Dans le tumulte de la cité comme dans la solitude du désert
J∴ P∴ D∴ F∴
A
la Gloire du grand Architecte de l’Univers
Ordo ab Chao – Deus meumque jus
Au nom et sous la juridiction du Suprême Conseil des Souverains
Grands Inspecteurs généraux du 33e et dernier degré du
Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France
Lors de la cérémonie de réception au 12ème, le Sublime Grand Maître interroge les récipiendaires afin de s’assurer de leurs mérites. Le Premier Excellent gardien précise que lors de la réception au 4ème, les voix ont dit que l’accomplissement du Devoir doit être la préoccupation constante du Maître Secret. Cette préoccupation doit l’accompagner du matin au soir, dans le tumulte de la cité comme dans la solitude du désert.
Ce Devoir nous est de nouveau martelé ! On pouvait avoir le sentiment d’avoir compris. Le Sublime Grand Maître n’en reste pas là et demande au récipiendaire « pourriez-vous nous dire ce que vous entendez par le Devoir, et si vous vous efforcez de le remplir ? » Je me souviens avoir ressenti comme un blanc ! En reparler est donc pertinent.
On aurait pu aussi parler de la solitude dans la cité ou du tumulte que j’ai dans la tête lorsque j’essaye de m’isoler. Qu’importe, le message est clair : cette préoccupation doit être une obsession, une seconde nature, comme une tâche de fond qui tourne en permanence et chacun de nos instants doivent pouvoir se mesurer à l’aune de ce Devoir.
Comment répondre à cette question ? Quel est ce Devoir ? Vous le savez, il est plus facile à faire qu’à connaître. Dire ce que j’entends par là est une tâche rude. Au-delà d’un exemple concret qui ne m’est pas venu spontanément à l’esprit, comment savoir que j’essaye au moins de le faire ? Et enfin au-delà de la simple question du comment, pourquoi le faire ?
Laissez-moi vous conter deux anecdotes :
Vous connaissez celle du colibri et de l’incendie de forêt. Le bois est en feu, tous les animaux s’enfuient. Le colibri, le plus petit volatil prend le temps d’attraper une goutte de rosée et de la jeter dans les flammes. Un singe qui l’a vu faire s’étonne auprès de lui du caractère vain de ce geste. Le colibri lui répond : « j’ai fais ma part ».
Je suis un matin près d’un feu de circulation qui est au vert pour les voitures. Pas un véhicule en vue. Seul, un père tenant son enfant par la main attend sagement sur le trottoir que le petit bonhomme passe au vert. Et bien j’ai également attendu pour traverser.
Ai-je fait mon Devoir avec un « D » majuscule, ou simplement un devoir ? Qui détermine la contribution de chacun ? Le colibri aurait-il du déposer une deuxième goutte au risque de se brûler ? Le devoir obéit-il toujours à un principe moral, à la notion de Bien et de Mal ? Quel est l’origine de la morale ? Prolifération de l’espèce ou commandement divin ? Transmettre fait il partie de la morale ?
Autant de questions que l’application du Devoir va nous permettre d’appréhender.
En premier lieu, il est difficile de parler du Devoir sans évoquer Kant.
Il lui reconnait 3 niveaux : inné lié à la morale, acquis lié aux lois sociales et enfin librement choisi. Une action n’est bonne que si elle est accomplie par Devoir et non simplement en conformité au Devoir. Il ajoute que l’on ne peut démontrer l’existence de Dieu, mais on ne peut s’empêcher de procéder suivant le principe de cette idée et accepter les devoirs comme des commandements divins. On peut se demander s’il ne fait pas que repousser le problème de la morale à la transcendance de commandements divins et donc à une obéissance aveugle.
Notre rituel est plus riche et nuancé. A sa manière coutumière de dévoiler les clés par degrés successifs, nous découvrons de plus en plus de suggestions dans le chemin qui nous est proposé.
Et vous ! Qu’avez-vous répondu à la question du Sublime Grand Maître ? Le choix est pourtant vaste et polymorphe. Nous sommes accueillis dès le cabinet de réflexion par des questions concernant nos devoirs.
