18°
#415012
Vous avez dit « christique » ?
J∴ C∴ V∴ W∴
Un peu de sémantique.
C’est mon tic.
Divertimento
impertinent en mi bémol majeur, pondu sous un parasol
par un beau soir de mai pour quelques bons frères
par un beau soir de mai pour quelques bons frères
Dernièrement, un brave frère me disait ne supporter le grade de Rose-Croix que parce qu’il était « christique ». De son côté, un frère visitant français, il y a quelques jours, estimait que le Rite Ecossais Rectifié (RER) était fort « christique ». J’éprouve une certaine difficulté à bien saisir ce que ces frères veulent dire. « Christique » est un adjectif qui relève de la pure invention. C’est un néologisme, pire encore, un maçonnisme tout à fait saugrenu. Il n’a aucune existence légale ou sémantique. Il n’apparaît ni dans le Larousse, ni dans le Robert, ni, bien entendu, en l’Académie Française qui sont, comme chacun sait, les trois mamelles du bien parler et du bien écrire. C’est un barbarisme pur et simple, mais assorti de connotations insidieuses et retorses.
Plus innocent est le stupide « rituélique », que l’on trouve parfois sous des plumes respectables mais qui s’efforcent alors d’en justifier l’emploi sous des prétextes inventifs. « Rituélique » n’existe pas. C’est un autre maçonnisme parfaitement barbare, inconnu des dictionnaires précités comme des prosateurs célébrés. Le mot adéquat est « rituel », qui est un adjectif signifiant « qui a trait au rite ». Un chant rituel. Un livre rituel. Comme souvent, l’adjectif fut pris substantivement, selon cet usage français insupportable qui ampute tout mot pluri syllabique. Un ado. La télé. Mon prof. Un mag. Mon beauf. Un « rituel maçonnique» est donc un « livre rituel maçonnique», l’adjectif s’étant substitué au substantif qu’il qualifie. Rituélique est donc à proscrire sans l’ombre d’une pitié.
De même que, tant que nous y sommes, est à pourfendre la perpendiculaire ! En réalité, il s’agit du « fil d’aplomb » que l’Eternel fit descendre au milieu de son peuple ( Amos, VII, 7-9). Fil d’aplomb, et non « fil à plomb », selon une pittoresque déformation. En vertu de quel impératif physique, métaphysique ou ésotérique, en effet, le poids qui sert à tendre le dit fil devrait-il être en plomb ? Ce vil métal n’a rien à faire ici. Les poids des fils d’aplomb que nous admirons dans les musées du Compagnonnage sont tous en acier, en fer, en laiton. Pas en plomb, métal mou et déformable, inadéquat sur un chantier.
Le fil d’aplombest donc le fil perpendiculaire servant à vérifier le parfait aplomb d’un mur vertical. Par abréviation, puisque le mot fil est décidément beaucoup trop long à prononcer, il devient le perpendiculaire. Et non pas la, vous avez raison. C’est du reste ainsi que le désignent les anciens rituels non encore tripotés par les instituteurs de la IIIe république. Mais l’implacable logique de cette honorable caste, responsable de tant de ravages en maçonnerie, fit que, non contente d’introduire la fée électricité dans nos rituels, elle imposa désormais le genre féminin à cet instrument, en raison probable de la présence d’un e muet terminal, marque usuelle du féminin. Voici donc notre perpendiculaire transsexuelle. Un des 10.000 glissements de sens dont est coupable la maçonnerie de l’horrible XIXe siècle.
Je digresse solidement, une fois encore. Revenons à nos moutons « christiques ».
L’emploi de ce néologisme barbare n’est pas innocent. En qualifiant le grade de Rose-Croix et le RER de « christiques », nos violeurs de syntaxe savent ce qu’ils font : un péché contre l’esprit. Il ne leur sera donc pas pardonné. Un bon agnostique à coloration anticléricale ne peut adhérer à quoi que ce soit de chrétien. C’est contre sa conscience et sa dignité, car il voit se profiler dans l’ombre Rome et ses complots de centenaires parkinsoniens ou l’Inquisition qui brûla vives 60.000 sorcières innocentes.
La chose est simple : est chrétien ce qui se rapporte au christianisme, c’est-à-dire à la foi en Christ, fils de Dieu, Réparateur de la Chute originelle et Rédempteur du genre humain par sa Résurrection promise à tous. Par extension, et l’on ne veut voir que ce seul aspect des choses dans nos contrées, est chrétien ce qui est surtout catholique, apostolique et romain, et, selon certaine vox populi, « d’un dogmatisme coercitif, borné, attardé, inquisitorial, réactionnaire, pédophile et milliardaire ».
