I.N.R.I. : De la Parole perdue à la Pierre philosophale
A∴ F∴
Le Grand œuvre alchimique consiste à opérer la transmutation de la matière, à partir d’un état indifférencié (la materia prima) pour obtenir la Pierre philosophale.
Or, la Pierre philosophale fait implicitement partie des symboles de notre Rite dès le Cabinet de réflexion avec l’inscription VITRIOL qui nous invite à trouver la pierre cachée. Ce symbole n’est cependant plus développé par la suite. La recherche de la Pierre sera en effet du 3ème jusqu’au 18ème degré entreprise sous la forme de la recherche de la Parole perdue. C’est cette Parole perdue avec la mort de l’architecte Hiram qu’il appartient au maître maçon de redécouvrir. Il faut donc partir à sa recherche, ce qu’illustrent les voyages sinueux effectués lors de l’initiation au quatrième degré. Jusqu’au 13ème degré, la parole est perdue mais aussi inconnue des nouveaux maîtres puisqu’il leur est donné un mot substitué, faute de pouvoir leur communiquer la Parole. Ce mot substitué est avant tout un mot de reconnaissance mais il n’a pas la même puissance créatrice que le mot sacré initial. On s’en souvient, c’est au 13ème degré, celui de Chevalier de Royale Arche, dans la Neuvième voûte, que le maître maçon découvre visuellement la Parole perdue sous la forme du Tétragramme qui représente la Conception suprême, mot ineffable qu’il est encore interdit de prononcer et qu’on ne peut qu’épeler. Puis, au 18ème degré, il nous est révélé dans le Temple rouge que cette parole perdue est I.N.R.I.
Quel rapport existe-t-il entre cette Parole perdue et apparemment retrouvée et la Pierre philosophale ?
Pour essayer de répondre à cette interrogation, nous verrons tout d’abord que la réalisation de la Pierre philosophale comme la révélation d’I.N.R.I sont l’aboutissement d’une longue quête. Mais aboutissement ne signifie sans doute pas achèvement. Il faudra donc nous interroger sur les fonctions de cette Pierre philosophale et de cette Parole retrouvée, I.N.R.I, et nous verrons que si elles sont le produit d’une quête, elles sont aussi les instruments d’une transformation.
I. Les produits d’une quête
La quête maçonnique de la Parole perdue et la quête alchimique de la Pierre philosophale présentent d’évidentes analogies qui nous ont déjà été présentées dans des travaux précédents et sur lesquelles je n’insisterai pas.
De même que la Parole perdue n’est pas une Parole que l’on pourra subitement découvrir au milieu du tumulte, de même la Pierre philosophale n’est pas une pierre toute faite qu’il suffirait de découvrir au bord du chemin ou au fond d’une caverne. Elle ne se trouve pas toute taillée. Pas plus que la Parole perdue ne se trouve toute prononcée. Toutes deux ne se découvrent qu’à la suite d’une quête qui peut prendre l’allure d’une conquête(comme l’illustrent les degrés de chevalerie dans notre Rite), comme peut l’être d’une certaine manière également la quête du Graal. La Pierre philosophale s’élabore et se prépare. Elle est le fruit d’un long travail. Pour y parvenir il existe deux voies principales. La première c’est la voie la plus rapide, la plus glorieuse mais qui n’est donnée que par Dieu. On parle alors de Donum Dei. Ce don de Dieu est aussi nommé « voie sèche » (pour la distinguer de la voie « maritime » parce qu’elle ne réclame pas de vaisseau, d’intermédiaire en quelque sorte). La tradition ajoute qu’elle se pratique en quatre jours comme les quatre jours de la passion du Christ. Mais cette voie n’est évidemment accessible qu’aux seuls vrais élus, aux saints (ce serait la voie empruntée disent certains par Saint Vincent de Paul). La voie ordinaire est dite « voie humide » ou voie longue. Elle exige des années d’efforts, de travail de laboratoire, un mot que Paracelse ou encore Fulcanelli ont décomposé en deux, à savoir : labor, l’endroit où l’on travaille et oratoire, l’endroit où l’on prie, L’alchimiste travaille seul dans son laboratoire, et cela différencie le travail alchimique du travail en loge maçonnique, mais tous les deux se déroulent sous l’autorité divine.
