Est-il raisonnable de donner un sens à tout ?
B∴ G∴
« Toute chose dans la nature possède une forme, un contenu et un sens. La forme est pour l’homme ordinaire, le contenu pour le disciple et le sens pour l’initié » Peter Deunov (Maître spiritualiste bulgare).
Lorsqu’il y a maintenant plus d’un quart de siècle, alors en recherche, au-delà des certitudes de l’immédiat et des acquis du matériel, d’un nouveau projet et de nouvelles motivations à ma vie, je rencontrais celui qui allait bientôt devenir mon « Parrain », la F M ne m’était pas entièrement étrangère puisque vingt ans plus tôt l’un de mes collègues de travail, « vieux maçon » de cœur et d’esprit, homme de gauche convaincu et convaincant, républicain « laïcard » militant, avec qui j’avais de longues conversations sur de multiples sujets de société, m’avait « approché ». Cette approche m’avait alors incité à me pencher sur cette « fraternité initiatique », mais sans doute qu’à cette époque la voie ouverte ne m’était pas apparue avec suffisamment de clarté et les choses en étaient restées là.
Reste que, ayant sans doute muri et Claude mon Parrain ayant su appréhender au bon moment mon besoin d’idéal nouveau, j’entrepris alors ce cheminement initiatique que nous offre la F M à travers son organisation, sa méthode de travail, ses Rites et ses Rituels, ses outils et ses symboles, chemin qui a donné unsens nouveau à ma vie et m’a mené là où j’en suis aujourd’hui. Depuis cet instant ma vie profane est intimement mêlée à mon aventure initiatique sans qu’il me soit possible de tracer une frontière stricte entre les deux ; en entrant dans la « voie sacrée » on ne sort pas complètement de la vie temporelle et si nos métaux sont sensés rester à la porte du Temple ils pèsent encore plus ou moins lourdement dans notre besace. Reste que, grâce à l’initiation maçonnique, cette vie profane du quotidien, on la complète, on l’enrichit ou plus exactement on la synthétise en la sublimant dans ce qu’elle a de plus fondamental : son « Sens ».
Cette « quête de sens » qui m’animait alors aainsi trouvé,dans mon engagement maçonnique, sinon un aboutissement, pour le moins une clé ouvrant la porte du « chemin lumineux »,celui qui, par l’initiation et « par un processus destiné à nous faire passer d’un état inférieur de l’Être à un état supérieur de la conscience », doit nous mener d’une manière plus complète, plus achevée, plus « lumineuse » vers la Connaissance de soi et des autres.
C’est alors que peut prendre place une tentative de réponse à la question posée : Est-il raisonnable de donner un sens à tout ?
Question qui en appelle immédiatement d’autres tout aussi fondamentales : Faut-il toujours être raisonnable et rationnel ? Le rationnel et le non-sens peuvent-ils coexister ? Quel est ce « tout »qui doit ou devrait faire sens ? Telle est, en substance, les questions que l’on peut se poser et qui pourraient se résumer ainsi : « Y a-t-il une utilité à cette quête de sens en toute chose que tout Franc-maçon raisonnable et raisonnant est tenté d’entreprendre » ? Autrement dit : En ce XXIème siècleest-il encore raisonnable de croire en l’amélioration de l’être humain ? Est-il encore raisonnable pour un Franc-maçon de croire en une vision altruiste, voir utopique, de la Société et des rapports humains ? Est-il encore raisonnable de croire en une F M porteuse de valeurs universelles dans un monde qui serait sans signification, sans explication, c’est-à-dire vide de sens ? Ce manque de sens ne serait-il pas un obstacle à cette vision d’avenir et de projet commun pour l’Humanité que porte la F M ?
Cette étape d’interrogations et de recherche au-delà de la logique premièrequi est sans doute nécessaire (la recherche évitant la certitude et appelant le doute), va alors être une remise en cause permanente de ses acquis, de son expérience et de son savoir. Reste qu’ainsi posée la question du « raisonnable » et du « sens à donner à toutes choses » peut se lire soit comme une proposition, soit comme une affirmation, l’une comme l’autre pouvant servir de base de réflexion sur le sens de notre engagement et de point de départ de la mise en pratique de la méthode maçonnique, méthode qui nous permet d’appréhender autrement et raisonnablement « les choses de la vie ».
Si la réponse à l’interrogation première est pour moi, on l’aura compris, une réponse positive, la question du sens va alors se ramener à celle de sa nature ; en un mot qu’est-ce qui donne du sens au sens ?
Le sens des choses c’est la vie et le monde qui nous entoure ou, plusexactement, ce qui fait sens c’est la conception personnelle que l’on a de la vie, de sa vie, et du monde extérieur. Nous avons la capacité intrinsèque de créer du sens ; notre personnalité, notre identité, notre existence même, ne peut se développer que grâce à cette capacité à produire du sens. La quête de sens c’est la quête d’une certaine cohérence entre nos certitudes parfois irrationnelles et les réalités de « la raison raisonnable ». Elle est cette recherche qui nous pousse à explorer les tenants et les aboutissants de notre vie et de notre « Être », trop souvent happés par les contraintes de « l’Avoir ». La quête de sens est donc, avant tout, « action » dans sa signification même qui est une volonté de recherche d’une autre vérité au-delà de l’apparence première.