On ignore bien des choses du monde protestant, orthodoxe, réformé, ainsi que des nombreuses églises d’Orient et d’Occident se réclamant du christianisme, toutes dénuées d’attaches avec Rome. On en admire d’autant plus la religion égyptienne, Zoroastre, Mazda, Bouddha, Mithra et quelques autres traditions religieuses, pourvu qu’elles soientnon chrétiennes, ce qui révèle notre étonnante largeur de vues ! La maçonnerie de la fin du XIXe fut égyptoïde et adoratrice d’Isis, alors que, simultanément, elle foulait aux pieds les infantiles superstitions catho.
Dans cette foulée, dont il subsiste hélas des relents contemporains, il convient d’éviter soigneusement la référence chrétienne. Nous vivons en Belgique avec « ces idées-là » depuis les éructations de Théodore Verhaegen et consorts, sous Léopold 1er, excentricités qui ont valu à la maçonnerie belge le privilège glorieux d’être mise hors la loi maçonnique universelle à deux reprises : en 1854 puis en 1872. Et la France nous a suivis sur ce terrain
scabreux et ne vaut donc guère mieux que nos propres esprits forts. Car oui, pour une fois, c’est chez nous Belgicains qu’on tousse et éternue, et chez nos amis méridionaux qu’ensuite on se mouche.
L’inconvénient en Maçonnerie, c’est que pour parvenir « très haut », ce qui est devenu un droit démocratique et une sorte d’obligation s’adressant à n’importe qui,il faut bien passer par le grade de Rose-Croix, dix-huitième de l’échelle du REAA ou 4e Ordre du Rite Français, qui est « infiniment chrétien » en ce que son thème uniquese réfère, allusivement mais néanmoins clairement, à la Passion de Jésus et à sa Résurrection.(Les guénoniennes majuscules sont une simple marque de respect pour nos Frères chrétiens). C’est à tout le moins ce que ce grade est resté au Rite Français et, paraît-il, en Grande Bretagne. Depuis son apparition en 1760, des ajouts multiples, dont certains d’un burlesque absolu, y ont été déversés par des scribes inspirés afin de le rendre, semble-t-il, plus universel. Parce que le thème initiatique de la mort et de la résurrection est évidemment inconsistant et tout à fait insuffisant. « L’enrichissement » ne m’apparaît pas d’une une intense clarté, mais c’est là une opinion.
J’affirme calmement que le thème de ce très beau grade est chrétien : mort et résurrection, ténèbres et lumière, disparition dramatique des vertus théologales et leur retour lumineux parmi les hommes en recherche et en voyage. Cette tradition est toujours vivante dans sa forme originelle. Les candidats agnostiques au grade chrétien de Rose-Croix (ils sont légion)sont bien gênés et certains renâclent. La plupart franchissent l’obstacle avec condescendance, en le déclarant « christique », c’est-à-dire en relation directe avec l’homme Jésus, le prophète exalté « de gauche » qui a « tempêté contre les cléricaux juifs ». Il est des nôtres, quoi ! Cet espèce de SDF, préfiguration de Karl Marx, vitupérant les riches et exaltant les pauvres,n’aurait du reste jamais dit qu’une seule chose digne d’intérêt : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », slogan hélas démenti par toute l’histoire comportementale du monde vivant, et dont la source originale est en réalité en Lévitique XIX, 18. Une fois encore, le Premier Testament sert de carrière d’idées au Deuxième, pas aussi nouveau que cela.
Le même barbarisme« christique » sert couramment pour (dis)qualifier le RER. Ce rite écossais de France est réputé « christique », ce qui permet de le tolérer, parfois avec répugnance et incompréhension, dans le concert des rites que l’on pratique de nos jours.
Le grade de Rose-Croix et le RER sont chrétiens et se réfèrent l’un et l’autre à la religion chrétienne. Ni l’un ni l’autre n’exigent que ceux qui s’en approchent soient DEJA chrétiens avant de les rejoindre, tout au moins au RER. C’est Willermoz lui-même qui écrit cela, et je peux fournir mes sources !
Quelle religion chrétienne ? C’est une autre affaire. C’est l’affaire des candidats concernés, et d’eux seuls. Ils ont sous la main et à portée des yeux ce qui leur est nécessaire pour pouvoir un jour abandonner la lettre qui leur colle aux semelles, et privilégier l’esprit. Il leur faudra apprendre à voler plus haut de leurs propres ailes, afin de contempler le soleil en face.
Encore faut-il qu’ils le désirent, même confusément au départ.
Mais ce désir-là, il est indispensable. Il n’y a pas à disserter sur ce qui relève de la conscience individuelle. « Je ne juge pas », dit-Il en dessinant sur la sable…
Mevlana a fondé le soufisme. Il écrit : « Viens, viens, qui que tu sois, viens aussi. Que tu sois un infidèle, un idolâtre ou un païen, viens aussi. Notre couvent n’est pas un lieu de désespoir, même si cent fois tu as violé un serment. Viens aussi ».