Le Partage
C∴ L∴
Lorsque j’ai évoqué, lors de mes impressions, le plaisir du partage de la cérémonie de passage avec mes SS, j’ai eu le sentiment très fort de vivre avec elles une part importante de ma vie. Nous nous sommes nourries des mêmes attentes, des mêmes symboles…paroles…et gestes. Nous avions faim et soif de découvertes, d’avancées, de progressions.
Mais il est clair à présent que je me dois de pousser plus loin ma réflexion.
Inévitablement la cérémonie de la Cène sera un point central dont l’amour en est le marqueur. On peut se poser la question de l’apparition à ce grade de la notion d’amour et de partage.
L’ordre s’est effondré, les codes d’honneur n’ont plus cours. La violence, le désordre, l’arbitraire, l’injustice règnent. L’usage de l’épée est monnaie courante.
Cette vision d’apocalypse amène bien naturellement un désir de reconstruire une société plus lumineuse.
Pour sortir du chaos il va falloir s’entraider, se soutenir, et savoir que l’on peut compter sur la sincérité de chacun. Cet effort est l’affaire de tous. La truelle servira de lien entre les bonnes volontés.
Ce n’est pas la première fois que nous rencontrons alternativement ; meurtres, violences, vengeance, et solidarité, fraternité, désir de justice et de reconstruire sur des bases plus saines. Il nous faut maintenant faire le constat, que sans une pureté d’intention, relevée par l’amour et renforcée par l’espérance, la foi et la charité, le monde risque de retomber chaque fois dans la noirceur.
Une nouvelle parole nous est livrée. Si nous savons l’entendre, elle va nous ouvrir une voie nouvelle vers les autres.
Une autre question se pose, l’amour se décrète-il à partir de l’injonction d’un rituel ? Ou est-il plutôt une quête exigeante, une philosophie de vie ? Une philosophie qui conjuguerait nos aspirations personnelles et notre indéniable besoin d’autrui.
Ses nombreuses facettes le font concevoir : égocentrique ou altruiste jusqu’au sacrifice, focalisé sur un être ou un objet ou au contraire aux limites floues tel que l’amour de l’humanité, de la vie, de la nature. Il induit de fait une certaine diversité de comportements.
L’amour au grade de C R C me semble t’il, est le fruit d’un long et exigeant travail sur soi.
Est-ce utopique de rêver une humanité dont les fondements de sagesse seraient la connaissance et l’amour ?
L’Utopia de Thomas More insuffle une espérance humaniste contre la décadence et la corruption de son temps. Il propose un mode de vie dans son île sur une autre logique de l’ailleurs et de l’autrui. Son ouvrage est un réquisitoire contre la misère et le mal.
Le grade de Chevalier Rose-croix nous indique d’emblée que nous sommes en situation relationnelle. Notre existence prend, certes du sens dans l’effort individuel de perfectionnement, mais aussi dans la richesse de l’altérité.
Seuls, notre existence se restreint, se réduit, s’étiole. Nos liens sont le ciment qui nous permet d’agir avec l’intelligence du cœur.
La cène est un merveilleux moment de partage et de ressourcement. Etre invitée à y participer est un tel gage de confiance que j’ai éprouvé une intense charge émotive.
L’aspiration au partage et à la paix, est retrouvée dans de nombreuses civilisations. (Loi de l’hospitalité, ou le calumet de la paix par exemple). Mais là, ce partage n’invite pas les seuls participants. Il est aussi destiné virtuellement à ceux qui ont faim et soif. Aux absents, à ceux qui, quelque part, sont dans le besoin.
Chacun se sert, certes sans excès, et fait suivre…ce qui reste ! Est-ce pour nous indiquer que nous devons d’abord nous construire, être « assez solide », pour s’autoriser à faire quelque chose pour autrui ?
Au début de notre existence, nous recevons de nos parents, nos professeurs, et d’autres personnes qui se trouvent sur notre chemin. Arrivés à l’âge adulte nous sommes en mesure de mettre en œuvre nos capacités et de les mettre au service de la société. Je crois que le vrai partage ne peut se faire sans avoir atteint une certaine maturité. Sans nous être nous même construits, nous risquons un partage inadapté, insuffisant, maladroit, voire destructeur. Cette maturité acquise ne marque pas un arrêt, une autosatisfaction rigide. C’est un travail toujours en cours de se sentir vivant, curieux, d’être ouvert, prêt à accueillir et à apprendre, jusqu’à la fin de notre existence.
Partager le pain et le vin, nourrit le corps et l’esprit. Le pain a longtemps été une nourriture de base. Il est aussi un symbole de nourriture céleste.