L’alchimiste travaille sur la matière première. Cette matière première se trouve en nous et il s’agit en quelque sorte de la spiritualiser, autrement dit il s’agit d’en extraire l’esprit qu’elle contient en utilisant une technique opératoire qui comprend diverses opérations (calcination, sublimation, solution, putréfaction, distillation, coagulation…) afin d’aboutir à une matière pure et parfaite. De même, la quête de la Parole perdue, comporte une alternance de constructions, de destructions, de morts et de renaissances en vue de libérer l’étincelle divine qui est en nous.
Le processus alchimique, s’il consiste en une transmutation des métaux, est aussi et surtout en même temps un pèlerinage de l’âme. L’alchimiste est à la fois le sujet, l’opérateur et le témoin. Par une action menée en parallèle sur lui-même et sur la matière il chemine dans deux mondes différents. Il s’établit un échange vivant entre lui et les forces créatrices de la nature dont les diverses énergies vont le faire changer au niveau spirituel. Ce n’est pas l’obtention de la Pierre qui le transforme, c’est surtout le parcours qui conduit à sa découverte, en raison des méditations qu’il impose et des forces telluriques, en rapport étroit avec le système astral, qui le modifie. Pour nous également, ne dit-on pas que l’important n’est pas le but mais le chemin qui mène au but ?
L’œuvre alchimique est inséparable de la propre transmutation de l’alchimiste. Selon le principe de la Table d’émeraude, ce que l’on modifie à l’extérieur modifie l’intérieur et ce qui change le microcosme modifie aussi le macrocosme, et inversement. L’alchimie devient dans cette optique une discipline de travail intérieur, d’extraction et de sublimation des mercures, soufre et sel pour les réunir. L’opérant devient lui-même cette Pierre philosophale.
D’une certaine manière, on peut faire référence, pour la quête alchimique comme pour la quête maçonnique à un processus d’individuation. Cela est vrai de l’initiation maçonnique, tout au moins jusqu’au 18ème degré. Quant au processus alchimique, il suffit de renvoyer à l’ouvrage de Jung, Psychologie et alchimie ou encore, L’Homme et ses symboles. Jung voit dans le grand œuvre alchimique une allégorie du processus d’individuation par lequel l’individu fait émerger son moi du magma de l’inconscient collectif, puis passe du moi au soi, ou à la conscience de la totalité de son psychisme : le processus d’individuation est une manière de s’installer au centre de soi-même, de trouver son véritable centre. Jung établit pour ce faire un jeu d’équivalence entre la terminologie alchimique et sa propre terminologie : la materia prima, c’est l’inconscient collectif, le soufre et le mercure sont animus et anima, union de la voie de la mère et du modèle paternel, la Pierre philosophale, c’est le Soi, les autres stades de l’Œuvre correspondent aux autres stades du processus d’individuation.
Quoi qu’il en soit, dans la quête de la Parole perdue comme dans la quête de la Pierre philosophale, il se produit un changement d’état, une modification de la substance sans changer l’essence de l’être. Car celle-ci est divine et donc immortelle.
La Pierre philosophale, comme la Parole retrouvée I.N.R.I sont le résultat d’une quête. Mais elles apparaissent aussi comme les moyens d’une transformation.
II. Les instruments d’une transformation
Considérons tout d’abord la Pierre philosophale. Une fois qu’il la obtenue, l’alchimiste peut la réduire en poudre (Pierre de projection) et produire de l’or à partir du plomb. Il peut aussi grâce à elle guérir toute maladie. Il peut aussi, en l’absorbant, devenir immortel. La Pierre philosophale, c’est donc aussi une promesse d’immortalité. Arrivé à cette étape, l’alchimiste a acquis la plus grande sagesse et il doit se retirer du monde. L’alchimie dans son principe même ne vise pas à transmettre, alors que la transmission est un des objectifs majeurs du processus initiatique que nous connaissons en maçonnerie.
Cela n’a pas empêché certains alchimistes au XVIIIème siècle de parcourir l’Europe comme le Chevalier de Lascaris, ou le comte de Saint-Germain ou Bernard de Trévise. On peut aussi mentionner l’exemple, déjà cité, de Saint-Vincent-de-Paul qui, fait prisonnier par des pirates à l’occasion d’un voyage qu’il effectuait par mer entre Marseille et Narbonne fut vendu comme esclave à un alchimiste de qui il reçut l’initiation. Certains se sont demandé si la découverte de la Pierre philosophale ne constituait pas la source financière de ses multiples actions caritatives. En réalité, on peut penser que c’est sa personnalité recomposée, transfigurée, touchée par le don de Dieu qui a sans doute produit des richesses insoupçonnées, qui lui a donné une force de conviction lui permettant de convaincre les puissants et les riches de lui ouvrir leurs coffres.