Puis garder le secret, combattre ses passions, assister son frère, pratiquer la vertu, fuir le vice, respecter ses engagements, se conformer aux règles, mépriser la cupidité, aimer son prochain avec sur ce point les trois degrés que ce terme comprend : l’amour pour soi, pour l’autre ou parce qu’il est l’Amour. Pratiquer la vertu comme l’accomplissement d’un devoir. La majuscule se profile déjà ! Pratiquer la charité, progresser avec zèle, transmettre dès le 2, se connaître soi-même proposé dès le 2 et retrouvé au 12ème, travailler au bien commun, ne pas s’écarter de la sagesse et de la justice, assumer la responsabilité de ses actes, ne pas confondre apparence et réalité, ne pas sacraliser les symboles, être fidèle, promouvoir la Justice, être à l’écoute, rechercher la vérité, la parole perdue. Agir, être curieux, ne pas opposer une force d’inertie, tuer les assassins d’Hiram…
J’arrête là cette énumération non exhaustive que je vous l’ai fait subir à dessein. Jusqu’à plus soif, ad nauseam presque !
Le but est de vous faire ressentir le besoin d’un fil conducteur. Il est donné par cette phrase issue du rituel d’Initiation :
« Nous travaillons sans relâche à notre amélioration ; nous accoutumons notre cœur et notre pensée à ne se livrer qu’à de grandes et belles affections, à ne concevoir que des idées solides construites sur les valeurs de la morale éternelle de l’amour de Dieu et de son prochain ». Ouf, on se sent mieux !
Nous constatons, qu’au contraire d’un dogme religieux, les devoirs ne nous sont pas imposés sous forme de commandements. Ils se réfèrent à la perception du Bien. Mais comment savoir ce qui est Bien par-delà l’opposition au Mal ?
Et bien, la Maçonnerie nous donne une piste : « Fais aux autres le bien que tu voudrais qu’ils te fissent ».
Cette maxime est essentielle et fondamentale : elle nous propose déjà et enfin, quand on la relit, le moyen de déclarer concrètement une action comme bonne pour autrui ! Elle fait confiance à notre capacité de jugement intérieur. Et pour soi-même me direz-vous ? Rappelez-vous ! V I T R I O L est un impératif, un Devoir qui nous concerne au premier chef.
Permettez-moi de vous présenter la dernière facette de ma conception du Devoir par une question brutale : Hiram a-t-il fait son devoir ? Le rituel nous enlève toute arrière pensée en nous précisant que de toutes les manières, les compagnons avaient l’intention de le tuer. Mais du point de vue d’Hiram, je me suis demandé comment il avait pu arbitrer entre la pérennité de son projet dont il était le seul détenteur du plan et son idéal de justice et de respect des règles ? L’œuvre ne devait elle pas passer en premier et lâcher un mot quelconque être une esquive ? Cela va bien au-delà de l’exemple de Socrate et de la cigüe qui n’a eu que le choix d’être fidèle à ses principes. Ici, ce respect des règles était garant de la bonne exécution du projet. Rappelons-le, le mécontentement grondait et on peut concevoir que l’abandon de ces règles aurait pu entraîner l’éclatement de l’équilibre hiérarchique et social. Hiram a eu le temps de choisir avant le troisième coup. Il a agit en conscience et a été fidèle au devoir jusqu’au sacrifice ultime.
C’est cette conscience que nous retiendrons. Elle est la caverne où pour tuer le vice je dois d’abord avoir la capacité de l’identifier. Je me rappelle de ma période scout. Je faisais chaque soir un examen de conscience pour essayer de mettre en évidence les BA ou bonnes actions du jour. Je ne sais pas pourquoi j’ai arrêté !
A partir de maintenant, je ne suis plus au stade de la démonstration basée sur les phrases du rituel mais dans celui du témoignage de ce que le rituel m’inspire.
Le Devoir est a minima la somme des devoirs que nous demande la Maçonnerie. Mais il y a plus.
Le paroxysme des devoirs est exprimé au 3. Lors du passage, le futur Maître par son acceptation de la Mort va entrer dans le domaine du Devoir. Le 4 confirme : « La Maçonnerie est un Devoir », et nous indique le chemin à suivre : « la Vérité est la Lumière placée à la portée de tout homme qui veut ouvrir les yeux et qui veut regarder. Le Devoir y conduit sûrement ». Le Rituel est rarement aussi affirmatif. C’est d’ailleurs la seule occurrence du mot « sûrement ».