Le vin est symbole de solidarité, d’amitié et d’amour, mais aussi de sang donc de vie. Ce sont des substances élaborées qui ne sont pas directement issues de ce que la nature offre à l’état brut. Elles sont le fruit du travail et de l’effort de l’homme. Nous devons être à l’image de ces substances, plus travaillées, plus affinées. Ne dit t’on pas souvent qu’un bon Maçon est celui qui travaille et s’entend avec ses FF et SS ?
L’absorption de cette nourriture
commune transforme quelque chose d’intime en nous, modifie le
rapport entre nos différences. En partageant le
pain et le vin, nous cimentons les liens fraternels qui nous unissent.
Lorsque le don est reçu, tout est consommé. Le
symbole disparaît après l’action. Ce qui a
été partagé ne laisse aucune trace
à l’extérieur, ni chez celui qui donne et qui
pourrait attendre un retour, ni chez celui qui reçoit et qui
devient donneur à son tour. Ce partage là
n’est pas ostentatoire. Il réactive une
lumière qui se trouve en nous et que nous recevons aussi de
l’autre. Je me limiterai à cette simple acception, entendant
bien que d’autres peuvent être
évoquées. En retraçant notre chemin
initiatique depuis les tout débuts on peut en
dégager une logique qui nous amène à
ce partage plus mature.
Apprentis nous travaillons sur nos passions tout en promettant d’aider nos FF et nos SS Tout était déjà dit, nous étions engagés dès le départ à un point que nous nous ne soupçonnions pas.
Comp nous nous enrichissons en rencontrant l’ailleurs et l’autrui. Mait nous pouvons nous satisfaire du fruit de nos expériences, nous avons le devoir d’enseigner, d’agir et de montrer l’exemple.
La loge de perfection est une continuité axée sur cette notion du devoir, la préservation des biens publics, les problèmes de la vie en société, l’engagement de la justice dégagée de l’idée de vengeance.
Au 18e grade une porte s’ouvre ou l’amour implique l’autre et soi même. Nous sommes investis d’une nouvelle feuille de route sur la voie du devoir.
Donner et prendre sont des gestes concrets envers nos prochains. Des gestes d’offrande, à ceux qui manquent… Aux autres, ceux qui ont froid, peur, mal, ceux qui ont besoin de temps, d’écoute, ceux qui ont besoin d’autre chose ; de connaissances, de savoir, de spiritualité. Au-delà du matériel, l’homme à des besoins qui se révèlent essentiels.
Chacun de nous est disposé à donner une part de ses possessions aux autres. Mais il y a des besoins de nature différente, peut-être tout simplement le besoin d’être comme tout le monde, de penser à autre chose qu’à survivre. Avoir faim et soif, de paix, de justice, d’amour. Avoir le goût de vivre, soif de culture, d’échange, soif de donner et de recevoir, de comprendre et de réfléchir.
Nous réalisons notre condition humaine en harmonisant nos émotions, nos sensations, nos pensées tout en nous imprégnant de la richesse multiple des autres. L’homme devient plus humain parce qu’il est social.
L’amour est le don gratuit à l’autre. S’il n’y a pas gratuité, il n’y a pas don, mais échange avec profit pour l’un et l’autre. Vu sous cet angle, chacun a intérêt au bonheur de l’autre ce qui, au final, n’est pas, en soi, une chose à récuser.
Mais derrière les vertus et grandeurs du partage, se cache une part plus insidieuse et sujette à caution. Dans la conception du partage il faut écarter la notion d’aumône, qui est un aspect trivial de la charité. Nietzsche a évoqué la notion du don comme une dépossession de soi. « Il faut avoir un moi solidement assis, être hardiment planté sur deux jambes sinon il est impossible d’aimer » dit-il dans Ecce Homo.
L’amour bienveillance est certainement le sentiment le mieux partagé dans le monde. Il est d’autant plus facile qu’il se pare souvent d’une étiquette d’altruisme qui nous renvoie une image de soi plus noble. Il a nom : bonté, charité, compassion, dévouement…
Celui qui reçoit se sent débiteur, celui qui donne ressent comme une approbation intérieure accompagnée d’un sentiment de délectation d’avoir agi de manière altruiste. Que ce soit conscient ou non, il y a une certaine valorisation du moi.
L’amour de l’humanité est un sentiment indirect difficile à concevoir, et je me garderai bien d’en chercher une définition qui l’enfermera. Ce sentiment peut être tout simplement éprouvé. On peut se poser la question du partage effectif et concret dans ce contexte.
Enfin pour conclure et en étant bien consciente de n’avoir évoqué qu’une infime partie du sujet je pourrai dire, que le Chevalier Rose-Croix est un pèlerin qui a traversé de nombreux domaines d’expérience et qui se trouve à une croisée des chemins pour faire vivre en lui l’immanence et la transcendance en se situant au cœur alchimique de la Rose.
J’ai dit.