Notre condition d’homo sapiensse situe dans « le monde du sens », celui de la pensée et de l’Esprit. Bien que vivant dans un monde matériel trop souvent « insensé », par l’esprit nous nous créons de toutes pièces un monde de finalités, un monde mental où tout doit avoir un sens, une signification. En effet, puisque le propre de l’esprit c’est de donner du sens, il devient créateur dans la mesure où il donne un nom, une finalité, une raison d’être, à toute chose. Donner du sens c’est parier sur un dépassement de la finalité de la vie et du monde. Dès lors en introduisant du sens en toute chose le monde devient sensé et cette perception sensitive va nous permettre d’entrer en résonance avec l’harmonie de l’Univers. Cette mise en harmonie de soi-même, par le corps et par l’esprit, cette osmose avec le Cosmos qui nous entoure, c’est-à-dire avec l’ensemble de la nature et de ses composantes, et celle qui nous permettrad’accéder à un espace et un temps sacréspour trouver la faculté de relier notre propre expérience (notre microcosme) à un ordre cosmique supérieur (le macrocosme), en un mot de construire et de faire vivre notre œuvre et espérer atteindre un jour au « Grand Œuvre », au « Grand Secret » par l’épuration de notre « Moi » et sa transmutation en un « Nous » universel.
Tel que nous
l’envisageons personnellementle « Sens »
doit se découvrir, se construire au fil de sa propre
expérience et des aléas de son parcours
initiatique. En recherchant et en construisant du sens nous
élaborons une forme de pensée en relation avec
nos attentes tout en prenant en compte les contraintes de notre
environnement. Une fois découvert, le « Sens
» devient un outil dynamique permettant de
sortir de l’illusoire des choses et d’aller
au-delà de nous-mêmes ; cela passe naturellement
par la connaissance (la reconnaissance) de soi, des autres et de notre
environnement. Le « Sens »
devient alors comme un miroir qui reflète la
lumière intérieure qui anime chacun de nous et
nous aide à illuminer notre chemin initiatique.
Chercher le sens des choses c’est chercher le sens de la vie,
le sens de l’engagement, le sens de la croyance, le sens des
convictions. Cette question du sens, qui est aussi celle de la
transcendance qui nous élève à un
niveau supérieur de réflexion, a
été abordée de manière
très approfondie par André Comte-Sponville et Luc
Ferry dans leur ouvrage commun « La sagesse des
modernes ». Si leur approche respective
diffère sur la forme, sur le fonds ils se retrouvent pour
affirmer que : « ce qui nous transcende, ce qui
fait sens, c’est ce que chacun de nous
éprouve face à la complexité de
l’Univers, ce que chacun perçoit d’une
réalité qui nous dépasse et dans
laquelle s’inscrit le sens de notre vie. Si l’on
ouvre son regard vers la part d’univers que le voile de
l’ignorance et des préjugés recouvrent,
et qu’on ne voit pas au premier abord, si l’on
accepte de s’ouvrir au-delà des apparences
à la complexité infinie du monde, alors notre
esprit va s’ouvrir vers une perception, vers un sens
logiquement construit de ce qui nous dépasse, en
d’autres termes vers une spiritualité
transcendante faisant sens ».
C’est dans cette recherche d’une haute spiritualité que les stoïciens, dans leur tentative de comprendre la dynamique de la nature et du monde ont développé une vision d’unmonde ordonné, juste et beau, d’un « Tout harmonieux » faisant sens à leurs yeux. Ainsi pour Sénèque le sens de l’existence c’est « la révélation et la compréhension du Souverain Bien ». Pour Marc Aurèle la recherche du Sens c’est « Prendre part à l’équilibre naturel en faisant de sa pensée un moyen pour être en harmonie avec le monde » et participer ainsi à notre propre équilibre.
L’approche que fait Emmanuel Kant de l’idée de « Sens » nous rapproche quelque peu de celle des Francs-maçons en remplaçant l’idée religieuse du salut par celle plus moderne de « Sens ». Sa vision est proche du pari de Pascal : « Ce qui a un sens nous sauve du chaos dans lequel nous sommes plongés au sein d’un univers effrayant où il presque impossible de trouver une stabilité ».
En homme libre nous sommes convaincus qu’il existe plusieurs voies à la recherche du Sens et de la Vérité et que chacun peut commencer son chemin différemment et néanmoins espérer aboutir au but : trouver la Lumière de la Connaissance.
Les idéologies, les religions sont, elles aussi, des modalités tentant de donner du sens au questionnement de l’homme. Chacune des réponses apportées tente de donner un but à l’existence et offre les moyens d’accéder à ce but. Mais ces réponses révèlent toutes une difficulté majeure pour nous Francs-maçons : c’est qu’elles sont érigées en dogme et ne permettent pas de raisonner en homme libre, sans entrave, dans la recherche d’une vérité juste et vrai.