Puis le 5 précise : « le Devoir est en vous, il vous appartient de le découvrir ». Et : « si vous voulez obéir à la voix de votre conscience,vous veillerez à l’harmonie « corps – âme – esprit ». Vous aurez trouvé le trésor de la sagesse ». Voilà la clé !
Et c’est cette conscience dans l’application du Devoir qui va me permettre d’apercevoir un niveau de conscience supérieure, comme la terre que l’on voit d’avion un jour de nuages. Par bribes, par bouffées mais néanmoins présent et plein d’interrogations.
Il y a, pour moi, le même saut entre les deux formes de devoir qu’entre savoir et Connaissance.
On quitte la conscience, somme de nos raisonnements déductifs pour celle dont la clé se situe au plus profond de notre être. L’espace où nous évoluons dès le 4 nous le confirme. Il n’a rien à voir avec le plan et la verticale des trois premiers degrés. Je suis passé physiquement dans une dimension autre. J’ai pu entrevoir ou plutôt « entre sentir », de manière fugitive, la présence d’une Entité, d’un Etre, tout proche, attentif, qui attend que je l’appelle ! Le Devoir n’est plus seulement l’application d’une loi morale mais la porte vers la spiritualité.
C’est ma réponse à pourquoi le Devoir.
Donc, pour répondre à votre question, Sublime Grand Maitre, j’entends par Devoir la synthèse de V I T R I O L, des devoirs guidés par l’amour de Dieu et de son prochain et de la liberté de choix exercée en conscience. Ou autrement dit, le centre, la circonférence et la liberté se s’y mouvoir.
Et là un ensemble d’interrogations se pressent. Comment concilier ce qui doit être un souci permanent et mes idéaux. Ne suis pas venu en Maçonnerie pour me libérer des dogmes, rechercher la lumière, refuser la soumission ?
On me dit que le Devoir est inflexible comme la fatalité ou la succession d’événements extérieurs que je ne peux que subir. Que le Devoir est exigeant comme la Nécessité ou les besoins vitaux que je dois satisfaire. Enfin que le Devoir est impératif comme le Destin ou ce vers quoi je suis entrainé comme par le courant d’un fleuve qui charrie l’esquif sur lequel je suis. Fatalité et Nécessité me sont imposées. Rien ne sert de lutter contre. Une pomme lâchée va tomber sur le sol. Je dois être attentif à satisfaire mes besoins vitaux.
Mais qui dit impératif ne dit pas immuable. Je peux avoir un effet sur mon Destin et donner un angle à sa trajectoire. C’est ce qui va me sortir de l’obéissance soumise pour passer à la possibilité d’une influence sur l’essence spirituelle de mon destin. Mais vous savez que pour qu’un esquif soit gouvernable au milieu d’un fleuve, il faut qu’il ait reçu une impulsion, une vitesse propre. A moi de la donner. Je dois choisir plutôt que subir. Je le vaux bien pour reprendre un slogan connu.
Devoir est il antinomique avec plaisir, est il obligatoirement synonyme de douleur, d’effort et de sacrifice ?
Il peut l’être et l’abnégation dont a fait preuve Hiram en est l’illustration.
Cependant, n’est ce pas une attitude par trop héritière de l’héroïsme du Stoïcisme ? Voyons ce que dit Epicure, souvent mis en opposition : « Pour éviter la souffrance il faut éviter les sources de plaisir qui ne sont ni naturelles ni nécessaires ». Si son cheminement est différent, recherche du bonheur plutôt que dépassement de soi, sa recherche d’un plaisir justement nécessaire et utile a pour objet la sagesse, but commun des deux doctrines, bien au contraire de l’hédonisme à tout va qu’on lui prête par commodité. Qui interdit de trouver du plaisir en effectuant ses devoirs. Qui n’a pas apprécié le repos après l’effort ? Qui n’a pas apprécié l’effort parce qu’il est l’effort ? Demandez aux pèlerins de Compostelle ! En fait, je sais bien que je ne tire aucun profit spirituel d’un quotidien où j’ai laissé libre cours à mes instincts. Mon bon plaisir ne m’apporte que la frustration d’un besoin de toujours plus ! Nous le savons, la cupidité est la mère de tous les vices.
Le Devoir est il conciliable avec la liberté ?
Le rituel du 5ème degré nous propose d’enlever tout ce qui empêche d’être libre; de se libérer par le devoir. Il nous dit donc que c’est conciliable, le devoir étant juste un préalable. Il ne faut pas confondre liberté et libre arbitre, ou pouvoir faire tout ce qui passe par la tête.
