personne non habilitée, serait pleine de danger, ne l’ouvriront donc pas mais le porteront au TSA
LE NOM
Vocaliser les noms était dangereux, c’est pourquoi certaines langues, comme le sanscrit, l’hébreu ou les hiéroglyphes égyptiens ne s’écrivaient qu’au moyen de consonnes qui étaient comme le squelette, la charpente des mots.
« Toute langue sacrée peut être regardée comme une image, un reflet de la langue originelle qui elle est la langue sacrée par excellence. C’est elle la Parole perdue, ou plutôt cachée pour les hommes de l’Age sombre (kali-Yuga), de même que le centre suprême est devenu pour eux invisible et inaccessible »
La Parole perdue est donc « oubliée » parce que les hommes se sont détournés du chemin et ne se souviennent plus de la voie qui conduit à son « soi » propre. Il semble que le mot Parole affirme la primauté du Son sur l’écrit et fait ainsi comprendre que cette Parole est le Verbe, l’Esprit, le Logos des origines dont nul ne se souvient mais qui est pourtant gravé en chacun de nous.
« L’ombre
fut partout répandue
Et la Parole fut perdue
Nuit de fer pour l’Humanité »
Et la Parole fut perdue
Nuit de fer pour l’Humanité »
dit le poème rituellique d’accession au 18ème degré.
Retrouver la Parole Perdue, serait faire surgir en notre conscience le Nom de ce Mot.
Le symbolisme de la Parole Perdue n’est d’ailleurs pas seulement d’origine judaïque. Il est universel. Aux indes, Vichnou sous les traits d’un poisson à tête humaine plonge dans les flots (épreuve de l’eau) pour récupérer les livres sacrés engloutis au fond des abîmes lors du déluge.
Le mythe du Graâl est lui aussi la Quête de la Pureté, de la Vérité, de la Parole Perdue.
Le grand Prêtre, seul connaissait par transmission sacerdotale, donc initiatique, la prononciation exacte du tétragrame sacré, mais il ne pouvait le proférer qu’une fois dans le lieu le plus sacré du temple de Salomon, le saint des saints, pendant que les lévites faisaient du bruit afin d’éviter que le Nom soit entendu.
I.N.R.I.
I.N.R.I., monogramme de la Parole, n’est lui aussi, qu’un mot substitué. Mot sacré certes, mais si par sa présence il rappelle l’existence de la vraie Parole, il n’en est que le reflet. En effet, la Parole est perdue et ne sera jamais retrouvée car celui qui la détient, et ce dans toutes les traditions, meure sans avoir pu la transmettre à son successeur, faute d’endroit sacré, de support pour pouvoir la proférer.
I.N.R.I. a fait l’objet de plusieurs interprétations, parfois même assez farfelues comme Impérator Napoléon Rex Italiae, mais on trouve :
Il est juste de tuer les rois impies
En nous est le règne de Jéhovah
La Nature révèle l’immensité et la raison l’immortalité
Que par l’effort infatigable nous repoussions l’ignorance
La Justice désormais gouvernera les empires
La raison dévoile les merveilles de la Nature
C’est par le feu que se découvre le Nitre de la Rosée
Mais si I.N.R.I. n’est qu’un mot substitué et non la Parole, il apparaît pourtant comme un moyen, le plus sûr de s’approcher de cette parole qui ressemble étrangement à la Paix profonde que nous espérons trouver si nous allons au bout de notre quête.
Le mot sacré se dit alors que la véritable parole, ineffable, ne pourrait que se contempler si elle était retrouvée. Cette parole perdue apparaît comme une parole de Silence. Et le silence est alors synonyme d’harmonie universelle, l’intégration au principe non manifesté de toutes les particules de la manifestation. Et si I.N.R.I. est le mot substitué qui nous mènera à la Parole, il ne peut que s’épeler comme V.I.T.R.I.O.L. qui est un autre chemin alchimique qui nous conduit depuis le début de notre démarche.
D’ailleurs dans les anciens rituels, pour ne pas prononcer le tétragramme, il est révélé sous forme de dialogue :
D’où
venez-vous ?
De Judée
Par où êtes-vous passé ?
Par Nazareth
Qui vous a conduit ?
Raphaël
De quelle tribu êtes-vous ?
De Juda
De Judée
Par où êtes-vous passé ?
Par Nazareth
Qui vous a conduit ?
Raphaël
De quelle tribu êtes-vous ?
De Juda
Ici on voit l’importance du voyage, de la quête et l’importance de la tradition orale sur l’écrit. La lettre tue, l’esprit vivifie.
Le mot substitué I.N.R.I. qui se traduit par la formule alchimique Igné Natura Renovatur Intégra est lié à la purification par le feu comme MB est lié au stade de la putréfaction. La Parole perdue représente pour nous au 18ème degré l’autre face du Solve et Coagula, la Ré-Intégration.
Dans le symbolisme de la Tout de Babel, les hommes sont unis et forts car parlant le même langage, ils se comprennent. Mais en différenciant les langues, Yaveh rend la communication impossible. Il y a dés-union entre les hommes.
Les mots apparaissent comme des ponts pour relier les états multiples de l’Etre dissous, alors que la Parole ineffable est la manifestation de la cohésion, de l’entité de l’Etre, son retour à l’Unicité de l’état primordial.
« Car le mot qu’on le sache est un être vivant, car les mots sont les passants mystérieux de l’âme, car le mot c’est le verbe et le verbe c’est Dieu » affirmait Victor Hugo.
Car la Parole n’est pas seulement l’expression verbale de la Pensée, elle est créatrice, elle ordonne et nomme (genèse chapitre I).
En substituant aux lettres I.N.R.I. leurs correspondances hébraïques, on retrouve quatre mots qui indiquent les quatre éléments :
| Jam, | Nur, | Rouach, | Iabaschah |
| soit | |||
| mer, | lampe, | souffle | sel |
| eau | feu | air | terre |
Ponce Pilate connaissait-il la valeur cachée de ce monogramme pour avoir déclaré, alors qu’on lui demandait de changer l’inscription « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ».
L’important donc, l’essence de notre quête est de retrouver ce Paradis perdu lors de la chute d’Adam, c’est au fond la même chose que retrouver la Parole perdue, Parole perdue ou Tradition Primordiale ne sont qu’une seule et même chose : d’ailleurs si le mot Paradis signifie Jardin en orient, il signifie également Tradition chez les grecs.
L’Homme complet, ré-intégré, l’homme total, celui qui aura construit au moyen du réunir ce qui est épars, celui-là disposera de la Parole. Car la Parole perdue n’est rien d’autre que la restitution de l’Etre à l’Intégrité, à l’Unité primordiale.