Le Franc-maçon, pour percevoir « le monde du compas » au-delà du « monde de l’équerre », navigue constamment entre l’indéterminable et le déterminé, entre une pensée rationnelle et une pensée symbolique, entre « l’Être » et « l’Avoir ». Il utilise ces deux outils pour tracer son chemin sur la voie de la Connaissance et construire du « Sens », sentiment qu’il pourra ensuite partager avec ses FF.
Si nos Rituels sont pétris d’actes, de gestes, d’attitudes, de symboles, c’est sans doute pour nous permettre de les utiliser comme outils de construction personnelle et collective mais c’est essentiellement pour donner du sens à notre réflexion, à notre capacité d’interprétation. Le Rituel et son contenant s’avèrent l’incontournable outil dans l’entreprise de décryptage qui mène au Sens. En faisant du Rituel l’outil majeur de son accession à un autre niveau de la conscience, le franc-maçon peut espérer accéder à la réalité des choses, à la quintessence du caractère universel de la Vérité. Accéder au sens des choses c’est atteindre au réel des principes créateurs et à leurs vérités premières, c’est pénétrer dans un temps et un espace sacré, c’est comprendre le monde autrement.
Lorsque le Che R+C proclame son attachement au triptyque « Foi, Espérance, Charité » c’est sans doute pour servir de support à sa démarche mais c’est essentiellement, me semble-t-il, pour donner plus de sens à son engagement. Au-delà du doute dans l’improbable quête de recherche du sens il y a la Foi en l’œuvre commune à accomplir qui est de rechercher la Vérité et de « rassembler ce qui est épars », il y a l’Espérance, cette « lumière dans les ténèbres », qui nous permet d’avancer malgré les obstacles et de croire en un avenir meilleur pour nous-mêmes et pour l’humanité toute entière, il y a enfin la Charité, pierre de touche de « l’Union », celle qui permet une authentique fraternité de cœur et d’esprit. En privilégiant les valeurs morales et spirituelles introduites par ces trois vertus théologales, sa recherche par la voie initiatique devient alors une véritable quête de sens ; quête qui nous engage, non pas à la recherche de réponses absolues, mais dans une compréhension au-delà des voiles de ténèbres qui dans notre esprit masque toujours la Vérité. Le Che R+C se veut porteur de lumière et d’amour, amour du monde et des êtres qui le composent, et c’est cet amour sacrificiel et altruiste par le don de sa personne qui pour lui fait sens.
Cette quête de sens doit aussi être envisagée comme une recherche croisée de la vérité et de l’indissociable erreur humaine qu’on appelle encore le mensonge. Si la quête de sens nous ouvre la voie vers la vérité elle témoigne du difficile accès à cette même vérité car cette quête n’est pas qu’une simple introspection, il nous faudra patiemment dérouler le fil d’Ariane tout au long de notre démarche pour espérer approcher le sens des choses.
Si donner du « Sens » c’est ouvrir la voie symbolique et spirituelle d’accès à la connaissance, c’est aussi nous permettre d’accéder à la réalité des choses, à leur expression première ; la recherche du « Sens » participe ainsi à la stimulation de l’intuition première du cherchant qui, polissant inlassablement sa pierre brute, tente de découvrir le sens de la vie et de la création, qui va s’intérioriser afin de mieux se connaître et, partant, de mieux tirer parti de ses potentialités pour lui-même et pour les autres et permettre ainsi, par un accord parfait avec les grandes lois cosmiques, de retourner à la racine des choses, de la nature est des êtres. Cette recherche doit nous permettre de nous hisser à la connaissance de vérités supérieures métaphysiques et spirituelles.
L’homme en quête de sens a-t-il changé parce qu’il est devenu franc-maçon ? Pour ma part je suis convaincu que s’il a changé c’est parce qu’il s’est retrouvé face à lui-même, avec ses doutes et ses questionnements, et ce dès son entrée dans le cabinet de réflexion et par la suite tout au long de son parcours initiatique. « Connais-toi toi-même » : c’est d’abord à sa propre découverte que le franc-maçon va cheminer avant de partir à la découverte du monde pour « Transmettre hors du Temple les valeurs qu’il aura acquises ». Le sens de notre quête de sens n’est sans doute que de nous chercher nous même à travers le regard de nos FF « Mes FF me reconnaissent comme tel ».
Cette recherche du Sens est me semble-t-il une question essentielle pour tout être pensant mais plus encore pour nous francs-maçons qui cherchons à être des « discernant » en même temps que des « cherchant » et des « éclaireurs ». Comment donner du sens à son engagement ? C’est la question principale qui contient toutes les autres. Comment vivre cet engagement d’une façon différente de ceux que nous contractons dans le monde profane ? Comment le transformer ce monde en se transformant soi-même ? Sans doute en découvrant une certaine sagesse, une spiritualité qui donne sens à notre démarche. Alors peut s’ouvrir pour le franc-maçon le vaste domaine de la pensée et de l’action à la recherche d’un horizon qui est sans limite : celui de la Parole perdue et de la Vérité.
Si l’on a conscience de tout cela, alors oui, trois fois oui, il est, me semble-t-il, raisonnable de donner un sens à tout.
J’ai dit.