Une des plus grandes preuves d’Amour que Dieu ait pu donner à sa Création, c’est la possibilité de douter de son Existence. Le doute qui en découle est un bien précieux. Il nous permet de choisir plutôt qu’obéir !
Ne soyons pas asservis ; je sais bien, en conscience, que je ne deviens pas libre en usant de mes droits, mais en assumant mon Devoir.
Privilégier le Devoir signifie-t-il abandonner mes droits. Autrement dit, le Devoir nous impose t-il la soumission ?
S’il y a une chose qu’il impose, c’est le discernement. On peut se révolter mais pour des causes Justes. La limite de la tolérance est l’intolérance. Tolérer demande un acte réciproque de compréhension. Pardonner n’est pas l’abandon par la soumission. Ce devient de la lâcheté. On peut tendre l’autre joue après avoir reçu une gifle. Mais rien n’interdit, le cas échéant, de la rendre au préalable ! Les droits sont un bien précieux. « Deus meumque Jus » est là pour nous le rappeler.
Le Devoir est il une fin en soi comme semble nous le suggérer la phrase : « Etes-vous préparés à accomplir le Devoir parce qu’il est le Devoir, sans songer à la récompense ? » Au contraire de la maxime bien connue de Kant, la partie importante de cette phrase est le rapport à la récompense. C’est le devoir qui doit nous obséder, pas ce qui en découlera. Il se peut qu’éventuellement il en découle quelque chose, nous pouvons l’espérer dans la confiance, mais sans certitude.
Le Devoir peut être aussi considéré comme une dette. Envers qui ? De quelle nature ? Revenons à notre colibri. A-t-il fait assez ? De cette question qui m’a taraudé longtemps peut naître le sentiment de culpabilité : je n’ai pas fait ma part.
En fait je pense que c’est l’exemple d’un faux problème. Dette ou culpabilité envers qui ? Demande de pardon auprès de qui ? De moi-même ou de cet Autre ? Mais certainement pas en rentrant dans un processus mercantile de comptabilité entre faute et rédemption.
Tout au plus devons-nous avoir conscience du temps qui passe et d’avoir manqué l’opportunité d’occuper utilement l’instant qui nous a été prêté. C’est là que nous avons éventuellement une dette !
Enfin y a-t-il un rapport entre le Devoir et ce Travail que nous avons entrepris ? Travail sur nous même, pour nous même et pour nos Frères. Le Devoir en est la cause et le prolongement. Tout comme le Travail, le Devoir n’est pas naturel. Il demande de l’énergie, de l’application. La maxime « Vigilance et Persévérance » trouve ici toute sa pertinence. Je ne l’ai jamais trouvé aussi explicite. Ce constat est admirablement résumé par la maxime du 12 : « Je veux et je construis ».
Puisque je n’ai plus d’argument contre, oui, Sublime Grand Maître, je m’efforce de remplir mon Devoir.
Et si vous me demandiez, à la manière de St Exupéry, de dessiner un autre niveau de conscience puisque le Devoir y mène ! Je vous proposerais une analogie. Certains insectes sont utilisés en culture biologique. Contrairement aux fourmis, ils n’ont pas de caractère social ou hiérarchisé. Ils sont prédateurs de chenilles. On a imaginé qu’une fois les chenilles consommées, les prédateurs disparaitraient et que la culture serait ainsi préservée sans recourir aux pesticides. Et bien cela ne marche pas ! Les prédateurs gèrent la ressource et limitent leur reproduction pourtant rapide afin de ne pas épuiser le garde-manger. Pourtant, la quantité de nourriture disponible n’est pas perceptible au niveau de l’insecte seul. Il y a un niveau de conscience collectif qui dépasse chaque individu. Pourquoi ne pas étendre cette image profane au domaine spirituel de l’humanité ? Je vous laisse dans la solitude de votre méditation.
Notre F Russ nous interroge souvent sur la manière dont nous traduisons nos réflexions en Loge dans va vie courante. Ma silhouette élancée peut laisser soupçonner une tendance à la gloutonnerie. Je laisse sans doute cours à ma passion que je regrette à chaque bouchée engloutie. Lorsqu’aux agapes, je refuserai de me servir une deuxième fois d’un plat, je serai simplement obsédé par mon Devoir.
J’ai dit S G M