Pour certains alchimistes la découverte de la Pierre révèle la véritable nature du macrocosme. Elle permet d’assurer la rédemption de l’Homme et de la Nature. Mais, pour l’alchimiste, en réalité ce n’est pas l’homme qui en premier lieu a besoin de rédemption. C’est bien la divinité qui semble perdue et qui sommeille dans la matière. Ce n’est qu’en second lieu que l’alchimiste espère que la substance transformée lui sera profitable à lui comme aux métaux vils et imparfaits qu’il désire changer en or. L’alchimiste ne vise pas sa propre rédemption par la grâce de Dieu mais la libération de Dieu de l’obscurité de la matière. La rédemption individuelle de l’alchimiste dépend du succès de son œuvre c’est-à-dire de la libération par ses soins de l’âme divine. L’adepte peut réaliser à l’intérieur de lui-même le passage à l’état supérieur d’existence, transformer son corps mortel en une image radieuse « pleine de lumière ». L’extension de cette métamorphose à l’ensemble de l’univers peut ensuite être envisagée.
L’alchimie voit dans la nature comme une œuvre divine qui ne peut tendre que vers la perfection et espère trouver le secret de cette perfection et ainsi, le secret de l’univers tout entier, l‘anima mundi, autrement dit trouver ou retrouver la face cachée de la divinité. Considérons ensuite la Parole perdue et retrouvée : I.N.R.I. Rappelons d’abord les conditions dans lesquelles cette parole est retrouvée. Le rituel du 18ème degré nous dit que c’est après une période d’accablement, de découragement, proche de l’anéantissement et de la mort que les Chevaliers d’Orient et d’Occident entendent une voix mystérieuse qui s’élève au fond d’eux-mêmes. Ils ressentent comme un souffle qui les pénètre lorsqu’elle murmure en s’éloignant une Parole qui est l’annonce d’une lumière nouvelle. La révélation de la parole se fait avec éclat, dans une sorte de flamboiement qui la fait resplendir dans la lumière du Temple rouge Immédiatement, cette Parole opère une transformation, elle ramène la sérénité dans les âmes, elle est source de vie ou, si l’on préfère, de renaissance. Mais, cette Parole, l’avons-nous vraiment entendue ? En réalité, nous n’avons entendu qu’un murmure, et c’est le Très Sage qui nous révèle qu’il s’agit d’I.N.R.I. Ce n’est plus la même parole qu’au 13ème degré, mais il est encore impossible de la prononcer, on ne peut toujours que l’épeler. Les quatre lettres de ce mot sont par ailleurs susceptibles de multiples interprétations, signe sans doute que la Parole n’est retrouvée que symboliquement, sous une forme voilée, sa signification profonde restant toujours du domaine de l’incommunicable, signe aussi que la quête du Chevalier Rose-Croix n’est pas encore achevée mais quelle se poursuit.
Le rituel nous indique cependant que I.N.R.I.signifie Igne Natura Renovatur Integra : la nature est renouvelée entièrement par le feu. Ce feu, c’est le feu principiel, l’éclat de la parole de vie qui annonce la régénération du monde. Ainsi, pareil à l’or, purifié dans le four à fusion, le cœur du Chevalier Rose-Croix est purifié par le feu. Ce feu, d’une nature si particulière par lequel s’opèrent la transmutation alchimique de la matière ainsi que la purification de notre être, ce feu spirituel rempli de lumière, qui doit permettre à l’Homme et à l’Humanité de se revivifier et de renaître, c’est le feu de l’Amour qui prend sa source dans la Foi, la Charité et l’Espérance. Au 18ème degré c’est l’amour qui permet à la Parole perdue de s’exprimer Ainsi, de même que le feu de l’alchimiste permet d’obtenir la Pierre philosophale par la transmutation de la matière, le Chevalier Rose-Croix tel le Phénix, se régénère par la puissance de ce feu qu’il porte en lui, ce feu qui n’est pas destructeur mais qui est au contraire une force créatrice, une force de vie et d’amour.
I.N.R.I., Parole perdue, demeure peut être encore un mot substitué, par ce qu’il reste à œuvrer à la réalisation de l’Amour. Le Chevalier Rose-Croix doit faire rayonner l’Amour qui est en lui, qui le consume et qui n’est plus l’amour de l’être ou même l’amour de Dieu mais qui devient l’Amour de l’Humanité, mais d’une Humanité elle-même régénérée et sacralisée.
J’ai dit T S A